Les matières premières de la planète, les pays qui commandent et les peuples qui attendent

Par Mauricio Herrera Kahn

1. Le monde s’écrit avec des matières premières

Le pouvoir ne réside pas dans les discours, mais dans le sous-sol. Pas dans les drapeaux, mais dans les gisements. Chaque modèle économique, chaque puissance militaire, chaque rêve de développement dépend aujourd’hui des minerais, des céréales, des métaux et de l’énergie. Sans lithium, pas de batteries ; sans blé, pas de pain ; sans uranium, pas de centrales nucléaires. Derrière chaque ville éclairée et chaque téléphone allumé, il y a un système d’extraction qui appauvrit beaucoup pour enrichir quelques-uns. Le XXIe siècle ne sera pas numérique s’il n’est pas matériel. Et tout commence dans une mine, une rivière, ou un champ.

2. Vingt matières premières, une dispute mondiale

La planète fonctionne avec plus d’une centaine de matières premières essentielles, mais il y en a vingt qui la soutiennent. Ce sont : lithium, cuivre, fer, or, argent, aluminium, pétrole, gaz naturel, charbon, terres rares, coltan, nickel, manganèse, uranium, eau douce, phosphate, graphite et des céréales clés comme le blé, le maïs et le soja. À celles-ci s’ajoutent le silicium et l’hydrogène vert. Toutes sont fondamentales pour l’énergie, le transport, la défense, l’alimentation, les engrais ou les infrastructures, et toutes sont concentrées sur quelques territoires. Les disputes géopolitiques d’aujourd’hui ne s’expliquent plus seulement par des idéologies, mais par cette liste.

Et cette liste n’est pas neutre, c’est une carte du pouvoir. Celui qui contrôle ces ressources contrôle le XXIe siècle. Il ne s’agit pas de diplomatie, mais de domination. Il ne s’agit pas de coopération, mais d’appropriation. Les guerres ne se font plus avec des drapeaux, mais avec des contrats, des sanctions et des traités qui déguisent le pillage en investissement. L’Afrique n’est pas pauvre : elle est riche en lithium, coltan et or. L’Amérique latine n’est pas instable : elle est convoitée pour son cuivre, son eau et ses aliments. Et le Moyen-Orient n’a jamais été seulement le pétrole : c’est désormais aussi le gaz et les routes stratégiques. Le monde ne tourne pas autour des valeurs, il tourne autour des matières premières.

3. Dix pays, plus de 90 %

Chine, Russie, États-Unis, Brésil, Australie, Canada, Inde, Afrique du Sud, Venezuela et Arabie saoudite concentrent plus de 90 % de la production ou du contrôle de ces matières clés.

Chine : terres rares (90 %), lithium transformé (70 %), batteries électriques (80 %), graphite (75 %), cuivre raffiné (60 %), aimants de terres rares (80 %)

Russie : gaz naturel (17 %), pétrole (12 %), blé (20 %), uranium (8 %), nickel (9 %), aluminium (6 %), engrais (15 %)

États-Unis : contrats à terme agricoles et énergétiques (contrôle mondial de 90 %), production propre marginale, mais contrôle des prix du pétrole, gaz, or, maïs, blé et cuivre

Brésil : niobium (63 %), fer (8 %), bauxite (13 %), soja exporté en Amérique latine (50 %)

Australie : lithium (46 %), fer (38 %), charbon métallurgique (30 %), or (20 %)

Canada : uranium (7 %), or (4 %), lithium (3 %), potasse (10 %), investissements miniers mondiaux (20 % via la Bourse de Toronto)

Inde : fer (8 %), bauxite (5 %), charbon thermique (9 %), blé (3e producteur mondial)

Afrique du Sud : manganèse (39 %), platine (70 %), chrome (45 %), or (10 %)

Arabie saoudite : pétrole (17 %), réserves prouvées mondiales (2e après le Venezuela), gaz liquéfié (10 %)

Venezuela : pétrole (18,2 % des réserves prouvées), fer (3 %), or (5 %), bauxite (15 % de potentiel régional)

Ceux qui dominent ces ressources dominent les règles du commerce mondial.

4. L’Afrique, le continent qui donne tout et ne reçoit rien

L’Afrique possède plus de 30 % des minéraux stratégiques de la planète, mais continue à exporter sans valeur ajoutée et sous contrôle étranger.

- Le Niger détient 5 % de l’uranium mondial, exploité en grande partie par la société française Orano. En 2023, plus de 80 % de ses exportations étaient destinées à l’Europe, tandis que la population subissait des coupures d’électricité.

