Comment est morte la démocratie occidentale
Le cri d’alarme de Thomas Fazi : « Le vrai changement est une illusion »
Krisis
publie l’acte d’accusation de Thomas Fazi contre le délitement du système
démocratique en Occident. Dans une dénonciation incisive, l’analyste montre
comment la censure, la criminalisation du dissensus et la manipulation des
institutions sont devenues des outils permettant de maintenir le pouvoir des
élites. De la France à la Roumanie, en passant par l’Union européenne et les
États-Unis, selon Fazi, la démocratie substantielle s’est érodée, remplacée par
un système qui favorise l’oligarchie. Les crises économiques, sociales et
géopolitiques ont accentué cette tendance, tandis que les formes de répression
et de manipulation s’enrobent du prétexte de défendre la démocratie. La brève
période de démocratie substantielle de l’après-guerre n’est plus qu’un
souvenir. Et l’avenir s’annonce sombre.
Par Thomas
Fazi
En Allemagne,
la police a récemment perquisitionné les domiciles de centaines de citoyens
accusés d’avoir insulté des responsables politiques ou publié en ligne des «
messages de haine ». En France, le parquet a ouvert une enquête pénale contre
X, la plateforme d’Elon Musk, accusée d’« ingérences étrangères » à travers la
manipulation des algorithmes et la diffusion de contenus « haineux ». Cela est
intervenu après une perquisition policière au siège du Rassemblement National,
principal parti d’opposition en France, à la suite de l’ouverture d’une
nouvelle enquête sur le financement électoral – seulement quelques mois après
que Marine Le Pen, ex-dirigeante du parti, a été déclarée inéligible pour cinq
ans pour usage abusif de fonds européens.
Au
Royaume-Uni, plus de 100 personnes ont été arrêtées simplement pour avoir
brandi des pancartes où l’on pouvait lire : « Je m’oppose au génocide, je
soutiens Palestine Action », une organisation récemment interdite pour «
terrorisme ». Pendant ce temps, aux États-Unis, l’administration Trump mène une
vaste offensive contre la liberté d’expression, particulièrement contre les
critiques visant Israël.
Ces cas ne
sont pas des exceptions, mais des symptômes d’une dérive autoritaire plus
profonde et systémique. Partout en Occident, la censure est devenue la norme,
le dissensus est de plus en plus criminalisé, la propagande s’affiche sans
retenue et les systèmes judiciaires se transforment en armes pour réduire
l’opposition au silence. Ces derniers mois, cette tendance a dégénéré en
attaques directes contre les institutions démocratiques elles-mêmes : en
Roumanie, par exemple, une élection entière a été annulée parce qu’elle avait
produit « le mauvais résultat », et d’autres pays envisagent des mesures
similaires.
Officiellement,
tout cela est présenté comme une action entreprise « pour défendre la
démocratie ». En réalité, le but est clair : permettre aux classes dirigeantes
de garder le pouvoir face à l’effondrement historique de leur légitimité. Si
elles y parviennent, l’Occident entrera dans une nouvelle ère de démocratie
contrôlée – ou purement nominale. Si elles échouent, et qu’aucune alternative
cohérente n’émerge, le vide ainsi créé pourrait ouvrir la voie à l’instabilité,
aux conflits sociaux et à des crises systémiques. Dans tous les cas, l’avenir
de la démocratie occidentale s’annonce sombre.
Les mises en
garde contre ce recul démocratique imposé d’en haut ne datent pas d’hier. Dès
2000, le politologue britannique Colin Crouch avait forgé le terme de «
post-démocratie » pour décrire la manière dont la démocratie en Occident, tout
en conservant ses formes, était devenue une coquille vide, dépourvue de
substance réelle. Selon Crouch, les élections n’étaient plus que des spectacles
mis en scène, organisés par des professionnels de la persuasion, à l’intérieur
d’un consensus néolibéral partagé – pro-marché, pro-entreprise,
pro-mondialisation – offrant aux électeurs bien peu de véritables choix sur les
questions politiques et économiques fondamentales.
Crouch
écrivait alors à l’apogée de ce que Francis Fukuyama avait appelé « la fin de
l’histoire » : la victoire mondiale de la démocratie libérale occidentale,
consacrée par la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide.
L’argument central de Fukuyama était qu’à partir de ce moment-là, il n’y aurait
plus de véritables alternatives à la démocratie libérale et au capitalisme de
marché, vus comme le stade ultime du développement social.
