Pourquoi le socialisme revient toujours
Par Tom Bramble
Le socialisme est à nouveau sur le devant de la scène.
Partout en Occident, les sondages montrent un regain d’intérêt pour cette idée,
notamment chez les jeunes, rebutés par ce que le capitalisme leur offre. Ce
n’était pas censé se produire. Dans les années 1980 et 1990, tout professeur
d’université respectable, tout rédacteur en chef, tout haut fonctionnaire et
tout politicien occidental expliquait que le socialisme était fini.
Les attaques contre le socialisme provenaient de tous
horizons. La droite, bien sûr, lui est traditionnellement hostile. La Première
ministre britannique Margaret Thatcher affirmait dans les années 1980 qu’« il
n’existe pas d’alternative » au capitalisme débridé, et elle s’efforça d’en
faire une réalité. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 déclencha un
déluge de propagande de droite proclamant la mort du socialisme, appuyé par des
libéraux comme le professeur américain Francis Fukuyama.
Mais ce n’étaient pas uniquement la droite dure et les
libéraux qui s’attaquaient au projet socialiste. Des professeurs postmodernes,
parfois d’anciens communistes, se firent un nom en expliquant que les «
métarécits » — comme l’idée selon laquelle le socialisme pouvait vaincre le
capitalisme et instaurer une société meilleure — étaient dangereux. Ce point de
vue domina bientôt les départements de sciences sociales des universités.
D’autres prônaient une « troisième voie », une politique «
au-delà de la gauche et de la droite », censée ouvrir un chemin entre le
capitalisme déchaîné et le socialisme. Le gouvernement de Tony Blair en
Grande-Bretagne utilisa cette troisième voie comme une arme idéologique pour
écraser les socialistes au sein du Parti travailliste. D’anciens militants de
gauche justifièrent leur tournant néolibéral en affirmant que l’offensive des
années 1980 et 1990 avait anéanti la classe ouvrière.
Mais alors que ces idéologues s’appliquaient à enterrer le
socialisme, la brutalité du capitalisme rendait leurs efforts vains. Après les
attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis envahirent et occupèrent
l’Afghanistan et l’Irak, provoquant des millions de morts. Qui pouvait
expliquer cette agression américaine ? Pas ceux qui présentaient le capitalisme
comme un moteur du progrès, mais les socialistes, qui affirmaient depuis
longtemps que le capitalisme engendre la guerre et l’impérialisme.
La crise financière mondiale de 2008-2009 suivit bientôt.
Elle ruina des millions de vies ouvrières tandis que les gouvernements
sauvaient les milliardaires. Qui pouvait expliquer ces crises et les politiques
d’austérité ? Non ceux qui vantaient le capitalisme comme source de prospérité,
mais les socialistes, qui soulignaient les tendances structurelles du système à
la crise.
Les preuves des échecs du capitalisme s’accumulent : crise climatique, pandémie, crise du logement, et génocide israélien à Gaza. Tous ont nourri un public plus réceptif au socialisme. Ceux qui voulaient l’enterrer doivent à présent faire face à sa réapparition, au cœur même de la bête capitaliste — les États-Unis.
Cycles de développement
Ce passage du triomphalisme capitaliste au renouveau
socialiste n’a rien de nouveau.
Le capitalisme dispose d’un ensemble de lignes de défense
pour maintenir sa domination. Il use à la fois de la force et de la tromperie
pour justifier son existence et écraser ses ennemis. L’expérience quotidienne
de la vie sous le capitalisme, faite d’impuissance pour la majorité, rend
souvent le changement systémique impensable. Ceux qui renoncent à combattre le
système offrent au capitalisme les arguments de leur propre résignation.
Mais le capitalisme ne peut exister sans attaquer la classe
ouvrière, sans entraîner les nations dans la guerre, sans bafouer les droits
démocratiques jusqu’à instaurer des dictatures fascistes. Et il souffre d’une
contradiction essentielle : il dépend de ceux qu’il exploite. Comme
l’écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels en 1848, le capitalisme engendre ses
propres fossoyeurs, la classe ouvrière.
