Cuba et le Venezuela montrent que résister, c’est vaincre

Par Carmen Parejo Rendón

Quand la résistance empêche la défaite

À la fin de la guerre d’Espagne, alors que la victoire franquiste semblait déjà inévitable, le président du gouvernement républicain, Juan Negrín, lança une consigne devenue historique : « Résister, c’est vaincre ».

Audelà du slogan de guerre, il posait un problème stratégique de fond : que signifie résister quand le rapport de forces militaire, économique et diplomatique est totalement défavorable ?

​Aujourd’hui, cette question ressurgit avec force si l’on regarde ce qui se passe à Cuba et au Venezuela, soumis à une pression impériale extrême, mais qui continuent de défendre leurs projets politiques, malgré les contraintes et les concessions.

La leçon de Negrín : gagner du temps, fissurer l’inévitable

Negrín voyait déjà que la guerre d’Espagne n’était pas un épisode isolé, mais le premier front d’une crise européenne beaucoup plus large qui allait déboucher sur la Seconde Guerre mondiale.

Son pari stratégique était clair : si la République parvenait à prolonger suffisamment le conflit, celuici finirait par se mêler à la guerre mondiale en préparation, modifiant alors le contexte et les alliances.

​L’histoire a suivi un autre chemin : la guerre se termine en avril 1939 en Espagne, et quelques mois plus tard seulement commence la Seconde Guerre mondiale.

​Nous ne saurons jamais ce qui se serait passé si la stratégie de Negrín avait eu le temps de se déployer, mais elle nous laisse une idée fondamentale : une force inférieure peut briser le récit de la « victoire inévitable » de l’adversaire, gagner du temps et ouvrir la voie à de nouvelles contradictions.

​L’Amérique latine dans la zone d’influence des ÉtatsUnis

Depuis le XIXᵉ siècle, l’Amérique latine a été intégrée dans la sphère géopolitique des ÉtatsUnis, justifiée idéologiquement par la Doctrine Monroe de 1823.

​Au XXᵉ siècle, cette hégémonie s’est exprimée sous la forme d’interventions militaires, de coups d’État et de pressions diplomatiques destinées à maintenir des gouvernements alignés sur Washington.

La domination ne se limite pas au militaire ou au politique : elle est aussi structurelle.

​La région a été insérée dans l’économie mondiale comme exportatrice de matières premières et dépendante de la technologie étrangère, ce qui a freiné le développement d’industries stratégiques, y compris l’industrie militaire.

​Même les pays qui ont tenté, à certains moments, de développer davantage d’autonomie – comme le Brésil ou l’Argentine – se sont heurtés à des limites économiques, technologiques et géopolitiques difficiles à surmonter.

Cuba : de la défense asymétrique à la résistance prolongée

Après la révolution de 1959, Cuba a construit des forces armées capables de défendre le territoire face à un adversaire largement supérieur, en misant sur la guerre asymétrique, de vastes milices et des systèmes de défense aérienne.

Sa capacité militaire conventionnelle dépendait toutefois fortement du soutien technologique et matériel de l’Union soviétique.

​Avec l’effondrement du bloc socialiste, la disparition de ce soutien et le renforcement du blocus, Cuba a vu ses capacités militaires grandement réduites et a dû réorganiser sa stratégie autour de la dissuasion territoriale et de la résistance longue durée.

L’île a survécu en combinant organisation populaire, légitimité politique interne et alliances internationales, y compris dans le champ médical et scientifique, comme on l’a vu avec le rôle de la biotechnologie et des brigades de santé cubaines.

Venezuela : modernisation militaire et étranglement par les sanctions

Au début du XXIᵉ siècle, pendant les années de hauts revenus pétroliers, le Venezuela a cherché à moderniser ses forces armées en achetant des systèmes russes et en développant des structures de défense territoriale fondées sur des milices populaires.

Mais les sanctions économiques, les restrictions financières et l’isolement international ont freiné ce processus, rendant plus difficile la maintenance et le renouvellement de ces équipements.

L’agression militaire étasunienne du 3 janvier – incluant des bombardements, un nombre élevé de morts et l’enlèvement du président Nicolás Maduro – marque une escalade sans précédent dans la politique hémisphérique.

Pourtant, malgré cette offensive extrême, l’État vénézuélien n’a pas disparu : ses institutions continuent de fonctionner et les structures sociales restent organisées.

