Europe : alliance ou vassalisation avec les États-Unis ?

Un voyage historique et politique pour comprendre comment, au fil des sept dernières décennies, les États-Unis ont réussi à faire de l’Europe occidentale leur « jardin de devant ».

 

Depuis plus de soixante-dix ans, l’Europe occidentale est présentée comme le symbole de la « démocratie, du progrès et de la civilisation ». Mais sous cette vitrine décorée se cache une dépendance structurelle très forte vis-à-vis des États-Unis. De l’occupation militaire après la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux décisions actuelles en matière de politique étrangère et énergétique, le continent a suivi — consciemment ou résigné — les chemins tracés par Washington.

Dans cet article de notre collaborateur Manuel Medina, l’auteur explore, à travers un voyage historique et politique passionnant, comment s’est tissé l’enchevêtrement de cette subordination, et pourquoi celle-ci reste aujourd’hui plus d’actualité que jamais au XXIᵉ siècle.

 

Par Manuel Medina

Pendant des décennies, l’Amérique latine a été cyniquement qualifiée de « l’arrière-cour » des États-Unis. Cette expression résume une histoire de domination, de coups d’État, d’impositions économiques et de tutelle politique. Mais il existe une autre région du monde qui a vécu, quoique sous des formes plus subtiles et raffinées, une histoire parallèle : l’Europe occidentale. Dans ce cas, non pas comme une arrière-cour, mais comme un « jardin de devant » : une vitrine impériale, fonctionnelle à la domination mondiale du capital états-unien.

Depuis 1945, les États-Unis ont tissé un dense réseau de dépendance économique, culturelle, militaire et politique sur l’Europe occidentale. Une dépendance présentée comme une aide, une alliance, une coopération, mais qui n’a fonctionné que comme une subordination stratégique. Comme nous le verrons, cette subordination demeure vivante — et plus visible que jamais — au XXIᵉ siècle.

1945 : de la ruine européenne à la surveillance impériale

La Seconde Guerre mondiale a laissé l’Europe dévastée. Ses principales villes étaient en ruines, les économies effondrées, les systèmes politiques désintégrés. Les anciens empires — britannique, français, allemand — n’avaient plus la capacité de maintenir leur rang mondial. Pendant ce temps, les États-Unis sortaient renforcés : seule puissance intacte et en pleine expansion, ils détenaient 50% du PIB mondial, la monnaie la plus solide et l’armée la plus puissante.

C’est dans ce contexte que Washington commença à dessiner une architecture mondiale fondée sur deux piliers : le dollar comme monnaie dominante et la lutte contre le communisme comme doctrine.

Dès 1944 — avant même la fin de la guerre — furent signés les accords de Bretton Woods, qui établirent un nouvel ordre monétaire : le dollar, adossé à l’or, devenait la pièce maîtresse du système financier international. Deux institutions clés furent également créées : le FMI et la Banque mondiale, censées aider les pays dévastés, mais en réalité soumises à la direction américaine.

À partir de là, la voie de l’Europe occidentale fut soigneusement balisée. D’abord par « l’aide » économique, ensuite par des alliances militaires, puis par une intégration institutionnelle. Chaque pas avait un prix, chaque aide comportait des conditions, et chaque geste d’autonomie était scruté à la loupe.

Dès le début, la domination économique s’accompagna d’une domination culturelle.

Lorsque les soldats américains occupèrent Paris ou Rome, ils n’apportèrent pas seulement des armes et des rations, mais aussi des cigarettes Camel, des chewing-gums Wrigley’s, des disques de jazz et des films de Hollywood.

La culture de masse entra en même temps que l’aide humanitaire. En France, l’accord Blum–Byrnes (1946) restructura la dette de guerre, mais permit en échange l’entrée massive de films américains, reléguant le cinéma local.

En Italie, une tentative de protéger l’industrie nationale du film fut bloquée lorsque Washington suspendit ses lignes de crédit.

Par cette stratégie de pénétration culturelle, les peuples européens virent leur imaginaire colonisé avant même que leur économie ne soit reconstruite.

