Des dizaines de milliers de personnes manifestent en Côte d’Ivoire contre la dérive vers la dictature
Par Pavan Kulkarni
Arrivé au pouvoir en 2011 avec l’aide de l’intervention
militaire française, le président Alassane Ouattara, aujourd’hui âgé de 83 ans,
tente de s’accrocher au pouvoir pour un quatrième mandat.
Pour cela, il interdit à ses deux principaux concurrents de
se présenter à la prochaine élection prévue en octobre.
La France « surveille de très près les élections d’octobre
dans son ancienne colonie, afin de s’assurer que son protégé, le président
Alassane Ouattara, ne perde pas le pouvoir », déclare Achy Ekissi, secrétaire
général du Parti Communiste Révolutionnaire de Côte d’Ivoire (PCRCI).
Arrivé au pouvoir en 2011 grâce à l’intervention de l’armée
française, le président Ouattara, âgé de 83 ans, cherche à s’imposer pour un
quatrième mandat, en empêchant les deux principaux concurrents de se présenter.
Alors que la France lui « demande à demi-mot de se
retirer », elle « soutient en réalité sa dérive dictatoriale parce qu’elle n’a
pas encore trouvé un autre pion pour le remplacer », déclare-t-il à Peoples
Dispatch.
Pour protester contre ce quatrième mandat, des dizaines de
milliers de personnes ont défilé dans les rues de la capitale, Abidjan, le
samedi 9 août, exigeant que ses adversaires, Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam,
puissent se présenter.
Gbagbo, l’ancien président du pays, aux convictions
socialistes et panafricanistes, a été éjecté du pouvoir par les bombardements
de l’armée française en 2011 pour placer Ouattara à la tête de l’État.
Il est sans doute le rival le plus « populaire » d’Ouattara.
Cependant, sa popularité, principalement dans la classe ouvrière, ne se traduit
pas en voix, car de larges pans de cette population ne sont pas inscrits sur
les listes électorales, explique Ekissi.
Du point de vue de la consolidation du vote, Tidjane Thiam,
ancien PDG de la banque suisse Credit Suisse, représente une menace plus
sérieuse pour Ouattara. Tous deux « partagent la même base sociale constituée
des couches supérieures des fonctionnaires, des hommes d’affaires, des paysans
aisés et moyens, des commerçants, des artisans et des transporteurs », avec
« de forts liens avec les puissances impérialistes occidentales », ajoute
Ekissi. Thiam a pris la tête du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire –
Rassemblement Démocratique Africain (PDCI-RDA) en 2023.
Une histoire d’alliances changeantes
Il (Thiam) est le successeur politique d’Henri Konan Bédié.
Ancien allié d’Ouattara, Bédié est devenu son principal opposant après 2018,
lorsque Ouattara a refusé d’honorer un accord de partage du pouvoir en cédant
la présidence au PDCI en 2020, en échange de son soutien lors des élections de
2010 et 2015.
Le PDCI-RDA est le plus ancien parti politique de Côte
d’Ivoire, ayant dirigé le pays en tant que dictature de parti unique soutenue
par la France, sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, depuis
l’indépendance officielle en 1960 jusqu’à sa mort en 1993. Au cours des trois
dernières années de cette dictature, Ouattara avait été Premier ministre de
Boigny.
Cependant, Ouattara a été marginalisé dans la course à la
succession au sein du parti dirigeant après la mort de Boigny. Henri Bédié,
alors président de l’Assemblée nationale, prit le relais. À l’approche des
premières élections multipartites en 1995, Bédié modifia la constitution afin
d’exiger que les deux parents des candidats soient ivoiriens et que le candidat
ait résidé dans le pays plus de cinq ans.
En disqualifiant ainsi Gbagbo, qui avait passé des décennies
dans la clandestinité à combattre la dictature de Boigny, et son ancien Premier
ministre Ouattara, Bédié a remporté l’élection avec 96 % des voix.
Ouattara poursuivit ensuite sa carrière au FMI en devenant
Directeur général adjoint de 1994 à 1999. Plus tard la même année, le chef de
l’armée Robert Guéï s’empara du pouvoir par un coup d’État, obligeant Bédié,
déchu, à s’exiler en France. De retour en Côte d’Ivoire, Ouattara a pris la
direction du Rassemblement des Républicains (RDR), un groupe dissident issu du
PDCI composé de ses partisans.