Pendant un
certain temps, cette prédiction sembla exacte. La défaite historique du
socialisme avait drastiquement rétréci l’espace idéologique en Occident,
empêchant toute contestation structurelle du capitalisme et favorisant un
modèle de gouvernance technocratique et dépolitisé, soutenu par le mantra «
TINA » (There Is No Alternative) : centralité du marché, responsabilité
individuelle, mondialisation.
Les
protestations de gauche du début des années 2000 – contre la mondialisation ou
contre la guerre en Irak – n’ont pas réussi à se transformer en force politique
formelle. Bien au contraire, une grande partie de la gauche d’après-guerre
froide, ayant abandonné la lutte de classes au profit d’un identitarisme
libéral-cosmopolite, a fini par légitimer différentes formes de «
néolibéralisme progressiste » : un mélange de rhétorique pseudo-progressiste et
de politiques économiques néolibérales.
Sur le plan
géopolitique, l’hégémonie des États-Unis a permis à Washington d’imposer un «
nouvel ordre mondial » unipolaire. Dans le même temps, des transformations
économiques profondes frappaient le cœur de l’Occident : le déclin de
l’industrie traditionnelle et du compromis fordiste-keynésien, remplacés par
une économie de services, un travail morcelé et précaire. Dans la majorité des
pays occidentaux, l’emploi industriel a chuté de 30 à 50%, fragmentant la
classe ouvrière en tant que sujet politique unifié.
Cette
tendance historique a été aggravée par des politiques destinées à affaiblir le
pouvoir de négociation du travail (lois antisyndicales, flexibilisation du
marché de l’emploi) et à promouvoir un consumérisme privatisé ainsi qu’une
apathie politique. Parallèlement, les processus décisionnels ont été de plus en
plus soustraits aux pressions démocratiques, les prérogatives nationales étant
transférées à des institutions supranationales et à des bureaucraties
extra-étatiques telles que l’Union européenne.
C’est ainsi
qu’a émergé ce que certains ont appelé la « post-politique » : un régime où le
spectacle politique prospère, mais où les alternatives systémiques à l’ordre
néolibéral sont exclues par avance. Le journaliste américain Thomas Friedman a
décrit ce régime néolibéral post-politique comme un système où « le choix
politique se limite à Pepsi ou Coca-Cola » : des différences de façade
inscrites dans un cadre immuable.
Si la
démocratie formelle a subsisté, la démocratie substantielle – entendue comme la
véritable capacité des citoyens à peser sur les décisions gouvernementales –
s’est érodée de façon dramatique. Faute d’alternative systémique, la politique
et la démocratie substantielle se sont desséchées, entraînant une baisse de la
participation électorale. Et le pouvoir réel s’est concentré entre les mains
d’une élite réduite.
Au cours du
dernier quart de siècle, la situation s’est notablement dégradée. Le régime
néolibéral s’est encore rigidifié et radicalisé. Au sein de l’Union européenne,
sous prétexte de la crise de l’euro, des institutions comme la BCE et la
Commission européenne ont élargi leurs prérogatives, imposant des règles
budgétaires et des réformes structurelles en dehors de tout processus
démocratique.
On se
souvient notamment du « coup d’État monétaire » de la BCE contre Silvio
Berlusconi en 2011, lorsque la banque centrale força de fait le Premier
ministre italien à démissionner, posant son départ comme condition pour
continuer à soutenir les obligations et les banques italiennes. Ou encore du
chantage financier exercé contre la Grèce d’Alexis Tsipras. Pris dans leur
ensemble, ces événements ont poussé certains observateurs à affirmer que l’UE
se transformait en un « prototype post-démocratique », farouchement hostile à
la souveraineté nationale comme à la démocratie.
Les ruines
laissées par la crise et par les politiques d’austérité ont nourri, au milieu
des années 2010, les premières grandes révoltes anti-système du siècle : le
Brexit, l’élection de Trump, le mouvement des gilets jaunes, ou encore
l’hostilité croissante envers Bruxelles. Mais ces vagues de protestations ont
échoué, absorbées ou neutralisées par l’establishment, à coups de répression et
d’attaques idéologiques.
En ce sens,
la pandémie, au-delà de l’urgence sanitaire, peut être interprétée comme un
événement ayant accéléré la centralisation autoritaire du pouvoir. Les
gouvernements ont grossi la menace du virus pour suspendre des procédures
démocratiques, militariser la société, restreindre les libertés civiles et
introduire des mesures de contrôle inédites, réduisant à néant les poussées
populistes de la fin des années 2010.
