La Grande Machine de Guerre
Par Alejandro Marcó del Pont
Comment les élites globales transforment les conflits éternels en moteur de profits privés (El Tábano Economista)
L’année 2025 restera inscrite dans les annales de la
géopolitique non comme un tournant vers la paix, mais comme la consécration
définitive d’une nouvelle et terrifiante normalité : l’ère des guerres
éternelles. Ce que l’on observe n’est pas une collection de conflits isolés,
fruits de tensions locales non résolues, mais la manifestation violente d’un
mécanisme économique mondial perfectionné, un système que l’on peut appeler la
Grande Machine de Guerre.
Ce mécanisme transforme la destruction systématique en gain
privé structurel, et fonctionne avec l’efficacité froide d’une chaîne de
montage où la matière première est l’instabilité et le produit final le profit
concentré entre les mains d’une élite transnationale. Les événements de ces
dernières années – la guerre d’usure en Ukraine, la résurgence du conflit au
Moyen-Orient et la guerre froide économique entre les États-Unis et la Chine –
n’ont pas été de simples crises, mais des catalyseurs qui ont fait grimper
brutalement la température géopolitique, inclinant de manière irréversible le
discours politique en faveur de la « sécurité », un concept élastique qui sert
à justifier n’importe quelle dépense, n’importe quelle intervention et
n’importe quelle restriction de libertés.
Dans ce contexte, les guerres éternelles ne sont pas un
échec de la diplomatie ; elles constituent la réussite d’un modèle d’affaires.
Il s’agit de conflits chroniques, soigneusement gérés, qui profitent de manière
directe et quantifiable aux élites par l’extraction de ressources, la
consolidation de la puissance géopolitique et le contrôle de marchés
stratégiques.
La prolifération des conflits hybrides
En 2025, selon l’Indice de paix mondiale de Vision of
Humanity, on comptait 59 conflits étatiques actifs, le nombre le plus élevé
depuis la Seconde Guerre mondiale, marqués par la prolifération de conflits
prolongés et hybrides où les dimensions économique, financière, technologique
et commerciale sont aussi décisives que les combats sur le champ de bataille.
Au moins une douzaine sont classés comme majeurs, avec, dans certains cas, plus
de 10 000 morts par an.
Les projecteurs médiatiques braqués sur l’Ukraine et Gaza
ont dominé l’actualité, mais des conflits sous-jacents au Soudan, au Myanmar,
au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), au Yémen, en Syrie, en Somalie ou au
Nigeria ont tissé une trame de violence qui, par sa chronicité, alimente des
économies prédatrices. La caractéristique définitoire de ces conflits n’est pas
leur férocité, mais leur durée indéfinie, leur nature chronique.
Ils se perpétuent non faute de solutions possibles, mais du
fait de l’opposition active d’intérêts constitués qui se nourrissent de
l’instabilité. La guerre s’est convertie en substrat économique, en écosystème
où prospèrent des formes spécifiques de capitalisme prédateur.
La triade d’exploitation : armement, finance, ressources
La raison principale de cette permanence des crises réside
dans une triade d’exploitation parfaitement synchronisée, une alliance tacite
entre trois secteurs. D’abord, le complexe militaro-industriel, qui festoie
grâce à des contrats de guerre interminables et renouvelables. Ensuite, les
spéculateurs financiers, qui tirent parti de la volatilité des marchés de
matières premières, de devises et de dette souveraine déstabilisés par les
conflits pour engranger des plus-values exceptionnelles. Enfin, les monopoles
mondiaux de ressources, qui profitent du chaos pour resserrer silencieusement
leur emprise sur des actifs stratégiques comme le lithium, le cobalt,
l’uranium, le gaz ou les terres rares.
En substance, les élites mondiales, qu’elles se proclament
« globalistes » ou « souverainistes », livrent leurs véritables batailles pour
le contrôle de ces trois fronts de l’accumulation. Chacun de ces systèmes
s’auto-alimente dans un circuit fermé : la guerre justifie d’énormes dépenses
militaires, ces dépenses se traduisent par des bénéfices records pour les
sous-traitants de la défense, une partie de ces profits est réinvestie dans le
lobbying politique afin de garantir des politiques étrangères bellicistes et la
dérégulation financière, ce qui génère à son tour davantage d’instabilité et de
nouvelles opportunités d’affaires sur des marchés turbulents.
Il s’agit d’un système délibérément manipulé pour éviter la
paix, une sorte de moteur perpétuel du profit dont la combustion exige
l’oxygène constant du conflit. Chacun des principaux conflits armés actuels
peut être compris comme une dispute entre élites aux objectifs économiques
précis, où les populations civiles ne sont que des dommages collatéraux dans
une guerre pour les actifs.
