Quand le capital se déguise en peuple et que la « gauche » perd la rue
Le « nouvel ordre autoritaire » a le visage d'un supporter et le cœur d'un banquier
Pendant que des millions de personnes font face à la
précarité, l'extrême droite gagne du terrain avec des discours patriotiques, de
faux ennemis et des promesses d'ordre. Mais derrière le maquillage émotionnel
se cache toujours la même chose : les intérêts du capital. Or, devant ce
phénomène, quelles sont les raisons pour lesquelles, paradoxalement, la «
gauche » recule à une vitesse accélérée ?
Par Carlos Serna
Il y a quelque chose qui flotte dans l'air. On le voit dans
les titres des journaux, dans les groupes WhatsApp, dans les conversations
familiales et sur les affiches qui ornent les villes en période électorale.
Parfois il apparaît déguisé en bon sens, d'autres fois en rébellion, et
d'autres encore comme une promesse d'ordre face au chaos. Mais si on y prête
attention, elle est toujours là : l'avancée de l'extrême droite.
Il ne s'agit pas d'un phénomène local ni d'une mode
passagère. Ce que nous voyons n'est pas une série de « dérives démocratiques »,
ni une poignée de personnages criards qui s'infiltrent dans les Parlements.
C'est une transformation plus profonde, qui a à voir avec la façon dont le
capitalisme réorganise son pouvoir, ses discours et même ses émotions. Car oui,
les émotions aussi sont en jeu.
Un nouveau visage pour un vieux pouvoir
L'extrême droite ne progresse pas parce que soudainement les
gens seraient devenus plus racistes ou plus cruels. Ce qui s'est produit, c'est
que le capital a appris une nouvelle manière de parler aux personnes, une qui
ne repose pas uniquement sur des données économiques ou des promesses
abstraites, mais qui touche le ventre, le cœur, la rage, la nostalgie. Et pour
cela, rien de plus efficace qu'une nouvelle droite qui dit tout avec des
phrases courtes, avec des mèmes agressifs, avec des ennemis clairement identifiés,
avec des drapeaux agités en criant.
Pendant des décennies, le capitalisme a joué à être neutre.
Il nous disait que tout s'arrangeait avec des marchés libres, avec des experts,
avec des réformes. Mais ce tour commence à s'user. La vie de millions de
personnes est devenue insupportable : des emplois insuffisants, des loyers
impossibles, des services publics qui s'effondrent, de la solitude, de
l'anxiété, de la frustration.
Et face à ce malaise généralisé, la gauche institutionnelle
a perdu la voix. Ou plutôt, elle a continué à parler une langue que plus
personne ne comprenait. Pendant que les gens souffrent, la gauche réformiste et
modérée continue de parler de gouvernabilité, de responsabilité fiscale, de
consensus d'État. Et dans ce silence émotionnel, l'extrême droite a trouvé son
opportunité.
Parce que, soyons clairs : la nouvelle droite ne ramène pas
des idées nouvelles. Ce qu'elle ramène, c'est une façon différente de les
empaqueter. Au lieu de défendre le capital depuis la froideur des technocrates,
elle le fait depuis la chaleur de l'identité, depuis l'orgueil national, depuis
le « nous contre eux ». Elle donne aux exclus une explication simple :
« Ce n'est pas la faute du système, c'est la faute de l'immigré, des communistes, de l'écologisme, des pauvres qui ne veulent pas travailler ».
Et bien que ce ne soit pas vrai, cela semble crédible quand
personne d'autre n'est capable de répliquer idéologiquement et de dire quelque
chose avec force et cohérence.
La droite du spectacle, le capital du silence
Prenons des exemples concrets. Donald Trump aux États-Unis,
Javier Milei en Argentine, Giorgia Meloni en Italie, Santiago Abascal en
Espagne, Jair Bolsonaro au Brésil. Chacun avec son style, mais tous avec le
même scénario : attaquer les élites politiques, mais protéger les élites
économiques. Parler au nom du peuple, mais gouverner pour les banques. Dire
qu'ils haïssent l'État, mais l'utiliser pour réprimer, censurer et blinder les
privilèges.
Et le capital, bien sûr, les applaudit en silence. Parce
qu'il sait que quand les choses s'effondrent, il n'y a pas meilleur allié qu'un
leader autoritaire qui sait mettre les masses en rage sans les toucher. Un
gestionnaire du chaos, avec une rhétorique de guerre culturelle et des
politiques économiques taillées sur mesure pour le FMI, pour les grands fonds
d'investissement, pour les multinationales extractivistes.
Mais le plus préoccupant n'est pas seulement ce qu'ils font.