- La République démocratique du Congo (RDC) est leader mondial du cobalt et du coltan, exploités par Glencore (Suisse) et China Molybdenum. 72 % du cobalt exporté en 2022 a été transformé en Chine.

- Le Botswana produit plus de 20 % des diamants du monde, contrôlés par De Beers (Royaume-Uni).

- L’Angola exporte du pétrole brut pour plus de 25 milliards de dollars par an, presque entièrement exploité par TotalEnergies (France), Chevron (États-Unis) et Sinopec (Chine).

- L’Afrique du Sud et le Gabon contrôlent 40 % du manganèse mondial, mais en transforment moins de 5 %.

- L’Afrique a exporté en 2023 plus de 150 milliards de dollars en matières premières, mais 75 % de cette richesse a été facturée en dehors du continent. La carte des ressources ne coïncide pas avec celle du développement.

5. L’Amérique latine, la banque sans coffre-fort

L’Amérique latine concentre le lithium, le cuivre, le fer, la bauxite, le pétrole, l’or et des céréales. Mais elle ne contrôle pas le prix ni la chaîne productive.

- Le Chili est le premier exportateur mondial de cuivre (5,6 millions de tonnes) et le deuxième de lithium (40 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium), mais il ne participe pas à la production mondiale de batteries.

- L’Argentine possède les deuxièmes plus grandes réserves de lithium et a exporté en 2023 pour plus de 900 millions de dollars de ce minéral. Mais 95 % ont été extraits par Livent (États-Unis), Allkem (Australie) et Ganfeng (Chine).

- Le Brésil est leader pour le fer (400 Mt/an), le niobium (90 % du marché), la bauxite et le soja (152 Mt), mais Vale et Bunge dominent le secteur.

- Le Venezuela dispose de fer (Cerro Bolívar), pétrole, bauxite et or, mais les sanctions et la corruption entravent la souveraineté productive.

- Le Pérou est le deuxième producteur d’argent, troisième de cuivre et or, mais les plus grandes compagnies minières (Freeport, Newmont, Glencore) sont étrangères.

- L’Amérique latine produit pour le monde, mais c’est le monde qui décide combien il paie.

6. Canada et Australie, l’arrière-boutique de l’extractivisme

- Le Canada détient moins de 3 % du lithium mondial, mais contrôle des gisements aux États-Unis, en Argentine, en Namibie et au Chili. Il est le plus grand financeur de la “junior mining” dans le monde. Des entreprises comme Allkem, Lithium Americas et Nemaska sont dirigées depuis Toronto.

- Il produit 500 tonnes de lithium par an, mais en contrôle plus de 10 000 grâce à ses opérations à l’étranger.

- En 2023, il a exporté pour 21 milliards de USD de minéraux. Seuls 35 % ont été transformés localement.

- L’Australie est le premier producteur mondial de lithium (86 000 tonnes équivalent carbonate de lithium en 2023) et le deuxième exportateur de fer (900 Mt). Elle compte des géants comme Pilbara Minerals et Mineral Resources. Mais 75 % du lithium est vendu à la Chine sans aucune valeur ajoutée.

Les deux pays pratiquent une extraction minière sous pavillon étranger : ce sont les banques de matières premières du système occidental.

7. La Chine, la puissance qui transforme ce qu’elle ne possède pas

La Chine importe des matières premières et exporte de l’hégémonie technologique.

- Elle affine 70 % du lithium mondial, 60 % du cuivre et pratiquement tout le graphite.

- Elle contrôle 90 % des terres rares et produit 80 % des aimants nécessaires aux voitures électriques et aux éoliennes.

- Elle est présente dans plus de 120 projets miniers en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud.

- En 2023, elle a investi 10,2 milliards de dollars dans l’acquisition d’actifs miniers à l’étranger.

Sa puissance ne réside pas dans la possession de mines, mais dans la possession de fonderies. Pendant que les autres extraient, la Chine transforme et vend.

8. Les États-Unis, la puissance qui fixe les prix

- Le COMEX et le NYMEX fixent les prix mondiaux de l’or, du cuivre, de l’argent, du gaz et du pétrole.

- Le CBOT domine le commerce du blé, du maïs et du soja.

- Les plus grandes sociétés de négoce agricole (Cargill, ADM, Bunge) et métallurgique (Goldman Sachs, Glencore, Trafigura) opèrent depuis Wall Street ou Chicago.