La guerre
Russie–Ukraine a remis en scène des dynamiques similaires : le dissensus
étiqueté comme « propagande ennemie », les voix critiques censurées ou
sanctionnées. Il y a quelques mois à peine, l’Union européenne a franchi une
étape sans précédent en sanctionnant trois de ses propres citoyens, accusés de
mener une prétendue « propagande pro-russe ».
Dans le même
temps, de nouvelles menaces populistes émergent, surtout à droite. Mais
jusqu’ici, même celles-ci n’ont pas réussi à ébranler le statu quo, en partie
parce que les élites occidentales, impopulaires et délégitimées, ont adopté des
formes de répression de plus en plus grossières pour influer sur les résultats
électoraux.
Le cas
roumain a marqué un tournant : avec le soutien de l’OTAN et de l’UE, une
élection présidentielle entière a été annulée, puis le candidat populiste
disqualifié sur la base d’accusations non prouvées d’ingérences russes. Ces
mesures de répression sont présentées comme nécessaires à la défense de la
démocratie contre des menaces supposées, internes (les populistes) et externes
(les ennemis étrangers). Mais il devient de plus en plus évident que l’objectif
réel est de verrouiller le pouvoir des élites.
Reste
cependant une question : étant donné que la démocratie occidentale
d’aujourd’hui – certainement du point de vue substantiel, et de plus en plus
aussi du point de vue formel – se trouve dans un état comateux, peut-on
vraiment affirmer que la démocratie de l’époque pré-néolibérale était une «
véritable démocratie » ? Pendant une période relativement brève – de
l’après-guerre aux années 1970 – nous avons certes connu une forme de
démocratie plus substantielle que celle d’aujourd’hui.
Durant ces
années-là, les classes laborieuses furent intégrées pour la première fois aux
systèmes politiques occidentaux, obtenant une extension sans précédent des
droits sociaux, économiques et politiques, dans un contexte de forte
politisation de masse. Cela dit, il ne faut pas céder à la tentation
d’idéaliser excessivement cette période. Il est essentiel de reconnaître que
même alors, la démocratie, dans son acception substantielle, demeurait
fortement limitée.
Si les élites
au pouvoir se sont vues contraintes – sous la pression des mouvements
populaires, de la guerre froide et de la peur des révoltes sociales – d’élargir
le droit de vote et de reconnaître une série de droits politiques et sociaux,
elles ne l’ont certainement pas fait de bon gré. Au contraire, elles étaient
souvent animées par la crainte que l’entrée des masses dans le processus
démocratique ne constitue une véritable menace pour l’ordre social établi,
c’est-à-dire que les travailleurs n’utilisent la démocratie pour renverser les
rapports de pouvoir.
Contrairement
à la rhétorique selon laquelle ces mécanismes auraient servi à « défendre la
démocratie contre elle-même », leur fonction historique fut autre : protéger
les intérêts de la classe dominante contre la « menace » démocratique, en
empêchant que la volonté populaire, si elle s’exprimait, puisse se traduire en
transformations substantielles des structures de pouvoir existantes.
Parallèlement,
à partir des années 1960, dans tous les principaux pays occidentaux, les
revendications de plus grande démocratisation de l’économie et de la politique
– avancées par les mouvements ouvriers, étudiants et populaires – furent
systématiquement contenues, neutralisées ou ouvertement réprimées.
Chaque fois
que la participation politique d’en bas risquait de mettre en cause des
équilibres consolidés, les élites réagirent par une combinaison de répression
policière, de délégitimation médiatique et de réorganisation institutionnelle,
dans le but de réaffirmer leur contrôle sur le processus décisionnel et
d’empêcher que la démocratie ne s’étende à des sphères jugées « intouchables »,
comme celle de l’économie.
En même
temps, les « États profonds » occidentaux – composés des appareils militaires,
des services de renseignement et de sécurité – exerçaient déjà alors une
influence déterminante en coulisses, généralement sous l’orientation
stratégique des organes de sécurité américains. Cette influence se manifesta,
par exemple, à travers une série d’opérations clandestines, incluant des
actions de déstabilisation et, dans certains cas, de véritables actions
terroristes, orientées en grande partie vers le contrôle et la limitation de la
montée des forces de gauche.
En Europe, le
cas le plus connu est celui de Gladio, un réseau paramilitaire secret sous
l’égide de l’OTAN, impliqué dans de nombreuses activités occultes – y compris
des attentats ensuite attribués à des groupes de gauche radicale – visant à
créer un climat de peur et à justifier des mesures répressives. Dans certains
cas, ces opérations ont également été liées à des assassinats politiques de
haut niveau, contribuant à orienter l’opinion publique et l’agenda politique
dans un sens conservateur et anticommuniste.