C'est aussi ce qu'ils réussissent à faire ressentir. Ils font croire aux gens
que la politique n'est qu'une bagarre entre des « gens de bien » et des «
ennemis internes ». Que le problème n'est pas le chômage, mais les pauvres qui
« ne veulent pas travailler ». Que le problème n'est pas le logement, mais les
migrants. Que la liberté consiste à pouvoir insulter sans conséquences,
accumuler sans limites et mépriser celui qui est différent.
Et ainsi, le capital enfile le maillot. Se peint le visage
aux couleurs patriotiques. Agite les drapeaux. Pleure sur la patrie. Et pendant
ce temps, il privatise, licencie, réprime, endette et pille. Mais il le fait
avec un sourire, au rythme de TikTok, tandis que ses porte-parole crient
liberté.
Le vide que la « gauche » a laissé
Une des clés du succès de cette nouvelle droite est sa
capacité à occuper le vide émotionnel que la politique traditionnelle a laissé.
Là où il y avait autrefois de véritables partis de gauche qui organisaient les
gens dans les quartiers, des syndicats qui formaient leurs militants, des
collectifs qui partageaient des luttes et des rêves, il n'y a maintenant que
l'isolement, les écrans, la consommation, et bien souvent, une profonde
sensation de défaite.
Et c'est là qu'entre l'extrême droite, non pas seulement
avec des propositions, mais avec une identité. Elle ne te promet pas simplement
d'améliorer ton salaire : elle te promet que tu vas de nouveau te sentir faire
partie de quelque chose. Que tu vas récupérer la fierté. Que tu vas pouvoir
relever la tête face au monde. Même si c'est en mentant.
La droite n'a pas gagné par ses propres mérites. Elle a
gagné parce que la gauche a abandonné le conflit, est devenue une institution
de plus du système, une gestionnaire grise de la misère. Parce qu'elle a cessé
de nommer le capital comme ennemi. Parce qu'elle a cessé de construire de la
communauté, de la rue, du corps à corps. Et ainsi, le bon sens a été occupé par
ceux qui ont compris que les paroles comptent, que les symboles importent, que
les émotions ne sont pas une faiblesse, mais un champ de bataille.
Reprendre la rue, la parole et la tendresse
La tâche est énorme, mais pas impossible. Parce qu'il existe
aussi des signes d'un autre chemin. Des mouvements populaires qui n'ont pas
renoncé à la lutte, qui n'ont pas peur de dire « c'est une guerre de classes ».
Qui s'organisent dans des syndicats combatifs, dans des coopératives, dans des
assemblées de quartier, dans des plateformes universitaires, dans des radios
communautaires. Qui n'attendent pas que le changement vienne d'en haut, mais
qui le construisent d'en bas, avec patience et avec fermeté.
Et il ne s'agit pas seulement de résister. Il s'agit de
reconstruire une alternative qui touche de nouveau le cœur. Qui ne se contente
pas de gérer mieux la crise, mais qui propose une vie digne. Qui ose imaginer
un monde sans exploiteurs, sans oppresseurs, sans humiliés.
Mais pour cela, nous avons besoin de reparler clairement.
D'appeler les choses par leur nom. De dire, par exemple, qu'il n'y a pas de
liberté si tu dois travailler 12 heures pour payer un loyer abusif. Qu'il n'y a
pas de démocratie si la moitié du pays ne peut pas joindre les deux bouts.
Qu'il n'y a pas de patrie si la patrie se vend au plus offrant. Qu'il n'y a pas
d'ordre si l'ordre c'est l'inégalité, la peur et la répression.
Nous avons aussi besoin de nous réécouter entre nous.
Construire de la communauté là où il n'y a que de la compétition. Récupérer la
tendresse comme forme de combat. Parce que si le capital conquiert les cœurs
avec la haine, nous allons devoir les récupérer avec l'espoir, avec
l'engagement, avec la lutte et avec le sens.
Cela ne va pas se résoudre avec un bon slogan ni avec
quelques « influenceurs progressistes ». Il faut du temps, de l'organisation,
de la conscience, du corps et de la rue, beaucoup de rue. Il faut nous
retrouver de nouveau dans ce qui est commun, dans ce qui fait mal et dans ce
qui compte. Il faut recommencer à croire que changer le monde n'est pas une
utopie naïve, mais une nécessité urgente.
Parce que si le capital a déjà enfilé le maillot et s'est
lancé sur le terrain avec sa meilleure équipe —la droite autoritaire, les
médias de masse, les banques, les réseaux sociaux, le désespoir— alors c'est à
nous de préparer et d'organiser la contre-attaque. Non pas comme une réaction
désespérée, mais comme un projet ferme, collectif et radicalement humain.
Traduction Bernard Tornare
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