Toutefois, la loi l’empêchant de se présenter était toujours
en vigueur, ce qui le disqualifia pour l’élection de 2000 pour les mêmes
raisons qu’en 1995. Gbagbo battit Guéï lors du scrutin. Bien que réticent au
début à céder le pouvoir, Guéï fut contraint de quitter le pays face à
d’importantes manifestations pro-démocratie.
La France a attisé la guerre civile contre la présidence
de Gbagbo
Bien que le président Gbagbo « hésitait alors à s’opposer
frontalement aux intérêts français », la France n’aurait jamais permis qu’un
socialiste dirige « sa néo-colonie la plus importante en Afrique de l’Ouest »,
surtout après la perte du pouvoir par la coalition dirigée par le Parti
socialiste en France en 2002, explique Ekissi.
Profitant du mécontentement croissant dans le nord musulman,
qui s’était senti marginalisé pendant des décennies par le sud chrétien, le
nouveau gouvernement français a aidé Ouattara à organiser une rébellion armée
en 2002.
Les troupes françaises sont alors intervenues, s’installant
au centre du pays, divisant la Côte d’Ivoire en nord et sud, prétendument pour
empêcher les affrontements entre les deux camps. En réalité, cependant, elles
soutenaient les rebelles pro-Ouattara du nord, tout en réprimant les
manifestations civiles contre la présence française dans le sud, menées par les
partisans de Gbagbo.
Au milieu de la guerre civile, les élections de 2005 ont été
reportées. Cette année-là, Bédié (PDCI), Ouattara (RDR), le parti de Guéï,
l’Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), alors dirigée
par Albert Toikeusse, ainsi qu’un autre petit parti, se sont réunis à Paris. Se
réclamant héritiers politiques de Boigny, ils ont formé la coalition du
Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP).
Cette coalition, incluant Bédié, a soutenu la candidature
d’Ouattara à la présidentielle de 2010, unissant leurs forces contre Gbagbo.
Cette élection fut, selon Ekissi, « manipulée par la France » en faveur
d’Ouattara.
Le président de la commission électorale s’est enfui de son
bureau pour rejoindre la base d’Ouattara, à l’hôtel d’Abidjan protégé par les
soldats français, avant d’annoncer hors délai la victoire d’Ouattara avec 54,1%
des suffrages. Néanmoins, le Conseil constitutionnel a annulé cette décision au
profit de Gbagbo, invoquant des irrégularités dans les résultats transmis par
la commission.
Quelques mois après la prestation de serment de Gbagbo, les
troupes françaises ont tué des milliers de soldats et de civils manifestant en
sa faveur, avant de bombarder le palais présidentiel en avril 2011, aidant les
forces d’Ouattara à capturer Gbagbo, qui fut ensuite jugé à la Cour pénale
internationale (CPI).
Près de huit ans après son arrestation, il a été acquitté en
2019. Le recours des procureurs contre son acquittement n’a pas abouti. La CPI
a confirmé l’acquittement en 2021, lui permettant de revenir en Côte d’Ivoire.
Entre-temps, Ouattara avait remporté les élections de 2015
sans aucun adversaire majeur. Bédié n’a pas participé. Son PDCI a soutenu
Ouattara, sur la base d’un accord selon lequel, en 2020, après que Ouattara
aurait accompli deux mandats, son parti, le RDR, soutiendrait le candidat du
PDCI.
Cependant, Ouattara n’avait aucune intention de tenir cette
promesse. En 2018, quand il a cherché à transformer l’alliance électorale RHDP
en un parti uni, le PDCI a refusé de se dissoudre, a quitté la coalition et a
rejoint l’opposition.
Lors de l’élection de 2020, alors que Gbagbo était encore
sous procès, Bédié dirigeait l’opposition. Cependant, il a boycotté l’élection,
qualifiant la candidature d’Ouattara d’illégale, puisque les amendements
constitutionnels de 2016 limitaient les mandats présidentiels à deux, le
premier se terminant en 2015 et le second en 2020.
Soutenant que la limitation à deux mandats repartait de zéro
après l’amendement — ce qui ferait de 2020 le premier de ses deux mandats
limités — Ouattara s’est présenté et a gagné, sans adversaire majeur pour le
contrer.
Le passage du PDCI dans l’opposition
La répression étatique s’est intensifiée. Auparavant
réservée aux partis d’opposition souverainistes et anti-impérialistes, elle
vise désormais aussi le PDCI, « bien qu’il appartienne au même camp » que le
parti au pouvoir en termes de composition sociale et de rapports avec le
néocolonialisme, explique Akissi.