Le plan marshall : reconstruire pour mieux dépendre

En 1947, les États-Unis lancèrent le Plan Marshall, présenté comme un geste généreux de reconstruction. En réalité, il s’agissait d’un plan économique poursuivant trois objectifs essentiels : contenir le communisme, relancer les marchés européens pour absorber la surproduction industrielle américaine, et consolider une alliance politique pro-occidentale sous tutelle de Washington.

L’argent n’était pas un don. Il était conditionné à l’achat de produits et de technologies américaines, à l’ouverture des marchés locaux et à la réorganisation des économies européennes selon les principes du libre-échange.

Au-delà des chiffres, ce fut un assaut structurel contre les souverainetés nationales.

En France, en Allemagne ou en Italie, toute réforme à coloration socialiste ou redistributive fut bloquée.

Les partis communistes, auréolés de leur rôle dans la résistance antifasciste, furent encerclés sur les plans politique et médiatique.

Les idées communistes, qui jouissaient d’une grande popularité après l’exploit de l’Armée rouge face à la redoutable machine de guerre hitlérienne, furent combattues avec acharnement.

Les bourgeoisies européennes, déjà politiquement fragilisées par leur collaboration avec l’occupation militaire de la Wehrmacht, avaient en plus, dans des pays comme l’Italie, l’Allemagne et d’autres encore, participé activement au financement et à la promotion de leurs partis fascistes respectifs. Avec cette faiblesse politique et morale, les classes dominantes d’Europe occidentale se trouvaient confrontées à la nécessité urgente de reconstruire l’ordre social et de freiner l’ascension des forces populaires qui, dans de nombreux cas, avaient été les protagonistes de la résistance antifasciste.

Dans ce contexte, l’appui économique, militaire et symbolique des États-Unis devint indispensable pour restaurer la domination de la bourgeoisie et permit en même temps à Washington d’intervenir directement dans la reconfiguration des institutions, en soutenant les secteurs les plus alignés sur ses intérêts et en bloquant toute déviation susceptible de menacer le capital nord-américain.

En Italie, les élections de 1948 furent directement financées par les États-Unis, qui mirent sur pied une opération internationale pour assurer la victoire de la Démocratie chrétienne. Des menaces dans la presse aux mandats d’envoi d’argent des émigrés italiens en Amérique, tout fut utilisé pour empêcher l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement qui ne serait pas fonctionnel au projet atlantiste.

​La dépendance se manifesta aussi dans la presse. En Allemagne de l’Ouest, après la guerre, les États-Unis instaurèrent une « liberté de la presse » très particulière : des médias indépendants… des partis et des syndicats, mais dépendants de fondations étrangères. L’objectif était clair : garantir une opinion publique alignée sur les valeurs libérales occidentales.

​Le Plan Marshall ne se contenta pas de reconstruire l’Europe : il la reprogramma. Les modèles d’État, les politiques économiques et jusqu’aux formes de consommation culturelle furent orientés vers l’intégration dans l’orbite impériale des États-Unis.

Otan et dollar : le contrôle militaire et monétaire du continent

En 1949 fut créée l’OTAN, supposément comme une alliance défensive face au danger soviétique. Mais dès ses origines, il s’agissait d’une organisation conçue, financée et dirigée par les États-Unis. Les pays européens y entrèrent comme partenaires subalternes, tandis que la structure de commandement central resta entre les mains du Pentagone. L’article 5, qui garantit la défense collective, n’a jamais été symétrique : l’Europe s’engageait à défendre les États-Unis, sans décider quand ni où cette clause serait activée.

​L’un des exemples les plus emblématiques de cette subordination fut l’Allemagne de l’Ouest, admise dans l’OTAN en 1955 sous surveillance. Sa politique de défense demeura liée aux bases militaires nord-américaines. Aujourd’hui encore, l’Allemagne accueille plus de 35 000 soldats états-uniens et n’a pas l’autorité de les expulser, tandis que la base de Ramstein a servi de centre d’opérations pour des attaques de drones dans des conflits en dehors de l’Europe.

