De la campagne de la terreur à la culture de la peur

Par Marcelo Trivelli

La peur est la matière première la plus rentable de la politique. Elle se cultive, se dose et s’utilise pour gagner des élections ou consolider des pouvoirs autoritaires.

En politique, il convient de distinguer entre la campagne de la terreur classique et la culture de la peur. La première s’emploie lors des périodes électorales pour brandir les soi-disant dangers d’une victoire de l’adversaire : « si vous votez pour eux, vous perdrez votre maison », « s’ils gagnent, ce sera la crise ». Cette ressource, aussi vieille que les urnes, peut être efficace à court terme, mais elle s’use rapidement lorsque les citoyens constatent que les annonces apocalyptiques se réalisent rarement.

La culture de la peur, en revanche, est plus profonde et persistante. Il s’agit d’ancrer dans la société l’idée que nous sommes en permanence menacés : par les délinquants, les migrants, la corruption, l’inefficacité de l’État. C’est une peur diffuse et constante, entretenue quotidiennement par les discours, les nouvelles, les gestes politiques et les réseaux sociaux toxiques. Le plus grave, c’est que cette culture de la peur ne se limite pas à alerter sur les risques : elle érige une narration durable qui déshumanise les prétendus responsables. Une fois qu’un groupe est dépouillé de son humanité, le pas suivant consiste à légitimer son exclusion, sa persécution ou même son élimination.

La peur a toujours été un outil d’une redoutable efficacité pour instaurer et exercer un pouvoir autoritaire ou dictatorial. Ce n’est pas un hasard si de tels régimes y ont eu recours pour asseoir leur pouvoir ; le nazisme, notamment, en transformant les Juifs, les Roms et les homosexuels en ennemis internes et externes, ou encore aujourd’hui, le gouvernement israélien qui cherche à éliminer « les monstres » prétendument retranchés à Gaza afin de justifier un génocide.

La peur permanente érode la coexistence démocratique. Une citoyenneté intoxiquée par la sensation de menace devient plus méfiante, plus égoïste, moins empathique, et plus encline à céder des droits et des libertés en échange d’une fausse promesse de sécurité. Ce qui commence comme une réaction plausible à une crise aboutit à la consolidation d’un modèle de société fondé sur la suspicion, le contrôle, l’abus et la corruption.

Au Chili, la peur a commencé à s’installer avec l’aggravation de la criminalité et de la violence ; le ralentissement économique, le chômage, et l’extension des affaires de corruption touchant les élites ou les institutions de l’État. Aujourd’hui, chaque gros titre associant migration et criminalité, chaque discours promettant la sécurité au prix des libertés renforce cette culture de la peur. La peur uniformise et facilite la manipulation d’une population qui finit par se livrer à des leaders autoritaires, sans projet d’avenir commun.

La vraie question est : existe-t-il un moyen de neutraliser la culture de la peur, et comment ? L’Histoire propose des pistes : là où la peur règne, on ne la vainc qu’avec l’espoir, la confiance et des projets collectifs. Martin Luther King n’a pas affronté la violence raciale en semant encore plus de crainte, mais en appelant à un rêve d’égalité. Nelson Mandela a brisé le cercle de la haine en offrant la réconciliation plutôt que la vengeance. Au Chili, le plébiscite de 1988 a désamorcé la peur de la dictature grâce à un message de joie de retrouver la liberté et la démocratie.

Aujourd’hui, dans un Chili polarisé et marqué par un fort désintérêt politique, les discours de la peur réapparaissent comme un outil courant. Mais rappelons-nous : la peur peut rapporter des voix, mais elle ne bâtit jamais des sociétés justes ni démocratiques. Face à la culture de la peur, il ne faut pas plus de contrôle ni plus de stigmatisation : il faut au contraire instaurer une culture de l’espoir, de la solidarité, de la confiance et de l’empathie, qui rende à chacun la capacité de vivre en communauté.

La peur paralyse et divise ; l’espoir mobilise et unit. Aux prochaines élections, le Chili ne choisira pas seulement des autorités, mais aussi la culture qui définira notre avenir.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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