Je ne saurai comment te le dire
Par Alfredo Serrano Mancilla
Un jour, ma fille, tu me demanderas ce qu’il se passait dans le monde pendant ta première année de vie.
Et je resterai là, un long instant, à chercher les mots.
Je les chercherai dans ma mémoire comme on cherche, au fond
de la mer, une bouteille échappée des mains d’un naufragé.
Comment te dire, Lola, qu’il existait un homme mauvais,
si mauvais qu’il croyait que les bombes pouvaient
convaincre,
que la peur était un instrument légitime,
et que la mort, parfois, servait à faire taire le
désaccord ?
Comment te dire qu’il habitait un château,
et qu’un jour, il en fit une forteresse pour agresser le
monde
tout en clamant, la main sur le cœur,
qu’il méritait une médaille pour la paix ?
Comment te dire, petite,
qu’il se disait juste et bon,
alors qu’il cachait, dans les recoins sombres de ses
armoires,
les preuves d’une âme sale, les images de ses propres
trahisons ?
Comment te dire qu’il ouvrit les prisons pour rendre la
liberté
à ceux dont la violence lui servait,
parce qu’ils étaient ses compagnons de route,
ses amis d’infortune ou de pouvoir ?
Comment te dire qu’il rêvait d’hôtels luxueux
sur une terre qu’il ne possédait pas,
pendant que les vrais habitants erraient, sans toit ni
retour,
au milieu des ruines que ses alliés avaient semées ?
Comment te dire qu’il appelait « dictateur » celui qu’il
haïssait,
et « présidente » celle qui partageait la même table,
les mêmes décisions,
la même histoire que ce prétendu tyran ?
Comment te dire qu’il détestait la révolte sous ses
fenêtres,
mais bénissait celle qui grondait au loin,
dans les pays qu’il méprisait ?
Comment te dire qu’il insultait tous ceux qui osaient
questionner,
qu’il se fâchait comme un enfant gâté
dès qu’une vérité se glissait entre ses mensonges ?
Comment te dire, ma fille,
qu’il y eut tant de gens pour rire à ses moqueries,
pour l’acclamer,
pour le couvrir d’applaudissements comme on couvre un feu
avec de l’huile ?
Comment te dire qu’il y eut d’autres puissants,
venus d’autres terres,
pour poser à ses côtés sur des photos,
et sourire devant les caméras,
comme s’ils ignoraient ce qu’ils saluaient ?
Et comment te dire, enfin, ma douce Lola,
que cet homme n’était pas un personnage de conte,
ni un ogre inventé pour t’effrayer…
mais un homme réel, de chair et de costume,
qui régnait pendant que tu apprenais à dire ton premier mot.
Traduction Bernard Tornare
Traduction adaptée et reformulée, réalisée pour diffusion et
compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de
l’auteur initial.
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