Trump renverse l’ordre mondial

Par John Feffer

L’approche chaotique de l’administration Trump s’applique à tous les aspects de la politique américaine.

Lorsque Robert F. Kennedy Jr., le secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, a voulu modifier les recommandations alimentaires de son agence, il a fait quelque chose de très simple : il a pris la pyramide alimentaire et l’a retournée. Après des années à promouvoir les céréales complètes, les légumineuses et les légumes, l’agence recommandait désormais de privilégier la viande et les produits laitiers.

Cela ressemblait à une plaisanterie. Ce n’en était pas une.

Kennedy a baptisé sa pyramide inversée – avec la viande au sommet et les céréales complètes à la base – « Mangez de la vraie nourriture ». Un nom plus approprié aurait été : « Soutenez les éleveurs et préparez-vous à une crise cardiaque ».

L’approche renversée de l’administration Trump s’applique à tous les domaines de la politique américaine.

Les États-Unis ont besoin des immigrés sans papiers pour faire tourner leur économie, dans l’agriculture, le bâtiment ou les services. L’administration Trump choisit donc de les expulser.

Les États-Unis sont la seule grande puissance industrielle sans système de santé universel. L’administration Trump rend donc l’accès à l’assurance maladie encore plus difficile.

Avant 2024, les États-Unis étaient le premier producteur mondial de pétrole et de gaz, mais ils avaient besoin du soutien public pour réussir la transition vers les énergies propres. L’administration Trump a donc supprimé les subventions à l’énergie verte et investi encore davantage dans l’expansion du secteur des combustibles fossiles.

En d’autres termes, l’administration Trump fait tout son possible pour nuire aux gens et à la planète. Ce sont des méchants de bande dessinée, sauf qu’ils ne s’en rendent même pas compte.

On perçoit peut-être le mieux ce renversement total de logique dans le domaine de la politique étrangère.

Donald Trump ne cesse de parler de paix. Il a fait campagne pour recevoir le prix Nobel de la paix. Interrogé sur son vœu pour la nouvelle année, il a répondu : « La paix sur Terre. »

Mais, dans les faits, il ne cesse de promouvoir la guerre. Son administration a bombardé le Nigeria le jour de Noël. Les États-Unis ont envahi le Venezuela juste après le Nouvel An pour kidnapper le président Nicolás Maduro et son épouse.

Aujourd’hui, l’administration prépare une attaque contre l’Iran. Trump estime que les États-Unis doivent s’emparer du Groenland, par la force si nécessaire. Et il s’attend à voir tomber le gouvernement cubain pour que son secrétaire d’État, Marco Rubio, en devienne un jour le dirigeant.

L’administration Trump ne cesse de répéter l’importance cruciale de la souveraineté américaine. Aucune autre nation, aucune institution internationale ne doit interférer avec les politiques des États-Unis.

Mais cette administration se moque totalement de la souveraineté des autres. Trump estime qu’il peut intervenir où bon lui semble. Même les alliés les plus proches ne sont pas épargnés : il a évoqué l’idée d’absorber le Canada et paraît prêt à combattre un allié de l’OTAN, le Danemark, pour s’assurer le contrôle du Groenland.

Le respect de la souveraineté est pourtant l’un des principes fondateurs des Nations unies. Tous les États s’y réfèrent pour protéger leurs frontières et se prémunir contre les ingérences étrangères. Les atteintes répétées à la souveraineté, notamment au Venezuela, menacent de défaire l’ensemble de l’ordre mondial.

Ce mépris pour les traités et institutions internationales s’est manifesté dès le début du mandat par le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat et du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Cette année, Trump a ordonné le retrait de 66 organisations internationales, dont la moitié liées à l’ONU. Parmi elles figurent la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques — qui organise chaque année la COP — et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Entre 2005 et 2024, les émissions de carbone des États-Unis avaient diminué de 20%, un rare signe positif venant du deuxième plus grand émetteur mondial. L’an dernier, sous Trump, ces émissions ont fait brusquement demi-tour, augmentant de 2,4%.

Trump ne cache pas son mépris pour le droit international. Il ne s’est pas contenté de dénoncer des institutions comme la Cour pénale internationale (CPI) : il a entrepris de la détruire par des sanctions, et menace d’en imposer de nouvelles si la Cour ne réécrit pas son traité fondateur pour garantir que ni lui ni ses proches ne puissent jamais être poursuivis pour les crimes de guerre qu’ils ont bel et bien commis.

Violations de souveraineté, retraits d’institutions internationales, mépris du droit : l’administration Trump mène une guerre d’un autre genre. Elle a lancé une offensive contre les fondations mêmes de l’ordre mondial. Son objectif est clair : abolir les Nations unies, renverser le processus de décolonisation, et ramener le monde à une ère où seule la force décide du cours des choses.

C’est le monde rêvé de Stephen Miller, le conseiller ultraréactionnaire de Trump. « On peut parler autant qu’on veut des conventions internationales et des politesses diplomatiques, mais nous vivons dans un monde — dans le monde réel — gouverné par la force, par la puissance », a-t-il récemment déclaré à CNN. « Ce sont les lois de fer de l’humanité depuis la nuit des temps. »

C’est, bien sûr, une absurdité. La puissance, même brutale, a ses limites. Les autocrates ne peuvent transformer leurs sociétés par la force seule. Ils sont renversés par des mouvements pacifiques, jugés devant les tribunaux, et envoyés en prison.

L’histoire est jonchée des décombres d’empires qui ont voulu régner exclusivement par la violence. Voilà la seule véritable loi de fer depuis l’origine des temps.

Et il ne s’agit que d’une question de temps avant que l’administration Trump ne découvre, elle aussi, ses limites. L’Union européenne s’unit pour contrer toute tentative d’annexion du Groenland. Les tribunaux américains fixent des bornes à ce que l’exécutif peut ou non faire – la Cour suprême, pourtant conservatrice, a récemment jugé illégale la décision d’envoyer la Garde nationale à Chicago contre la volonté du maire et du gouverneur.

Enfin, les manifestations populaires se poursuivent à travers le pays, la dernière en date pour dénoncer le meurtre d’une jeune mère à Minneapolis par des agents de l’immigration (ICE).

L’administration Trump ne devrait pas s’étonner de voir le monde qu’elle tente de renverser se retourner contre elle. Une pyramide inversée n’est pas stable. Tôt ou tard, elle s’effondre.

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

2026 : les guerres qui viennent

Les Européens doivent-ils se réhabituer à mourir à la guerre ?

Pourquoi le socialisme revient toujours