L’expérience de l’oppression, et souvent celle de la lutte
contre elle, expliquent pourquoi les efforts des capitalistes et de leurs
idéologues échouent si souvent. Ils affirment que le capitalisme est le
meilleur des systèmes possibles, mais restent sans réponse face à ceux qui
cherchent à sortir des crises, des souffrances et des guerres qu’il engendre.
Seul le socialisme peut offrir ces réponses. C’est pourquoi, chaque fois qu’on
déclare le socialisme mort, il renaît.
Le socialisme au XIXᵉ siècle
Dès le XIXᵉ siècle, on voit ce mécanisme à l’œuvre. Les
années 1840 furent marquées par des avancées ouvrières là où la classe s’était
organisée. En Grande-Bretagne, le mouvement chartiste rassembla des foules de
centaines de milliers de personnes réclamant le droit de vote et
d’organisation.
En 1848, l’esprit de révolte s’étendit à l’Europe : les
travailleurs descendirent dans les rues pour renverser les régimes
réactionnaires du continent. Marx et Engels participèrent à ces luttes et
apportèrent au mouvement radical leur Manifeste du Parti communiste.
En 1850, toutefois, l’élan était brisé. La bourgeoisie,
supposée alliée des travailleurs, se rallia à l’ordre établi, laissant la
classe ouvrière isolée. La réaction triompha en Europe.
Mais bientôt, le drapeau rouge — symbole de
l’internationalisme ouvrier — se remit à flotter : socialistes, syndicalistes,
marxistes, anarchistes et autres s’unirent pour fonder en 1864 l’Association
internationale des travailleurs, ou Première Internationale. Elle soutenait les
grèves, la journée de huit heures, le suffrage universel, la fin du
militarisme, l’indépendance de la Pologne et la victoire de l’Union dans la
guerre de Sécession.
Cette Première Internationale fut aussi un lieu de débats
théoriques intenses. Marx y affina ses idées et gagna des partisans du «
socialisme scientifique ».
En 1871, la Commune de Paris montra au monde la puissance
d’une classe ouvrière en action : elle prit le contrôle de la ville, organisa
la production et la distribution par des coopératives, instaura l’élection et
la révocabilité des responsables, plafonna les salaires et suspendit les
loyers. Les socialistes d’Europe saluèrent cette expérience comme la
renaissance de l’esprit de 1848.
Sa répression sanglante par le gouvernement de Versailles
anéantit toutefois ces espoirs. Mais avec l’essor industriel, la classe
ouvrière se développa à nouveau en Europe, en Amérique du Nord, en Australie,
au Japon et jusque dans certaines colonies. À mesure qu’elle s’affirmait, le
socialisme prospérait également.
Guerre, révolution et réaction à partir de 1914
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, et
plus précisément la trahison des dirigeants socialistes qui choisirent de
soutenir leur propre classe dominante dans le conflit, fit une nouvelle fois
reculer brutalement le socialisme. Dans la plupart des pays, les dirigeants
restés fidèles à l’internationalisme, prônant l’unité de la classe ouvrière au‑delà des frontières, ne
formaient plus qu’une petite minorité.
Même dans cette situation, de nombreux travailleurs
refusèrent de se laisser emporter par le chauvinisme. À mesure que les pertes
au front s’alourdissaient et que la misère s’aggravait à l’arrière, les
socialistes qui avaient tenu bon commencèrent à trouver une audience plus
large. En février 1917, les ouvriers russes renversèrent la dynastie des
Romanov, vieille de 300 ans, et en octobre, ils établirent le premier État
ouvrier de l’histoire.
Inspirés par la révolution russe, les militants ouvriers
radicaux fondèrent des partis communistes pour mener la révolution dans leurs
propres pays. En deux ou trois ans, ces partis rassemblèrent des centaines de
milliers de membres et donnèrent l’impression que le socialisme pouvait
l’emporter.
