Pourquoi le sens commun est-il en train de disparaître ?

Par Miguel Posani

Nous vivons une époque de contrastes profonds. Jamais l’humanité n’avait eu un accès aussi immédiat à l’information, et pourtant jamais nous n’avions ressenti une perplexité collective aussi grande. Nous assistons chaque jour à des décisions qui défient la logique la plus élémentaire, à des interactions où l’empathie brille par son absence et à des comportements sociaux qui oscillent entre l’irrationnel et l’autodestructeur (comme, par exemple, le suicide chez les jeunes). Dans ce contexte, une question dérangeante resurgit avec force : pourquoi le sens commun est-il en train de disparaître ?

​Loin d’être une simple impression nostalgique, le sentiment que ce « savoir partagé » s’érode répond à des transformations structurelles profondes. Le sens commun, défini par le philosophe Henri Bergson comme « la faculté de s’orienter dans la vie pratique », s’est désintégré de multiples façons.

​Qu’est-ce que le sens commun, au juste ?

Pour comprendre sa crise, nous devons d’abord comprendre sa nature. Le sens commun n’est ni une vérité universelle ni un savoir scientifique. C’est un ensemble de connaissances, de règles, de normes et d’informations dont nous sommes à la fois porteurs et reproducteurs.

​Avec l’avènement des Lumières, le concept a acquis une dimension sociale. Le sens commun est devenu le ciment de la cohésion sociale, cet ensemble d’accords tacites qui nous permet de faire la queue sans explication, de céder sa place à une femme enceinte ou de savoir qu’il ne faut pas toucher une surface brûlante.

​Cependant, comme le rappelle le proverbe populaire que Voltaire a contribué à diffuser, « le sens commun est le moins commun des sens ». Et aujourd’hui, cette rareté est devenue une absence retentissante.

​En d’autres termes, le sens commun, c’est savoir que mettre la main dans le feu est dangereux, qu’on ne peut pas laisser seuls des enfants de deux ans, que les enfants ont besoin de limites et qu’ils doivent apprendre à gérer leurs sentiments de frustration comme une éducation à la vie, qu’un téléphone portable entre les mains d’enfants revient à générer une addiction comparable à celle à l’héroïne. Mais tout cela s’est perdu pour plusieurs raisons.

​Le sens commun n’est pas un don divin, mais une construction sociale qui s’apprend et se transmet. Par conséquent, pour comprendre sa crise, nous devons observer où et comment se produisait cet apprentissage. Et c’est là que nous découvrons un double phénomène : d’un côté, l’affaiblissement et la disparition des institutions qui le transmettaient (la famille et l’école) et leur substitution par les écrans ; de l’autre, l’émergence de conditions de vie, comme la pauvreté et la marginalité, qui font du « sens commun » traditionnel un luxe inapplicable ou un outil inutilisable pour la survie.

La pauvreté et la marginalité : quand le sens commun devient un luxe de classe

La première erreur, lorsqu’on analyse la disparition du sens commun, consiste à le traiter comme une variable indépendante des conditions matérielles d’existence. Le sens commun dont nous parlons — celui qui dit « économise pour l’avenir », « planifie à long terme » ou « suis les normes établies » — est, dans une large mesure, le sens commun des restes d’une classe moyenne stable.

​Dans des contextes de pauvreté structurelle et de marginalité, la vie obéit à une logique différente : celle de la survie et de l’immédiateté. Quand l’avenir est incertain et le présent hostile, la planification à long terme peut sembler un exercice absurde. L’urgence du quotidien annule la capacité de se projeter, et les normes du « monde formel » (payer des impôts, respecter des horaires, se rendre dans des institutions) sont perçues comme des barrières imposées par un système qui, précisément, marginalise ces populations.

​La marginalité n’appauvrit pas seulement sur le plan économique, elle érode aussi le social et le culturel. Dans un environnement où la parole de l’autorité (l’État, la police, le juge) a été historiquement une source d’ambivalence plus que de protection, quel sens cela a-t-il de faire confiance à cette autorité ? Le résultat n’est pas une absence de sens commun, mais la création d’un « sens commun parallèle » : celui de la rue, de la survie, du système D, qui entre souvent en collision frontale avec le sens commun institutionnel. La disparition du sens commun partagé est, en ce sens, le reflet d’une société fracturée en plusieurs réalités qui ne se reconnaissent plus mutuellement.

La perte de la famille comme institution reproductrice de valeurs

Pendant des siècles, la famille fut le premier atelier d’humanité. C’est en son sein que se transmettaient, souvent de façon inconsciente, les normes basiques de la vie en société : saluer, respecter son tour, demander la permission, s’excuser, prendre soin des plus faibles. Plus que des discours, la famille transmettant des habitudes. Le « sens commun » s’intériorisait en observant les parents, dans la répétition des routines et dans la correction quotidienne.

​Aujourd’hui, cette institution est en crise. Il ne s’agit pas de défendre avec nostalgie un modèle unique de famille (qui n’a jamais existé), mais de constater un fait sociologique : la famille a cessé d’être un espace stable de transmission. Elle s’est transformée en non-lieu. Les causes sont multiples :

La précarité du travail : des pères et mères qui effectuent des journées épuisantes ou cumulent plusieurs emplois disposent de moins de temps et d’énergie pour l’éducation et la transmission patiente des valeurs.

La dissolution des réseaux de soutien : la famille élargie (grands-parents, oncles et tantes) qui auparavant collaborait à l’éducation et au soin, s’est fragmentée géographiquement et émotionnellement.