Ukraine : laboratoire de la doctrine du choc
La guerre en Ukraine poursuit des objectifs distincts pour
chaque segment de l’élite. Pour les globalistes du capital financier – entités
comme BlackRock ou les banques de l’orbite Rothschild – elle représente une
occasion unique de planification à long terme : la reconstruction
d’après-guerre. Ces acteurs se positionnent déjà pour des investissements
massifs dans les infrastructures détruites, l’agriculture de haute productivité
sur les riches terres noires ukrainiennes et la privatisation de pans entiers de
l’économie.
C’est le rêve de la « doctrine du choc » appliqué à
l’échelle d’un continent. Pour le complexe militaro-industriel américain et
européen – Lockheed Martin, Raytheon, BAE Systems, Rheinmetall –, le conflit a
été un cadeau tombé du ciel. Les États-Unis seuls ont envoyé plus de 50
milliards de dollars d’aide militaire, un flux qui se traduit directement en
commandes, en profits et en valorisations boursières en hausse, revitalisant
une industrie qui, après le retrait d’Afghanistan, craignait la contraction de ses
marchés.
En décembre 2025, la situation de l’Ukraine illustre de
manière paradigmatique cette logique perverse. Le tableau est désolant sous
tous les angles humains : frontières incertaines et amputées par l’occupation
russe, exode massif avec plus de six millions de réfugiés et quatre millions de
déplacés internes – ce qui signifie une pénurie critique de main-d’œuvre pour
toute reconstruction future –, économie contractée de 30 % depuis 2022 et dette
publique dépassant 90 % du PIB. À cela s’ajoute une crise énergétique
chronique, la moitié de la capacité de production ayant été détruite par les
attaques russes, provoquant des coupures constantes.
Face à ce scénario, il pourrait sembler économiquement
absurde que les élites guerrières et financières cherchent à tirer profit d’un
pays apparemment « vide » de ressources immédiates et de capacité de paiement.
Cette contradiction apparente se dissout pourtant dans un modèle diaboliquement
efficace : la « reconstruction néolibérale » en tant que forme de
néocolonialisme financier.
La reconstruction néolibérale comme néocolonialisme
financier
Ce modèle ne vise pas à extraire de l’argent là où il n’y
en a pas ; il excelle au contraire à transformer la dévastation elle-même en
opportunité de long terme des plus lucratives. Le mécanisme opère via la
création d’un cycle dette–investissement–exploitation qui, loin de reconstruire
la souveraineté ukrainienne, la transfère à des créanciers et investisseurs
extérieurs.
Les bénéfices proviennent de la dette souveraine garantie
par des actifs futurs, des privatisations forcées à prix de liquidation, du
contrôle à long terme de ressources stratégiques et de subventions massives
indirectes acheminées par l’aide internationale. Le tout peut être décomposé
étape par étape à partir de l’exemple du United States–Ukraine Reconstruction
Investment Fund (RIF), signé en avril 2025.
Ce fonds de 75 milliards de dollars, financé par la
Development Finance Corporation (DFC) – une agence publique américaine –
illustre clairement comment un flux d’argent public se convertit en profits
privés et en contrôle stratégique. Les contribuables américains (et européens)
assument le risque initial, subventionnent l’investissement et fournissent des
garanties, tandis que les profits de l’exploitation des ressources ukrainiennes
– lithium, titane, uranium, manganèse, graphite – affluent vers des entreprises
privées et leurs actionnaires.
Ce n’est pas un « cadeau » direct, mais un cycle complexe
de dette, d’engagements souverains et de redevances qui canalise des ressources
publiques vers des projets privés, l’État ukrainien, désespéré de liquidités,
cédant le contrôle de son sous-sol en échange d’un oxygène financier immédiat.
Le choix de l’Ukraine n’est pas fortuit, mais le modèle est
réplicable. Là où le texte dit « Ukraine », on pourrait facilement lire
« Argentine », « Soudan », « Niger » ou n’importe lequel des cinquante pays en
guerre active : la logique sous-jacente resterait identique.
Socialisation du risque, privatisation des gains
L’« absurdité » économique disparaît parce que les
entreprises n’investissent pas dans le vide, mais dans un cadre où le risque a
été socialisé par les États occidentaux. Elles obtiennent des concessions
préférentielles à bas prix, adossées à des garanties publiques, et calculent
leurs rendements sur dix à vingt ans via l’exportation de minerais critiques
vers des marchés occidentaux avides de diversifier leurs approvisionnements et
de réduire leur dépendance à la Chine.
La dévastation actuelle importe peu ; ce qui compte, c’est
le potentiel futur acquis à vil prix en plein chaos. Le parcours complet de
l’argent du RIF est éclairant. Le fonds approuvé le 17 septembre 2025, pour 75
milliards, est officiellement destiné à des projets « nouveaux » – non
exploités avant 2025 –, clause censée éviter les conflits juridiques avec des
concessions russes préexistantes dans les zones occupées.
Mais la géographie réelle se heurte à la fiction juridique.
Le gisement de lithium de Shevchenkivske, l’un des plus grands d’Europe, est
sous contrôle russe depuis au moins février 2025. L’accord oblige pourtant
l’Ukraine à céder 50 % des redevances de ce gisement au fonds américain, alors
même qu’elle n’en a pas le contrôle.