- Les États-Unis contrôlent les contrats à terme, imposent le dollar comme monnaie de transaction et ont le dernier mot dans tout litige financier.

Les États-Unis ne creusent pas de puits, ils fixent les prix et déplacent les conflits. L’Afghanistan a du lithium, l’Irak avait du pétrole, l’Ukraine a du blé et de l’uranium. Rien n’est laissé au hasard.

9. La Russie, énergie, nourriture et résilience

17 % du gaz mondial, 12 % du pétrole, 20 % du blé, 8 % de l’uranium, 9 % du nickel.

- Elle produit 70 millions de tonnes de céréales stratégiques.

- Pour le nickel, Nornickel est l’une des principales entreprises de la planète.

- Rosatom contrôle l’exportation de la technologie nucléaire.

- Le blocus occidental a modifié sa carte du commerce : davantage d’échanges avec la Chine, l’Inde, l’Iran, la Turquie et le Brésil.

La Russie utilise l’énergie comme levier géopolitique et tient bon non pas avec des slogans, mais avec des tonnes de matières premières.

10. Combien de temps restent-il pour ces matières ?

- Lithium : 30 ans de réserves mondiales (USGS, 2024)

- Cuivre de haute qualité : 40 ans

- Coltan : 20 ans

- Uranium accessible : 50 ans

- Fer : 60 ans

- Nickel : 70 ans

- Manganèse : 30 ans

- Terres rares : 25 ans

- Or pur : 20 ans

- Eau douce : 70 % déjà engagée

La planète ne va pas disparaître, mais les réserves faciles oui. Et il n’existe aucun accord international sur leur partage ou leur protection. La transition énergétique accélère la demande mais ne modifie pas le modèle : il reste extractiviste, inégal et suicidaire.

11. Les peuples continuent d’attendre

- À Jujuy, les communautés autochtones résistent à l’expansion du lithium sans consultation.

- À Calama, les travailleurs du cuivre exigent un retour sur leur territoire.

- Au Niger, des enfants étudient dans le noir pendant que leur uranium éclaire Paris.

- En Bolivie, le lithium est promis comme espoir, mais n’est pas encore industrialisé.

- En RDC, les mines de cobalt s’étendent, mais aussi l’exploitation des enfants.

Les matières premières ne sont pas seulement des matériaux : ce sont des contrats, des frontières, des blessures ouvertes. Et si les règles ne changent pas, elles continueront d’être cela : des promesses pour quelques-uns, des ruines pour beaucoup.

12. Épilogue

Il faut rompre avec ce modèle. Les matières premières ne peuvent plus sortir aux prix dictés par le marché, ni sous couvert de contrats secrets signés il y a 40 ans. Il faut de la souveraineté industrielle, des entreprises nationales fortes, des alliances régionales solidaires et la justice environnementale.

Il faut construire un système où le lithium ne soit pas seulement extrait, mais transformé. Où le cuivre ne soit pas seulement exporté, mais intégré. Où l’eau ne soit pas privatisée, où l’uranium ne serve pas à nourrir des armes, mais la science. Où l’or ne serve pas à soutenir des fortunes douteuses, mais à constituer des réserves publiques. Où l’argent ne sert pas à orner les élites, mais à soigner par la technologie médicale. Où l’aluminium ne soit pas offert à des fonderies étrangères, mais serve à la construction de nos propres trains. Où le charbon ne détruise pas des poumons, mais s’éteigne avec dignité. Où les terres rares ne servent pas à alimenter les empires, mais les souverainetés émergentes. Où le coltan ne finance pas la guerre, mais connecte les écoles. Où le nickel ne remplisse pas les poches privées, mais alimente des batteries nationales. Où le manganèse ne soit pas jeté, mais valorisé. Où le phosphate ne ruine pas les sols, mais nourrisse des cultures justes. Où le graphite ne s’échappe pas sans impôts, mais revienne en industrie. Où le blé ne soit pas un business, mais du pain. Où le maïs ne soit pas transgénique, mais sacré. Où le soja ne remplace pas les forêts, mais respecte les peuples. Où le silicium ne parte pas brut, mais en puces nationales. Où l’hydrogène vert ne soit pas attribué au plus offrant, mais conservé pour l’histoire.

Il faut cesser de demander la permission pour utiliser ce qui nous appartient. Il faut redessiner la carte, la tracer à nouveau, cette fois avec justice. Car il ne s’agit pas seulement de minerais, il s’agit des peuples.

Et cette fois, ils ne doivent pas rester en dehors du contrat.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

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