C’est pour
cette raison qu’à côté des concessions, furent introduites – ou maintenues –
toute une série de limites, de contraintes institutionnelles et de dispositifs
visant à contenir ou neutraliser le potentiel transformateur de la
participation populaire. Ainsi, le suffrage universel fut accompagné de
mécanismes politiques, économiques et culturels destinés à limiter l’impact de
la démocratie substantielle et à en assurer le contrôle par le haut. Par
exemple, les systèmes constitutionnels modernes fixèrent des limites bien
précises à la souveraineté populaire, autrement dit à ce qui pouvait être
réellement décidé démocratiquement par le vote.
Malgré tout,
pendant un certain temps, le pouvoir des masses organisées réussit
effectivement à contenir, davantage que jamais auparavant, la force organisée
de l’oligarchie. Toutefois, cet équilibre dépendait de conditions économiques
et sociales bien précises : l’existence de grandes concentrations
industrielles, des économies largement centrées sur la production
manufacturière et des formes de travail relativement homogènes et susceptibles
d’être syndiquées.
À partir des
années 1970, ces conditions commencèrent à se désagréger, pour des raisons à la
fois structurelles (liées aux processus de désindustrialisation et de
mondialisation) et politiques (liées à l’offensive néolibérale). Le point
décisif reste qu’à partir de ce moment, on assista à une progressive
pulvérisation de la classe ouvrière comme sujet politique unifié, entraînant un
affaiblissement irréversible de sa capacité à influer sur l’agenda politique.
Ainsi, dès
les premiers jours de la démocratie libérale moderne, les classes dirigeantes
ont activement œuvré à circonscrire le champ démocratique dans les limites
d’une politique jugée acceptable. Cela s’est produit aussi bien de façon
ouverte – par la répression des mouvements ouvriers, étudiants et populaires –
que de façon plus occulte, au moyen de campagnes d’infiltration, de
désinformation et, dans les cas extrêmes, d’actions violentes et même
d’assassinats politiques.
Ce processus
a ouvert la voie à une véritable contre-révolution par le haut, destinée à
démanteler les conquêtes – bien que partielles – obtenues par les masses dans
les décennies précédentes. C’est ici que prend tout son sens le concept d’«
état d’exception » de Carl Schmitt : la suspension des garanties
constitutionnelles afin d’imposer des décisions impossibles à faire passer par
les canaux démocratiques normaux. Mais, comme le rappelait déjà le philosophe
italien Giorgio Agamben il y a plus de vingt ans, cet état d’exception est
devenu permanent en Occident. Ce qui, évidemment, constitue un paradoxe : s’il
est permanent, il n’est, par définition, plus un état d’exception.
L’avenir,
malheureusement, apparaît sombre. Les conditions qui avaient rendu possible
cette brève période de démocratie substantielle se sont évanouies et ne
reviendront probablement pas. En ce sens, on peut affirmer que la démocratie
substantielle est morte. Pourtant, la désagrégation de l’ordre géopolitique
occidental – avec l’émergence d’un monde multipolaire incluant des puissances
comme la Chine – marque une étape politique et économique cruciale.
Le déclin de
l’hégémonie occidentale affaiblit ses élites nationales. Et la perte
d’influence mondiale alimente le mécontentement interne, surtout dans un
contexte d’inégalités croissantes et systémiques.
Cet
affaissement met à nu les faiblesses structurelles du système occidental : sans
la stabilité géopolitique et la suprématie économique qui, durant des
décennies, avaient amorti ou dissimulé ces tensions, les élites occidentales se
retrouvent désormais exposées à des défis pour lesquels elles apparaissent de
moins en moins préparées – non seulement en termes de légitimité, mais aussi de
capacité de gestion politique et sociale.
Cette
désagrégation ouvre potentiellement un espace pour l’émergence d’un nouvel
ordre, qui pourrait aller bien au-delà d’une simple reconfiguration du pouvoir
géopolitique : il pourrait représenter le début d’une réinvention radicale des
systèmes politiques et économiques dans leur ensemble.
Mais ce
renouveau exigera une remise en question radicale, non seulement de la manière
de faire de la politique, mais aussi du concept même de démocratie – pour aller
au-delà des formes vides et ritualisées de la démocratie libérale. Pour citer
Antonio Gramsci, on pourrait dire que l’ancien monde est en train de
s’effondrer, mais que le nouveau n’est pas encore né. Dans ce vide, tout peut
advenir.
Traduction
Bernard Tornare
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