L’incapacité de la classe ouvrière à saisir le pouvoir en
dehors de la Russie conduisit toutefois à la défaite de l’État ouvrier. La
nouvelle dictature de Joseph Staline écrasa ce qui subsistait de l’élan
insurrectionnel de 1917, purgea le mouvement communiste international de ses
véritables révolutionnaires et laissa Adolf Hitler accéder au pouvoir en
Allemagne.
Les capitalistes occidentaux profitèrent du reflux
révolutionnaire pour proclamer la fin du socialisme. De grandes firmes
américaines diffusèrent affiches, films, brochures, journaux d’entreprise et
réseaux associatifs pour marteler un message pro‑capitaliste, relayé par Hollywood et les grands médias,
tandis que la répression s’abattait
sur syndicalistes et socialistes. En Australie, gouvernements, patrons, police
et tribunaux organisèrent descentes dans les locaux syndicaux, surveillance des
militants, dispersion de réunions publiques et déportations de radicaux.
L’explosion socialiste des années 1930
Pourtant, la classe ouvrière n’avait pas dit son dernier
mot. La Grande Dépression et la montée du fascisme convainquirent des millions
de travailleurs que le capitalisme ne leur apportait que misère. Le socialisme
sortit une nouvelle fois de l’ombre, tandis que les idéologues du capital
n’avaient à opposer à la crise qu’une nouvelle vague d’austérité, alors que les
socialistes démontraient que le capitalisme est un système structurellement en
crise, incapable de servir l’humanité.
À la fin des années 1930, le socialisme gagnait du terrain
en profondeur. En 1936, des millions de travailleurs en France et en Espagne se
soulevèrent contre leurs classes dirigeantes, affrontant sérieusement les
capitalistes et les forces réactionnaires qu’ils soutenaient, nombreux
nourrissant l’espoir d’une transformation socialiste.
En Australie aussi, les années 1930 virent refleurir le
socialisme. Des « Socialisation Units » apparurent au sein du Parti
travailliste, exigeant la mise en œuvre immédiate de politiques socialistes,
tandis que le Parti communiste (CPA) progressait et conquérait des positions
dans de nombreux syndicats. Des étudiants, radicalisés par la Grande Dépression
et la montée du fascisme, affluèrent vers le CPA, mais cette aspiration fut
détournée au service du projet autoritaire stalinien, qui l’emmena dans une
impasse.
On observe le même phénomène dans l’Europe occupée par le
fascisme durant la Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après‑guerre.
Les travailleurs étaient écœurés de ce que le capitalisme leur
infligeait, mais le stalinisme étouffa
toute perspective réelle de libération.
Contre‑révolution
de guerre froide
La guerre froide et le boom économique d’après‑guerre
des années 1950 et 1960 s’accompagnèrent d’une offensive soutenue contre le
socialisme. Aux États‑Unis, au
point culminant de la guerre froide, la législation
répressive héritée du temps de guerre servit à
arrêter des dizaines de dirigeants
communistes, tandis que la commission des activités
anti‑américaines (HUAC) et le FBI chassaient des milliers de personnes
de leurs emplois, instaurant un climat de peur.
Cette droitisation fut amplifiée par des universitaires,
parfois d’anciens radicaux, proclamant la mort du socialisme et « la fin de
l’idéologie », affirmant que les problèmes fondamentaux du capitalisme étaient
désormais résolus. Les travailleurs furent présentés comme achetés ou intégrés
: « Nous sommes tous de classe moyenne maintenant », et le socialisme fut
relégué au rang d’anachronisme.
L’aisance relative des années 1950 et du début des années
1960 émoussa pour un temps l’urgence de la lutte de classes en Occident. Mais
la longue période de plein emploi renforça au contraire la confiance et les
attentes de la classe ouvrière, semant les graines d’une nouvelle contestation.
Le réveil socialiste de la fin des années 1960
Au milieu des années 1960, une nouvelle génération de jeunes
travailleurs exigeait davantage. Les grèves se multiplièrent, y compris pour
des objectifs politiques, et la presse commença à parler avec inquiétude de «
grèves sauvages ». L’aile gauche syndicale sentit le vent tourner en sa faveur,
tandis qu’aux États‑Unis la guerre du Vietnam donnait un tranchant radical
au mécontentement de cette génération ; à
mesure que la guerre s’éternisait, de jeunes
travailleurs et étudiants commencèrent à s’y
opposer.
