L’Afrique pillée
Par Mauricio Herrera Kahn
Le continent le plus riche de la Terre reste son plus ancien
butin.
Avant le lithium, il y avait l’or. Avant le coltan, il y
avait l’ivoire. Avant le gaz, il y avait les corps. L’Afrique n’a pas commencé
pauvre. Elle a été appauvrie. Pendant des siècles, son territoire a été pillé
par des empires, des entreprises, des banques, des trafiquants et des
gouvernements qui parlent de civilisation d’une main tout en signant des
contrats de pillage de l’autre. L’Afrique n’est pas un mystère : elle est la
preuve brutale d’un pouvoir débridé.
Les colonisateurs sont arrivés avec des cartes et des armes,
traçant des frontières là où vivaient des cultures. Ils ont pris l’or du Ghana,
le caoutchouc du Congo, les diamants de la Sierra Leone et ont embarqué des
millions de personnes sur des navires négriers. Ce fut la plus grande
exportation forcée de main-d’œuvre de l’histoire. Et lorsque l’esclavage formel
a pris fin, un autre a commencé : celui des entreprises extractives.
Aujourd’hui, il n’existe pas de multinationale minière qui
n’ait des intérêts sur le continent. Pas un pays non plus qui n’ait cédé une
partie de sa souveraineté en échange de promesses. Les multinationales
chinoises, françaises, britanniques, canadiennes et américaines continuent
d’agir comme des vice-rois modernes. Elles exploitent le coltan qui alimente
nos téléphones portables, le cobalt pour les batteries électriques, le gaz pour
chauffer l’Europe. Mais les hôpitaux du Burkina Faso n’ont toujours pas de
seringues. Les écoles du Tchad n’ont toujours pas de tableaux noirs. Le
développement n’arrive pas. Il ne fait que s’envoler.
La dette a été imposée à l’Afrique comme un mécanisme de
domination. Les mêmes pays qui l’ont colonisée l’ont ensuite endettée.
Aujourd’hui, les principales économies africaines dépensent davantage en
intérêts qu’en santé ou en éducation. Chaque prêt du FMI est une nouvelle
chaîne. Chaque accord d’ajustement structurel est une condamnation à la
dépendance.
Et comme si cela ne suffisait pas, les guerres artificielles
ont également fait leur apparition. Car partout où il y a des ressources, les
conflits éclatent. Des groupes armés financés de l’étranger, des gouvernements
déstabilisés, des coups d’État militaires tolérés, et une longue traînée de
sang qui profite toujours aux mêmes : ceux qui achètent bon marché et vendent
cher. Ceux qui ont besoin d’une Afrique brisée pour continuer à gagner intacte.
L’Occident prétend aider. Mais ce qu’il donne en «
coopération », il le multiplie en profits. Les ONG s’emploient à assainir
l’image des puissances, tandis que les banques blanchissent l’argent des
pillards. Les universités étudient le continent comme un laboratoire, mais
rarement comme un sujet ayant voix au chapitre. Et les médias ne montrent que
la faim, la violence ou l’exode. Ils n’en montrent jamais les raisons.
Mais il existe une autre Afrique. Une Afrique qui
s’organise. Une Afrique qui crie. Une Afrique qui propose de nouvelles formes
de souveraineté. Les jeunes qui créent des coopératives énergétiques au
Sénégal. Les femmes qui mènent des processus agraires au Nigeria. Les syndicats
qui stoppent les privatisations en Afrique du Sud. Les communautés qui
expulsent les compagnies pétrolières au Mozambique. Cette Afrique-là ne fait
pas la une des journaux, mais elle est en pleine croissance.
Car le pillage n’est pas éternel. Et la dignité ne s’éteint
pas. Il y a une mémoire vivante dans chaque village, dans chaque langue
ancestrale, dans chaque corps qui refuse d’obéir. Il ne s’agit pas de charité
ou de culpabilité. Il s’agit de justice. Il s’agit de restituer ce qui a été
volé. Et d’empêcher de nouveaux vols sous d’autres noms.
L’Afrique n’a pas besoin de sauveurs. Elle a besoin
d’alliés. Elle n’a pas besoin de discours. Elle a besoin de souveraineté. Et
cette souveraineté ne viendra pas des puissances qui l’ont exploitée. Elle
viendra de son propre réveil.
Ce qui commence à prendre forme est plus qu’une réaction.
C’est une reconstruction historique. Et ceux qui ont pillé pendant des siècles
devront rendre des comptes. Car l’Afrique n’est pas seulement un passé
d’esclavage. C’est un avenir de puissance.
Lorsque le continent le plus pillé de la planète se
réveillera pleinement, l’impunité des empires prendra fin. Et ce jour-là,
aucune conférence ni aucun traité ne pourra contenir la force d’une histoire
qui revient, non pour répéter ses blessures, mais pour les panser avec dignité
et force populaire.
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