Cette clause convertit la future résolution du conflit
frontalier en créance financière directe de Washington. D’autres ressources,
comme le titane d’Irshansk, se trouvent en zone ukrainienne sûre, tandis que
les dépôts de manganèse à Nikopol et d’uranium dans le Donetsk et le Zaporizhia
sont partiellement ou totalement sous contrôle russe.
En résumé, environ 50 % des ressources censées garantir les
investissements du RIF sont déjà aux mains de l’ennemi contre lequel l’Ukraine
se bat. Cette apparente folie prend sens dans le cadre de la guerre éternelle :
les investissements occidentaux se concentrent sur ce qui est sûr aujourd’hui,
mais les accords sont rédigés pour ouvrir des droits sur l’ensemble du
territoire à l’avenir, en anticipant que des négociations – potentiellement
entre un Trump et un Poutine – pourront « assouplir » l’accès ou échanger des
concessions contre d’autres accords géopolitiques.
On est en train d’écrire la carte économique du pays avant
même de dessiner sa carte politique définitive.
Gaza et le gaz du Levant
Le conflit à Gaza, étendu au Liban et à la Syrie, obéit à
une dynamique similaire avec d’autres actifs en jeu. Les élites globalistes qui
soutiennent Israël ne le font pas seulement par affinité idéologique ; elles
agissent en fonction d’alliances stratégiques et, surtout, pour l’accès au gaz
de la Méditerranée orientale, en particulier au gigantesque gisement Leviathan.
Pendant ce temps, des élites arabes et des capitaux
transnationaux calculent déjà les profits potentiels de la reconstruction d’une
Gaza réduite en ruines, projet pouvant valoir des dizaines de milliards de
dollars et garantir des routes commerciales et une stabilité énergétique.
Le complexe militaro-industriel touche sa part via des
ventes d’armes à Israël dépassant 20 milliards de dollars en 2025. Des fonds
comme BlackRock investissent agressivement dans le secteur technologique
israélien, notamment dans la cybersécurité, tandis que la banque d’influence
Rothschild œuvre dans l’ombre pour structurer les financements assurant la
stabilité de ces flux énergétiques.
Soudan, Myanmar, Sahel : conflits « périphériques » mais
lucratifs
Des conflits moins médiatisés, mais tout aussi lucratifs
suivent la même logique. Au Soudan, la guerre civile tourne autour du contrôle
de gisements d’or évalués à plus de 2 milliards de dollars. Au Myanmar, l’enjeu
est le jade et les métaux rares, avec une Chine qui se positionne pour garantir
l’accès à des ressources essentielles à son industrie technologique.
Au Sahel, l’instabilité facilite le contrôle de ressources
comme l’uranium nigérien, vital pour l’énergie nucléaire française, tandis
qu’au Yémen et en Syrie, le pétrole et la position géostratégique constituent
les principaux butins. Le modèle ukrainien est transposable : là encore, la
guerre sert de prétexte à une restructuration économique dictée par les
créanciers et les grandes entreprises, sous couvert d’« aide » ou de
« reconstruction ».
L’industrie de l’armement, cœur obscène du système
Dans cet écosystème, le secteur de l’armement opère comme
la composante la plus directe et la plus obscène du modèle. Sa dynamique est
analogue à celle de la reconstruction, mais avec un cycle de retour beaucoup
plus rapide. Les fonds publics – budget de défense américain, fonds européen
pour l’Ukraine, achats financés à crédit par l’Arabie saoudite, entre autres –
s’écoulent directement vers les bilans de multinationales privées comme
Lockheed Martin, Raytheon, Northrop Grumman et leurs homologues européennes.
Ces contrats, souvent attribués sans appel d’offres
compétitif au nom de « l’urgence nationale » ou de la « sécurité urgente »,
affichent des marges de profit exorbitantes. Les conflits en Ukraine et à Gaza
ont propulsé les ventes globales d’armes à des niveaux record, projetés à
environ 700 milliards de dollars pour 2025.
Les États absorbent les coûts politiques, économiques et
humains, s’endettant ou détournant des fonds des services sociaux, tandis que
les entreprises capturent les profits via des contrats monopolistiques ou quasi
monopolistiques. C’est l’expression maximale du capitalisme de clientèle : le
risque est public, national, collectif ; la récompense est privée, concentrée,
extraterritoriale.
La Grande Machine de Guerre : un moteur perpétuel
Ainsi, la Grande Machine de Guerre continue de tourner,
alimentée par la souffrance de millions de personnes et lubrifiée par le flux
constant de capitaux publics vers des comptes privés, dans un cycle qui paraît
chaque année plus impossible à enrayer. La guerre n’est plus la continuation de
la politique par d’autres moyens ; elle est la continuation de l’extraction de
profits par les moyens les plus brutaux et les plus efficaces imaginables.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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