Trump contre le monde entier
Par Rafael Poch de Feliu
…Et l’Europe encourageant une guerre contre la Russie qui menace de devenir une prophétie autoréalisatrice
Trump a imposé, à partir du 30 juillet, des droits de douane
de 50% sur les produits indiens et brésiliens. Lors du dernier sommet des
BRICS, qui s’est tenu à Rio de Janeiro les 6 et 7 juillet, ce sont précisément
l’Inde et le Brésil qui avaient insisté sur l’inopportunité d’un affrontement
avec les États-Unis. C’est pourtant à ces deux pays que Trump inflige
aujourd’hui les pires mesures. Autrement dit, le président stimule
l’émancipation des BRICS les plus hésitants.
Le Brésil et l’Inde subissent le plus lourd tribut dans la
guerre commerciale déclenchée par Trump contre le monde entier, avec des droits
de douane allant de 10% (pour les mieux lotis) à 50%. Concernant le Brésil,
Trump a invoqué la « persécution » de l’ex-président Jair Bolsonaro, une sorte
de Trump brésilien, accusé d’avoir fomenté un coup d’État après sa défaite
électorale de 2022. Ainsi, il ne se contente pas de maltraiter commercialement
un grand pays au poids croissant sur la scène mondiale, il le traite aussi
comme une république bananière en s’ingérant dans ses affaires internes, comme
à l’époque où Washington bénissait et sponsorisait les généraux putschistes
brésiliens dans les années 1960.
Pour l’Inde, plusieurs déclarations de Trump relèvent d’une
intimidation destinée à la contraindre, soit à quitter le club des BRICS, soit,
comme le dit l’analyste Prabhat Patnaik, à agir en son sein comme un « cheval
de Troie » américain. « On ne demande même pas à ces pays de prendre parti pour
les États-Unis au nom d’un principe supérieur ; on les intimide ouvertement,
pour qu’ils servent les intérêts stratégiques de l’impérialisme contre leurs
propres intérêts », déclare Patnaik.
Sur les BRICS, les opinions divergent. Les pessimistes
soutiennent que ce club manque (encore ?) d’un véritable projet économique pour
s’émanciper de l’hégémonisme occidental, et leurs élites n’y trouveraient guère
d’intérêt. Contrairement à la Chine, et dans une certaine mesure à la Russie,
les modèles économiques de l’Inde, du Brésil et d’autres BRICS sont purement
néolibéraux. Sans une « déclaration d’indépendance » sur le plan de la
gouvernance économique, les BRICS auront du mal à constituer une alternative
globale. Les optimistes estiment cependant que l’ascension des BRICS reléguera
à l’arrière-plan les Nations Unies, constituant à terme les « vraies Nations
Unies » de la majorité mondiale, lieux sans droit de veto américain, ce qui
transformerait la dynamique de la plupart des économies du monde, selon les
mots de Michael Hudson.
C’est dans ce contexte que Trump donne un cours accéléré aux
BRICS pour qu’ils s’autonomisent et diversifient leur économie. Mais quelle est
la logique de pousser le Brésil et l’Inde à se radicaliser ? Toute l’industrie
que les États-Unis ont délocalisée vers la Chine et d’autres pays à
main-d’œuvre bon marché est aujourd’hui menacée par les tarifs de Trump, sans
que les États-Unis puissent désormais les produire eux-mêmes. Quel intérêt y
a-t-il à pénaliser ses principaux fournisseurs, ceux-là mêmes qui permettent au
pays de vivre à crédit et de consommer plus qu’il ne produit ?
Selon Jeffrey Sachs, il n’y a là aucune stratégie. « Les
États-Unis jouent au poker, mais mal, avec beaucoup de bluff », ce qui peut
mener à la guerre. On peut partager ce point de vue : l’image de Trump comme
éléphant dans un magasin de porcelaine, ou, comme on le dit parfois, « le Boris
Eltsine des États-Unis » qui, voulant rendre l’Amérique grande à nouveau,
détruit tout sur son passage, reste la plus convaincante. Mais quel est donc le
moteur de cette partie de poker chaotique et douteuse contre le monde entier ?
La clé réside dans la politique intérieure américaine,
explique Einar Tangen, expert coréo-norvégien de l’Institut Teihe de Pékin.
Bref, l’édifice de Trump s’effondre autour de lui. Sa politique et sa coalition
MEGA se fissurent rapidement ; pour l’instant, il continue à faire la une des
médias tous les jours (« Trump ceci », « Trump cela... »), mais sa base se
détourne progressivement. Les néoconservateurs dominent sa politique étrangère
(si tant est qu’il en ait une). Trump fait semblant de jouer les médiateurs
dans une guerre où son pays, son armée, son complexe militaro-industriel et la
CIA tiennent un rôle central. Il propose des pourparlers et des rencontres
spectaculaires avec Poutine, tout en sanctionnant l’Inde pour l’achat de
pétrole russe. Ses excès engendrent une « crise constitutionnelle », sa base
populaire le voit croissant comme « un autre corrompu et dégénéré de Washington
», sa politique migratoire est un chaos théâtral, et surtout, l’affaire Epstein
plane sur lui, sans doute avec des fils provenant d’Israël. L’effondrement du
barnum Trump pourrait déboucher sur davantage de guerre. Les orphelins
européens, encore plus démunis de stratégie que leur « papounet » erratique
(expression du secrétaire général de l’OTAN, Rutte), suivent docilement.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Europe n’a
présenté aucune proposition de paix, aucune voie diplomatique pour résoudre le
conflit. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, poursuit la ligne
de Borrell : « L’Union européenne veut que l’Ukraine gagne cette guerre », et «
nous ferons tout pour y parvenir ». L’UE parle sans cesse de « victoire », mais
jamais de « paix ». Depuis 2022, cette position ne prend en compte ni la
nouvelle donne géopolitique, ni les réalités militaires sur le front nées de
l’avancée russe, ni surtout les causes de la guerre : expansions de l’UE/OTAN
aux portes de la Russie et interventions militaires, surtout des États-Unis et
du Royaume-Uni, dans ce conflit.
À Kiev, en tenue de campagne, le général allemand Christian
Freunding, chef du comité spécial pour l’Ukraine au ministère allemand de la
Défense, promettait en juillet à l’Ukraine des centaines de systèmes de
missiles allemands à longue portée (« un chiffre à trois chiffres », a-t-il
déclaré à la chaîne allemande ZDF), « pour attaquer des postes de commandement,
des bases aériennes et des avions en profondeur du territoire russe ». De cette
manière, alors même qu’elle n’a aucun plan pour cela, l’UE/OTAN s’engage, droit
devant, vers une guerre avec la Russie, la région Nord/Baltique/Kaliningrad
constituant le premier théâtre d’opérations.
Les Russes jouent le jeu de Trump, mais se méfient fortement
du personnage et se préparent au pire : ils se sont retirés du traité INF sur
les missiles à portée intermédiaire et fabriquent en série des missiles
hypersoniques « Oreshnik » pour leur déploiement, y compris en Biélorussie, à
quinze minutes de vol de la base américaine de Ramstein, en Allemagne. À
Moscou, on considère comme possible d’attaquer les entreprises européennes qui
fabriquent des armes pour l’Ukraine, non seulement sur le territoire ukrainien,
mais aussi sur celui des pays concernés, que ce soit la France, l’Allemagne ou
l’Angleterre, a déclaré le 22 juillet à la télévision russe l’influent expert
Dmitri Trenin.
Traduction Bernard Tornare
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