Réflexions à Dubaï
Peter Hänseler se trouve avec sa famille à Dubaï. Une analyse sobre d’un séjour de vacances qui n’en est plus un.
Par Peter Hänseler
Il y a un peu plus de trois semaines, je fis escale à Dubaï
sur le chemin du retour vers la Suisse pour rencontrer mon ami et coauteur
Simon Hunt, ainsi que d’autres personnes intéressantes, afin de discuter de
l’évolution préoccupante de la situation géopolitique. J’étais inquiet du
déploiement de troupes américaines dans le golfe Persique, tout en espérant que
la guerre n’éclaterait pas. Une guerre qui, selon moi, ne surviendrait que si
les Américains sous-estimaient totalement la situation et leurs propres
capacités. Scott Ritter, qui dressait déjà dans son dernier article publié chez
nous – « Guerre contre l’Iran » – un tableau sombre, ou encore Larry Johnson,
avaient raison. Les Américains ont perdu tout contact avec la réalité. La
guerre est là.
Avec Simon Hunt, j’ai rencontré un homme très cultivé, un
investisseur indien prospère vivant à Dubaï avec sa famille. Je lui ai dit que,
si la guerre éclatait, les Iraniens attaqueraient toutes les installations
militaires américaines du Moyen-Orient – y compris aux Émirats, à Dubaï et
ailleurs. Il n’a pas voulu me croire. Cette conviction, je l’ai acquise en
échangeant avec le professeur Mohammad Marandi, un aimable universitaire de
Téhéran qui comprend profondément la mentalité américaine. Né à Richmond, en
Virginie, il s’est installé en Iran à l’âge de treize ans. Jeune homme, il a
combattu dans la guerre Iran-Irak, où il a perdu presque tous ses camarades et
fut lui-même grièvement blessé. Aujourd’hui, il enseigne la littérature persane
à Téhéran. Il m’a convaincu qu’une nouvelle attaque contre l’Iran conduirait
nécessairement à une guerre régionale. Depuis samedi matin, c’est désormais une
réalité.
Il y a quelques jours, j’ai retrouvé ma famille à Dubaï sur
le chemin du retour de Suisse. Masha avait des affaires à régler ici, et nous
avons trouvé l’idée belle de passer ce temps ensemble.
Quand la guerre a commencé samedi matin, on n’en percevait
rien. Dans notre hôtel de plage, la musique retentissait, et les gens
semblaient indifférents. Comment pourraient-ils se sentir concernés ? Après
tout, la guerre ne se déroulait pas à Dubaï, mais en Iran et en Israël.
Typiquement humain : « Ce n’est pas mon problème, la misère est loin, la
musique continue. »
Les Américains et les Israéliens jubilaient déjà après quelques heures. Une fois de plus, ils avaient lancé une frappe de décapitation contre la direction iranienne. Comme en juin 2025, les Américains avaient bercé les Iraniens d’illusions par des négociations qu’ils devaient reprendre le lundi, pour mieux les attaquer pendant qu’elles étaient en cours. On peut donc l’affirmer sans exagération : lorsque les Américains négocient, c’est le signe qu’ils s’apprêtent à frapper dans le dos. Négocier avec eux est mortel — et c’est là que réside le problème pour l’avenir. (Je renvoie à mon article « Diplomatie auf dem Totenbett – vom Friedenspräsidenten zum Kriegstreiber ».)
Ce matin, c’est un fait : le chef de l’État et plus haute
autorité spirituelle, l’ayatollah Ali Khamenei, a été tué lors de la première
frappe contre l’Iran. Les Israéliens et les Américains sont convaincus d’avoir
ainsi mis l’Iran à genoux et pensent qu’il suffira de quelques jours de
bombardements pour atteindre leur objectif de « changement de régime ».
Cela n’arrivera pas.
Le premier changement d’atmosphère à Dubaï s’est produit
samedi après-midi : l’aéroport de Dubaï a été fermé. Sur FlightRadar, on
pouvait suivre en direct l’arrêt progressif du trafic aérien. Le retour prévu
lundi semble compromis. Le fils de Masha et son ami, eux, se réjouissaient :
pas d’école !
Les esprits avertis apprennent des erreurs du passé. Les
Iraniens ont déjà montré, pendant la guerre des 12 jours l’été dernier, qu’ils
savaient se défendre et qu’ils avaient infligé à Israël une défaite totale —
c’est la réalité. Le fait que les médias occidentaux aient dû se contorsionner
pour présenter Israël en « vainqueur » n’a rien arrangé, bien au contraire.
Après les hurlements israéliens, les Iraniens, sur la foi de promesses
américaines, avaient malheureusement consenti à la désescalade. Les États-Unis
estiment aujourd’hui — un peu plus de six mois plus tard — avoir suffisamment
corrigé leurs erreurs pour gagner cette guerre. Tout prouve le contraire.
