La cupidité : quand tout se négocie, jusqu’à la dignité
Par Marcelo Trivelli
Nous vivons dans une culture où la valeur d’une personne se
mesure à ce qu’elle possède et à ce qu’elle affiche. Accumuler richesses,
pouvoir, propriétés ou « likes » est devenu l’objectif, tandis que l’esprit
collectif et le bien-être commun s’effacent. Ce n’est pas là une opinion
moralisatrice : c’est le constat urgent d’une société malade de cupidité.
La concentration des richesses et du pouvoir est la
conséquence d’un système économique inégal, basé sur une culture du « avoir »
qui justifie l’abus tout en rendant les victimes responsables de leur
précarité. Le système encourage la consommation et récompense l’accumulation
démesurée, même lorsqu’elle repose sur des pratiques abusives : la publicité,
les algorithmes et les discours « aspirationnels » alimentent cette compulsion
à en avoir plus, à paraître davantage, à se montrer supérieur. Nous sommes devenus
des consommateurs d’objets, mais aussi de vies d’autrui, d’images fabriquées
pour susciter l’envie. Dans cet environnement, il n’y a pas de place pour la
solidarité : l’autre est vu comme un rival, pas comme un compagnon de route.
La capture de l’État par les intérêts économiques est
possible parce qu’il est désormais admis que tout peut se négocier : les lois,
les fonctions, les principes. Et lorsque cela est dénoncé, on rétorque qu’il
s’agit de ressentiment. Le cynisme devient la règle. Un exemple frappant :
l’opposition à la levée du secret bancaire. Que veut-on donc protéger avec
autant d’ardeur ? Le secret ne défend pas la vie privée : il protège l’évasion
fiscale, le blanchiment d’argent, la corruption et les fortunes mal acquises.
C’est le bouclier derrière lequel se retranchent les « gagnants » qui
maquillent abus et crimes en réussites.
Mais la cupidité ne sévit pas seulement chez les puissants.
Elle s’est infiltrée au plus intime de nos relations. Il est inquiétant que des
filles, des garçons et des jeunes grandissent piégés dans une nouvelle forme
d’avidité : la cupidité des « likes ». Beaucoup sont prêts à tout pour se faire
remarquer : exhiber leur intimité, franchir des limites légales… Voler,
humilier ou recourir à la violence peuvent sembler acceptables si cela garantit
de l’attention. Les réseaux sociaux, avec leurs algorithmes et leurs
récompenses immédiates, renforcent cette logique. La validation extérieure est
devenue leur nourriture émotionnelle. Le « j’aime » a remplacé l’étreinte. Le
problème n’est pas individuel : il est structurel.
La cupidité s’est imposée comme une valeur légitime alors
qu’elle est, en réalité, une pathologie sociale. Il ne s’agit pas de diaboliser
l’argent, ni de romantiser la pauvreté, ni de condamner les réseaux sociaux,
mais de retrouver le sens des limites et du but collectif. La cupidité nous
déconnecte du présent, des autres et de nous-mêmes. Elle nous condamne à vivre
dans un état d’insatisfaction permanente, prisonniers d’un cycle qui nous
déshumanise.
Que faire ? Redonner une place centrale à l’éthique du bien
commun. En éducation, remettre les humanités au cœur des programmes. Former à
la suffisance, et non à l’excès. Enseigner que la valeur d’une personne ne
réside pas dans ce qu’elle possède ni dans le nombre de « likes » qu’elle
reçoit, mais dans sa dignité, son empathie et sa contribution aux autres. La
cupidité n’est pas inévitable. C’est une construction. Et, par conséquent, elle
peut et doit être déconstruite.
Traduction Bernard Tornare
Commentaires
Enregistrer un commentaire