La France accompagne cette répression parce qu’elle « n’a
pas encore trouvé un autre pion d’une stature au moins équivalente à Ouattara
», ajoute-t-il. Elle voit en Ouattara le « pilier » solide de son colonialisme
en Afrique de l’Ouest, qu’elle ne veut pas risquer de perdre.
Ses régimes fantoches ont déjà été renversés au Mali, au
Burkina Faso et au Niger depuis 2020. « Le Sénégal est incertain », après
l’arrivée d’un nouveau gouvernement issu des élections de 2024. « Le Bénin
vacille sous une forte opposition souverainiste. La Guinée est instable. Le
Ghana et le Nigeria ne sont pas fermement dans son camp. Le Togo et la
Guinée-Bissau sont économiquement faibles », ajoute-t-il. Dans ce contexte, «
un revers pour Ouattara serait une grande perte » pour le néocolonialisme français.
« Ces contradictions ont amené le PDCI à se rapprocher de
l’opposition souverainiste, sans adopter pour autant la ligne idéologique
souverainiste », explique Akissi. C’est dans ce contexte que Tidjane Thiam, en
exil depuis le coup d’État de 1999, est revenu en Côte d’Ivoire en 2022. Après
la mort de Bédié à la mi-2023, il a pris la direction du PDCI.
Le PDCI de Thiam et le Parti des Peuples Africains – Côte
d’Ivoire (PPA-CI) de Gbagbo ont ensemble appelé à manifester contre Ouattara le
9 août, une mobilisation qui a aussi rassemblé le Parti communiste, des
syndicats et d’autres organisations de la société civile qui ne font pas partie
de leurs coalitions respectives.
« Les contradictions entre Thiam et Gbagbo ont été mises de
côté pour l’instant. Mais dès que la levée de l’interdiction de leur
participation à la présidentielle de 2025 sera effective, cette alliance
prendra fin », affirme Akissi.
« Il faut noter que cette opposition demeure très
fragmentée. La manifestation du 9 août était la première action unifiée »
contre « la dérive dictatoriale d’Ouattara. Mais sur la question du pouvoir, il
n’y a pas encore d’accord entre la coalition politique dirigée par Thiam et les
souverainistes. »
Le bilan controversé de Ouattara
Dans leur couverture de cette manifestation, plusieurs
médias occidentaux comme Bloomberg ont tenu à souligner qu’Ouattara
avait assuré une croissance moyenne de 6 % au cours de son règne d’une
quinzaine d’années.
« Mais la richesse produite par les travailleurs ne leur a
pas profité », affirme Atse Désiré, secrétaire général adjoint de la
Confédération Générale des Travailleurs de Côte d’Ivoire (CGT-CI), qui a
également participé aux protestations.
« Hormis quelques maigres avancées sur des compléments de
salaire, les travailleurs n’ont rien obtenu depuis l’arrivée au pouvoir
d’Ouattara, et ce malgré toutes les luttes – dont la plupart ont été réprimées
par des licenciements, des arrestations, des suspensions et des déductions de
salaire », a-t-il déclaré à Peoples Dispatch.
Même ces « maigres gains » sont aujourd’hui rapidement
effacés par un coût de la vie en forte hausse face à des salaires stagnants,
ajoute Désiré.
S’il y a eu des améliorations considérables des
infrastructures en matière de routes, d’électricité, d’accès à l’eau,
d’éducation et de santé, elles sont dues aux investissements étrangers reçus
pour la reconstruction de l’après-guerre « après que les impérialistes ont
détruit la Côte d’Ivoire en 2011 et installé Ouattara », explique Akissi.
Le coût pour le pays a été énorme en termes d’endettement, «
passant de 2 000 milliards de FCFA à plus de 30 000 milliards », ajoute-t-il. «
Il convient de noter que les investissements en infrastructures ne représentent
que 60 % des prêts ; le reste a été détourné par ceux qui sont au pouvoir. »
C’est dans ce contexte de mécontentement croissant des
classes populaires que la gauche et les syndicats, lors de la manifestation du
9 août, ont également revendiqué des hausses de salaire, des prix rémunérateurs
pour les agriculteurs et un allègement fiscal pour les petites entreprises et
le secteur informel.
Traduction Bernard Tornare
⚠ Traduction réalisée pour
diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés
sont ceux de l’auteur initial.
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