Car tout ce que les Américains ont réussi à faire avec la
guerre des 12 jours de juin dernier et avec les émeutes brutales et sanglantes
façon Maidan, orchestrées avec Israël et le Royaume-Uni au début de l’année
2026, c’est de souder les Iraniens comme jamais auparavant en 47 ans.
Il suffit de jeter un œil aux rassemblements en Iran : la
mauvaise humeur ou la contestation envers le gouvernement, ça ne ressemble pas
à ça.
Voir la vidéo, ici
Hier, en fin d’après-midi, on a entendu des détonations à
Dubaï. On parlait d’un site de la CIA qui aurait été attaqué. Par ailleurs,
quelques dégâts ont été causés par la chute de débris de missiles et de drones
abattus. On ne voyait aucune trace d’une attaque directe contre le centre-ville
de Dubaï. Masha et moi n’avons pas laissé notre samedi soir être gâché et nous
sommes allés dans notre restaurant préféré à Dubaï, l’Alici. À notre arrivée,
le responsable nous a informés que toutes les réservations des clients avaient
été annulées – sauf celles des Russes. Alors que, dans l’après-midi, les gens
faisaient encore la fête, désormais tout le monde avait peur de sortir de chez
soi – sauf les Russes. Ce fut une soirée magnifique ; aucun d’entre eux ne
comprenait cette panique, nous non plus.
On ne peut pas passer la nuit entière sur X et Telegram,
alors nous nous sommes couchés de bonne heure. Un bon sommeil est le meilleur
conseiller en temps d’incertitude. Cette stratégie fut cependant réduite à
néant par la direction de l’hôtel. Vers deux heures du matin, les sirènes se
sont déclenchées : il fallait se rendre immédiatement dans le hall de l’hôtel.
Quelques minutes plus tard, des visages hagards s’y tenaient rassemblés. On
conseillait aux clients de passer la nuit au parking souterrain. Une proposition
grotesque – nous nous trouvions loin de toute base militaire américaine. De
retour dans notre chambre, nous avons dormi du sommeil du juste et, au petit
déjeuner, il était facile de reconnaître ceux qui avaient dormi dans leur lit
et ceux qui avaient passé la nuit au sous-sol – les Russes avaient l’air
reposés.
Je n’ai aucune idée de comment ni quand nous pourrons
repartir, mais nous avons une règle simple pour les situations exceptionnelles
: si l’on ne peut pas changer une situation par sa propre action, il faut s’y
adapter et en tirer le meilleur parti – et c’est ce que nous faisons.
Vous vous demandez sûrement maintenant quelle conclusion je
vais tirer, quels enseignements on peut dégager aujourd’hui. Réponse courte : aucun. Si les États-Unis et Israël ne parviennent
pas, par leurs attaques, à faire tomber la direction spirituelle et politique
de l’Iran, ils ont déjà perdu. À mes yeux, il n’y aura pas de chute du
gouvernement iranien ; bien au contraire, la guerre des 12 jours, les troubles
de type Maïdan au début de l’année et l’attaque du 28 février 2026 ont soudé le
peuple. Ce qui pousse les deux agresseurs – États-Unis et Israël – à attaquer
une école de filles, provoquant la mort de plus de 100 jeunes filles, restera à
jamais incompréhensible pour un esprit sain. On peut, on doit qualifier à juste
titre de psychopathes les responsables politico-militaires israéliens et
américains.
Les Iraniens n’auront véritablement gagné que lorsqu’ils
pourront vivre en paix, libres, sans sanctions et sans être qualifiés de
terroristes par des terroristes sionistes. Cela ne sera possible que lorsque le
plus grand terroriste du Moyen-Orient aura été éliminé : Israël, ou plus
exactement la direction sioniste de ce pays. Il n’y a aucune raison de
s’attendre à ce que les Iraniens cèdent. Un recul de Trump équivaudrait à un
suicide politique – il perdrait à coup sûr les élections de mi-mandat de novembre.
S’il ne recule pas et que l’Iran reste ferme, il les perdra vraisemblablement
aussi.
Il serait inapproprié de qualifier la situation de passionnante, car les protagonistes devront marcher dans le sang jusqu’aux genoux. À cela s’ajoute le risque réel d’une escalade bien au-delà de l’Asie occidentale. Car cette guerre ne vise pas seulement l’Iran. C’est la première guerre que mène un Occident sur le déclin contre les BRICS (voir à ce sujet ma série « Der Krieg zweier Welten hat begonnen »). Outre la guerre chaude contre l’Iran, la confrontation avec les BRICS se joue par tous les moyens et à tous les niveaux. La visite du Premier ministre indien Narendra Modi le 27 février 2026 en dit long et devrait susciter, dans le monde hors Occident, de nombreuses questions, pas forcément à l’avantage de l’Inde. Et les BRICS ?
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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