​Sur le front monétaire, la domination s’est consolidée à travers le dollar. Après Bretton Woods, toutes les principales monnaies du monde se trouvèrent indirectement arrimées à la devise américaine, ce qui obligeait les banques centrales européennes à accumuler des dollars et à se soumettre aux décisions de la Réserve fédérale. Lorsque Nixon rompit en 1971 la convertibilité or–dollar, aucun pays européen ne put réagir : le dollar devint une monnaie fiduciaire sans adossement réel, mais dotée d’un contrôle global.

​Par ailleurs, l’essor du marché des eurodollars — des dollars circulant dans les banques européennes, surtout à Londres — permit aux États-Unis de financer la croissance européenne sans céder la moindre parcelle de pouvoir financier. Le capital circulait, mais le contrôle restait à Washington.

Une union européenne sous surveillance

La construction de l’Union européenne fut présentée comme un processus de dépassement des conflits et d’affirmation de la souveraineté du continent. Mais les faits racontent une autre histoire : celle d’une intégration sous haute surveillance. Depuis ses débuts avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier jusqu’à la création de l’euro, l’architecture institutionnelle européenne a été pensée de façon à rester fonctionnelle au projet atlantiste.

​Des documents déclassifiés ont montré que la CIA finança, dans les années 1950 et 1960, des campagnes en faveur de l’intégration européenne, en promouvant l’unité comme un contrepoids au communisme, mais aussi comme un espace sûr pour le capital états-unien. L’« européanisme » était le bienvenu, à condition de ne pas remettre en cause ni l’OTAN ni le dollar.

​Même l’euro, né pour concurrencer le dollar, a fini par se soumettre au même système financier international. La Banque centrale européenne ne prête pas directement aux États, mais aux banques privées qui, elles, prêtent ensuite aux gouvernements. Ainsi, la dette publique se trouve entre les mains du capital financier et, lors de crises comme celle de la Grèce en 2010, ce sont la « troïka » — FMI, BCE et Commission européenne — qui décide, sous la supervision de Washington.

L’Europe d’aujourd’hui : autonomie rhétorique, dépendance réelle

Au XXIᵉ siècle, la subordination persiste, bien que sous de nouvelles formes. La guerre en Ukraine en est l’exemple le plus récent : l’Europe a rompu ses liens énergétiques avec la Russie pour se tourner vers l’importation d’un gaz états-unien plus cher, affaiblissant ainsi son industrie et alimentant l’inflation. L’Allemagne a suspendu le gazoduc Nord Stream 2 sous la pression de Washington, alors qu’il était une infrastructure clé pour son économie.

​La dépendance est également flagrante dans le domaine numérique : les principales plateformes technologiques — Google, Meta, Amazon — sont américaines et concentrent les données personnelles et politiques de millions d’Européens. Quand Edward Snowden révéla que la NSA espionnait des dirigeants européens, dont Angela Merkel, l’indignation fut brève… et rien ne changea.

​En matière de défense, l’Europe a relancé la course aux armements après le début de la guerre en Ukraine, mais en achetant des équipements aux États-Unis plutôt qu’en investissant dans un développement autonome. Le supposé projet d’une défense européenne indépendante est resté lettre morte.

Une vitrine soignée, mais placée sous tutelle

Depuis plus de sept décennies, l’Europe occidentale est le jardin de devant de l’empire nord-américain. Un espace où se met en scène l’unité atlantique, la démocratie libérale et le progrès capitaliste, mais dépourvu de véritable autonomie stratégique. Chaque tentative d’indépendance a été contenue, corrigée ou absorbée.

​Cette subordination a revêtu de multiples visages : « aide » économique, traités militaires, plateformes numériques, dette publique, normes commerciales, espionnage diplomatique. Et tout cela se produit avec le consentement — parfois enthousiaste — des élites européennes, qui continuent de préférer la sécurité du vasselage aux risques de la souveraineté.

​Si l’Amérique latine a été le laboratoire de la domination violente, l’Europe, elle, a servi de vitrine à la domination consensuelle. Dans les deux cas, le résultat est identique : un ordre international où les décisions centrales continuent d’être prises à Washington.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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