Le remplacement par les écrans : dans de nombreux foyers, la télévision ou la tablette sont devenues les « nounous » et, par conséquent, les principaux vecteurs d’un « sens commun » numérique, qui a peu à voir avec la cohabitation physique.

​Quand la famille faillit à sa mission de premier filtre social, les enfants grandissent sans un minimum de normes intériorisées, et cette tâche revient à d’autres institutions qui, elles aussi, sont en crise.

La perte de l’école comme espace de socialisation normative

Traditionnellement, l’école était l’institution qui poursuivait et complétait le travail de la famille. Si la famille enseignait les premières habitudes, l’école enseignait la cohabitation avec l’autre non choisi. C’était le lieu où l’on apprenait à respecter un horaire, à accepter une autorité impartiale (l’enseignant), à attendre son tour et à comprendre qu’il existe des règles et des conséquences qui s’appliquent à tous de manière égale. L’école fabriquait des citoyens.

​Aujourd’hui, l’école est elle aussi en crise comme institution normative. Plusieurs facteurs se conjuguent :

La perte d’autorité des enseignants. L’enseignant est passé du statut de figure socialement respectée à celui de simple prestataire de services ou d’occupant de temps, constamment remis en question par les familles et les élèves.

La bureaucratisation et la focalisation sur les résultats. L’obsession des notes et des indicateurs de réussite a relégué au second plan la fonction formatrice. On éduque pour réussir des examens, non pour vivre ensemble.

La reproduction des inégalités. Dans des contextes de marginalité, l’école idéalisée ne parvient pas à compenser les carences du foyer. Elle devient un espace de contention précaire, mais pas un véritable moteur de mobilité sociale ni de transmission d’un sens commun partagé.

​La combinaison d’une famille absente ou inexistante et d’une école discréditée ou débordée génère un vide normatif chez des millions d’enfants et de jeunes.

​Le vide institutionnel : qui produit aujourd’hui les normes ?

Nous arrivons ainsi au point clé : actuellement, aucune institution ne produit de normes avec une force et une légitimité suffisantes pour créer un sens commun collectif.

​Les institutions traditionnelles (famille, école, Église, État) ont perdu leur monopole sur la transmission de valeurs. À leur place, de nouveaux « éducateurs » ont émergé, qui n’ont aucun intérêt pour le bien commun :

​– Les réseaux sociaux et les algorithmes ne génèrent pas des normes de coexistence, mais des normes de consommation. Leur « sens commun » est celui de la viralité, de l’immédiateté et de la polarisation.

​– Le marché propose un sens commun fondé sur l’individualisme possessif : « tu es ce que tu possèdes », « consomme, donc tu existes ». La norme est la satisfaction immédiate du désir.

​– Les sous-cultures numériques offrent des microclimats de sens commun, mais ce sont des réalités parallèles et fragmentées qui ne dialoguent pas entre elles et s’épuisent au bout d’un certain temps.

​Ce vide institutionnel est un terreau parfait pour la désorientation. Sans phare commun, chaque individu dérive, guidé par ses impulsions ou par les courants algorithmiques les plus puissants.

La dictature de l’algorithme et la surinformation : l’« aggravant » numérique

Sur ce terrain déjà préparé par la pauvreté et le vide institutionnel, vient agir la technologie. Les plateformes numériques créent « l’infrastructure de la distraction ». Leur modèle économique repose sur l’extraction de notre attention, fragmentant notre capacité de réflexion posée dont le jugement sensé a besoin.

​De plus, les algorithmes ne sont pas conçus pour favoriser le consensus ou la modération. Ils prospèrent grâce à l’émotion négative — indignation, peur et ressentiment — car elle génère davantage d’interactions. Le résultat, c’est une polarisation extrême et la création de chambres d’écho où l’idée d’une réalité partagée se dissout.

​Peut-on récupérer le sens commun ?

La disparition du sens commun n’est ni un caprice culturel ni une simple mode passagère. C’est la conséquence logique d’un système qui a précarisé la vie, affaibli les liens humains et délégué l’éducation aux algorithmes.

​Récupérer le sens commun implique, par conséquent, des actions de grande envergure :

​– Combattre la pauvreté et la marginalité. Car on ne peut pas construire un projet de vie commun sur l’abîme des inégalités. L’inclusion sociale est le premier pas vers l’inclusion normative.

​– Renforcer et repenser les institutions. Il est urgent de rendre à l’école sa fonction formatrice et de soutenir les familles par des politiques de conciliation, d’emploi digne et de réseaux de parentalité communautaire. Nous avons besoin d’institutions qui redeviennent des espaces de rencontre et de transmission.

​– Reconstruire le lien communautaire. Promouvoir des espaces de relations réelles où les personnes doivent négocier, trouver des accords et cohabiter au-delà des écrans.

​– Réguler l’environnement numérique. Exiger des comptes des grandes entreprises technologiques, qui agissent aujourd’hui comme des institutions sans assumer aucune des obligations qu’implique la formation de citoyens.

​Mais ce ne sont là que des perspectives qui devraient être développées, et il est peu probable qu’elles soient mises en œuvre et menées de façon suivie. Notre expérience culturelle nous montre le contraire.

​En définitive, le sens commun n’est rien d’autre que la sagesse accumulée d’une société pour naviguer dans la complexité de la vie quotidienne. Si nous voulons le récupérer, nous devons reconstruire les ponts — matériels, familiaux, éducatifs et sociaux — qui le rendaient possible. Sans un socle commun d’expériences, de justice et de normes partagées, le sens commun continuera d’être, comme le rappelait le proverbe, le moins commun des sens.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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