Iran, je t'aime
Par Isabelle Alexandrine Bourgeois
Je t’aime pour ce que j’ai vu, pour ce que j’ai vécu, pour
ce que j’ai ressenti dans les rues de Téhéran, de Yazd, d’Isphahan et de
Chiraz, quand je fus chargée de communication auprès du CICR en 2003. Je t’aime
pour ton peuple attachant et pour certains de tes leaders, si loin des
caricatures, si proche d’un essentiel que nous ne pouvons soupçonner, aveuglés
par les propagandes médiatiques.
Pendant un an, j’ai marché sur ta terre. Et jamais je n’y ai
trouvé ce plomb que l’on nous décrit avec tant de certitudes et d’arrogance
depuis nos plateaux télévisés. J’y ai rencontré des femmes belles et
brillantes, libres dans leur esprit, souvent plus cultivées que nous. Des
hommes dignes, profonds, d’une galanterie et d’une politesse presque oubliée
chez nous. Un peuple d’une hospitalité désarmante, qui ouvre sa porte à chacun,
comme à un ami qui revient de loin.
Iran, tu es raffinement. Tu es poème de Hafez, Rumi ou Omar
Khayyam. Même les contes pour enfants sont des miroirs: on y rit des fous pour
mieux reconnaître nos propres illusions. Tu ris de toi-même en racontant aux
enfants les célèbres aventures de Mollah Nasreddine, drôle, absurde et
profondément intelligent. Tu es architecture qui élève l’âme et non pas
seulement des murs qui abritent des corps. Tu es cette culture millénaire qui
n’a jamais cessé de penser, de créer, de transmettre. Tu es ce paradoxe vivant,
entre contrainte et liberté intérieure, entre tradition et modernité, que nos
esprits binaires ne savent plus accueillir.
On t’a réduit à une image en noir et blanc, à un tchador ou
à un collier de barbe. On t’a figé dans un récit derrière les barreaux de notre
bien-pensance. On t’a enfermé dans une case commode: celle de l’ennemi, du
danger, de l’obscurantisme pour mieux cacher le nôtre. Mais ce récit, cher
Iran, je l’ai vu se fissurer au contact du réel, dans tes bras réconfortants.
Oui, tout n’est pas parfait. Oui, il existe des tensions,
des contradictions, des zones d’ombre. Mais dites-moi… où n’y en a-t-il pas ?
Et depuis quand les erreurs d’un régime justifient-elles le massacre d’un
peuple par nos donneurs de leçons? Et si on nous bombardait sans relâche parce
que les mesures totalitaires de nos dirigeants ces cinq dernières années ne
cadraient pas avec l’agenda idéologique des «mollahs»?
Iran, je t’aime aussi pour ton courage. Pour cette capacité
à tenir debout, malgré les pressions, les humiliations, les abandons, malgré
les regards extérieurs, malgré les jugements hâtifs. Même dans cette guerre
dans laquelle on t’a entraînée de force, tu te défends en affinant tes cibles
afin d’éviter autant que possible des morts inutiles, contrairement à tes
agresseurs, sans foi ni loi. J’avais été impressionnée de voir combien vous,
amis iraniens, vous compreniez notre monde, nos codes, nos contradictions. Et
nous? Nous ne savons presque rien de vous.
Je garde notamment en mémoire deux rencontres que je
n’oublierai jamais: la première, celle d’un ancien pilote militaire, abattu
pendant la guerre Iran-Irak et qui avait été torturé pendant 18 ans dans les
geôles de ses ennemis. Jamais il n’avait haï ses tortionnaires, si bien qu’ils
avaient pleuré le jour de sa libération. Il les avait rendus un peu plus
humains. Cet homme est devenu un ambassadeur de la paix.
Puis il y a eu ce haut dignitaire rencontré à un dîner
professionnel. Au moment de nous quitter, il m’avait tendu sa carte de visite.
J’étais fort surprise de découvrir que cette petite carte ne comportait aucune
inscription! Quand je lui ai demandé s’il ne s’agissait pas d’une erreur, il
m’a répondu: «non, c’est bien ma carte de visite. C’est un petit rectangle
blanc: à quoi bon les identités quand tout est écrit dans le cœur».
Alors aujourd’hui, j’ai envie de dire à ceux qui regardent
l’Iran de loin: avant de juger, allez voir. Avant de croire, allez rencontrer.
Avant de condamner, allez écouter. Car derrière les récits, il y a des vies,
des corbeilles de fruits abondantes, du riz croustillant (Tahdig) partagé sur
les grands tapis des salon familiaux. Derrière les tensions, il y a des âmes et
des respirations. Et derrière l’Iran… il y a un peuple profondément humain et
inspirant qui souffre aujourd’hui des attaques americano-sionistes et du
silence complaisant de l’Europe et des Nations-Unies, bien plus que de ses
dirigeants.
En apprenant à te regarder autrement, c’est élargir notre
propre humanité. Merci à Mustafa, Kazem, Maryam, Alireza, Marjan et les autres…
d’avoir été une source d’exemplarité dans ma vie. Au point où c’est en Iran que
j’avais lancé mon premier site d’informations positives en ligne. Ce fut le
point de départ d’une grande épopée journalistique qui allait nourrir toute mon
existence jusqu’à aujourd’hui.
Ainsi, comprenez-vous pourquoi cette déclaration…
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