Les défenseurs du capitalisme n’avaient d’autre réponse que
de poursuivre la guerre, alors que les socialistes, bien que peu nombreux,
étaient capables d’en expliquer les ressorts. Ils pouvaient montrer pourquoi
les États‑Unis et l’Australie
menaient une guerre à des milliers de kilomètres contre une armée paysanne,
articuler les liens entre le racisme subi par les Afro‑Américains et le projet impérialiste
des États‑Unis et de leurs alliés en Indochine, et relier l’intensification
des cadences dans les usines à la logique de guerre. Le socialisme reprit ainsi
sa place parmi les jeunes qui remettaient en cause le système.
Le drame fut qu’aucune organisation socialiste
révolutionnaire cohérente n’avait été construite en amont pour diriger cette
vague de grèves et de manifestations des années 1960‑1970. Les
partis communistes, toujours prisonniers du stalinisme, étaient
incapables de jouer un rôle utile, tandis qu’une nouvelle gauche révolutionnaire
émergeait, mais trop faible et trop inexpérimentée pour peser décisivement.
Le reflux des luttes dans les années 1980 relégua une
nouvelle fois le socialisme à la marge, jusqu’à ce que la guerre et la crise
économique rouvrent la voie à son retour dans les années 2000 et 2010. Un
capitalisme miné par les crises ne peut qu’engendrer des résistances.
Aucun automatisme historique
Rien de tout cela n’est pourtant automatique. Il ne suffit
pas de croiser les bras en attendant que l’histoire tourne en faveur du
socialisme. Dans des pays dépourvus de traditions ou d’organisations
socialistes, des décennies de souffrances imposées par le capitalisme ne
débouchent pas nécessairement sur une renaissance socialiste ; elles peuvent
n’engendrer que la barbarie.
Une organisation socialiste, sous une forme ou une autre,
est indispensable pour fournir des réponses aux jeunes, en particulier, qui
cherchent une issue. La nature du socialisme qui émerge dans ces phases de
renouveau est tout aussi décisive. Dans les années 1930 comme dans les années
1960‑1970,
le stalinisme ou ses dérivés
ont dominé, sacrifiant l’indépendance et le rôle
dirigeant de la classe ouvrière au
profit d’autres forces — « capitalistes progressistes »,
paysanneries, guérillas, étudiants
ou secteurs les plus marginalisés et précarisés.
Ce détournement a déformé le renouveau socialiste et l’a
dévié de sa trajectoire, l’exposant à la contre‑attaque capitaliste.
Un nouveau renouveau ?
Aujourd’hui, on assiste à un sain renouveau du sentiment
socialiste, mais ce tournant a ses limites. La politique de gauche prend le
plus souvent la forme de projets électoraux réformistes, ce qui la rend
dépendante de politiciens qui, à l’image du gouvernement Syriza en Grèce en
2015, trahissent leur base quelques mois après leur arrivée au pouvoir.
Parallèlement, les politiques d’identité restent
omniprésentes et affaiblissent la centralité de la solidarité de classe. Les
marxistes défendent un monde où la classe ouvrière tient le volant ; autrement
dit, le socialisme implique la destruction du capitalisme.
Les batailles électorales peuvent faire partie de ce
processus, mais il faut aller bien au‑delà du
simple changement de gouvernement. La classe ouvrière
doit prendre les choses en main, par une agitation de masse faite de grèves et de manifestations, jusqu’à
la prise en charge directe de la société par les travailleurs eux‑mêmes.
Pour l’heure, il manque les grands partis révolutionnaires
capables de canaliser et de développer ce nouveau sentiment socialiste. Faute
de ces organisations, le risque est grand de laisser passer une nouvelle
occasion de contester le capitalisme.
Aujourd’hui comme lors des précédents renouveaux
socialistes, la tâche de construire une organisation révolutionnaire est donc
urgente. Elle ne peut pas être repoussée à plus tard : il faut s’y atteler dès
maintenant.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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