Résister sans vaincre tout de suite : la politique du temps long

Dans un contexte où le rapport de forces est profondément inégal, résister ne signifie pas triompher immédiatement.

​Il s’agit d’empêcher que la défaite devienne irréversible, pendant que le temps – et les contradictions internes du système international – ouvre de nouvelles possibilités historiques.

Cuba a su résister à son isolement jusqu’à l’ouverture d’un nouveau cycle latinoaméricain, avec la victoire du chavisme au Venezuela et l’émergence parallèle d’un monde multipolaire permettant de nouvelles alliances.

L’Amérique latine a dû apprendre à résister dans des conditions où une confrontation militaire conventionnelle avec les ÉtatsUnis est quasiment impossible, mais où la résistance prend d’autres formes : légitimité politique, organisation populaire, alliances internationales et capacité à prolonger les conflits jusqu’à modifier le rapport de forces.

Cuba aujourd’hui : blocus, guerre énergétique et négociations obligées

La situation actuelle de Cuba est l’une des plus dures depuis le début de la politique de pression américaine contre l’île.

Les ÉtatsUnis ne se contentent pas de maintenir un blocus économique vieux de plus de six décennies : ils ont intensifié l’étau énergétique dans les Caraïbes.

Washington fait pression sur des pays tiers pour qu’ils suspendent leurs livraisons de pétrole, menace de sanctions les entreprises participant à ce commerce et interfère même physiquement dans les routes d’approvisionnement énergétique.

Cela provoque une grave crise énergétique qui affecte l’ensemble de la société cubaine et cherche à produire une asphyxie économique susceptible de déstabiliser le pays de l’intérieur.

Pourtant, même dans ce scénario de pression extrême, les ÉtatsUnis se voient contraints de maintenir des canaux de négociation avec le gouvernement cubain, ne seraitce que pour gérer les conséquences de la crise qu’ils contribuent à provoquer.

Venezuela : concessions douloureuses et légitimité persistante

Au Venezuela, la combinaison de l’intervention militaire directe, du blocus financier et de la pression diplomatique internationale oblige le processus bolivarien à pratiquer des concessions difficiles pour préserver la stabilité intérieure.

Mais le pouvoir que Washington prétendait renverser reste l’interlocuteur obligé de toute discussion politique sur l’avenir du pays.

En d’autres termes, le projet politique que l’on voulait éliminer n’a pas été remplacé par un autre : il tient encore, sous une pression extrême, en négociant à partir du rapport de forces réellement existant.

C’est là une forme de victoire partielle de la résistance : empêcher que l’adversaire impose totalement son ordre politique.

Résistance, négociation et histoire ouverte

L’histoire fournit de nombreux exemples de cette logique : le traité de BrestLitovsk a impliqué d’énormes concessions territoriales, mais il a permis à la jeune révolution soviétique de gagner du temps dans des conditions extrêmes.

​Au Vietnam, la direction révolutionnaire a systématiquement combiné lutte armée et négociation, des accords qui suivirent Dien Bien Phu aux conversations de Paris avec les ÉtatsUnis, utilisées pour consolider les avancées militaires et politiques sans renoncer à l’objectif d’indépendance.

​La Révolution cubaine ellemême a traversé plusieurs cycles de négociation sans abandonner son projet socialiste.

Dans ce sens, la consigne de Negrín retrouve toute son actualité : « Résister, c’est vaincre » lorsque qu’un peuple organisé maintient son projet au milieu de l’adversité, conscient que l’histoire n’est pas close.

Un monde multipolaire en gestation : pourquoi la résistance compte

Comme le rappelle le « Chant du guérillero » de la Révolution cubaine, « le peuple ressurgit toujours en avant ».

Les rapports de forces changent, y compris au centre de l’empire : les ÉtatsUnis traversent des tensions internes, un affaiblissement de leur hégémonie et font face à un monde de plus en plus multipolaire qui recompose l’équilibre global.

Dans ce mouvement, résister signifie tenir la position dans le temps, empêcher que la défaite se cristallise en ordre définitif, laisser ouverte la possibilité d’une autre issue.

Loin d’être un geste romantique, la résistance – celle de Cuba, du Venezuela et de tant de peuples – est une stratégie concrète pour que la dernière parole ne soit pas prononcée par l’empire, mais par les peuples euxmêmes.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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