Du Prix Pulitzer à « Terroriste » : L’inépuisable indécence du racisme occidental
L’assassinat d’Anas al-Sharif et de ses collègues représente bien plus que la mise au silence du journalisme : c’est la révélation de la véritable fonction du journalisme sous l’empire.
Par BettBeat Media
L’assassinat systématique des journalistes palestiniens par Israël a arraché le dernier voile des prétentions morales de la soi-disant « civilisation » occidentale. Lorsque Anas al-Sharif et cinq autres journalistes ont été tués lors d’une frappe ciblée sur leur tente devant l’hôpital al-Shifa, la réaction des médias occidentaux ne fut pas l’indignation face à la volonté délibérée de faire taire les témoins d’un génocide, mais une campagne coordonnée visant à justifier ces meurtres.
Voilà le véritable visage du racisme occidental : non pas la grossièreté du racisme de rue, mais l’appareil sophistiqué de déshumanisation des salles de rédaction. C’est un racisme habillé du langage de l’objectivité, enveloppé dans le drapeau de l’éthique journalistique, prononcé d’une voix autoritaire par des institutions s’autoproclamant gardiennes de la vérité.
L’assassinat de 270 journalistes palestiniens est la plus grande tuerie de journalistes de l’histoire. Plus de journalistes ont trouvé la mort à Gaza qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, au Vietnam, en Irak et en Afghanistan réunis. Pourtant, la presse occidentale préfère ne pas interroger la campagne systématique d’assassinats menée par Israël, mais la légitimité des victimes elles-mêmes.
Du journaliste Pulitzer au « chef du Hamas »
Considérez ce spectacle obscène :
Reuters, qui avait décerné à Anas al-Sharif le prix Pulitzer pour ses photos
documentant les crimes de guerre israéliens, a publié après sa mort des titres
laissant entendre qu’il était un « chef du Hamas ». Le New York Times,
soi-disant journal de référence, a remis en question la crédibilité
d’Al-Jazeera tout en refusant de vérifier indépendamment les documents
israéliens manifestement frauduleux censés justifier ces assassinats. Un
soi-disant document « d’intelligence » israélien affirmait que le journaliste
était un agent du Hamas ayant reçu un grade militaire en 2007… année où il
n’avait que dix (!) ans.
Ce n’est pas du journalisme. C’est la fabrication du consentement pour le meurtre de masse.
La déshumanisation des Palestiniens est telle que, même après leur mort, les journalistes palestiniens doivent prouver, à titre posthume, qu’ils méritaient de vivre. Quand des snipers israéliens organisaient des concours pour exploser des rotules palestiniennes lors des Marches du Retour, quand des soldats se filmaient en se moquant des enfants palestiniens tués, quand la famine de deux millions d’êtres humains était célébrée sur les réseaux sociaux israéliens — la presse occidentale trouvait toujours le moyen de mettre ces actes en contexte, de renvoyer dos à dos, de suggérer que les victimes étaient peut-être responsables de leur sort.
Un racisme occidental totalisant
C’est dans la mise au silence
systématique des voix palestiniennes que la nature profonde du racisme
occidental se révèle. Il ne s’agit pas seulement de meurtres : ce sont des
assassinats épistémologiques, une volonté de contrôler non seulement ce qui se
passe, mais ce qu’il peut être possible de savoir sur ce qui se passe. Quand
John Simpson (BBC) suggère que des journalistes « non biaisés » doivent entrer
à Gaza pour fournir des informations « indépendantes, vérifiables », le
sous-texte raciste est clair : le témoignage palestinien serait par nature
suspect, le journalisme palestinien intrinsèquement douteux, la vérité
palestinienne fondamentalement remise en cause.
C’est une inversion totale de la réalité. Les mêmes médias occidentaux qui répètent sans ciller les fables de propagande israélienne — enfants décapités, viols de masse — soudain « découvrent le scepticisme » lorsque les journalistes palestiniens documentent des crimes de guerre. Les mêmes rédactions qui pleurent sur des atroces inventées trouvent mille excuses pour rationaliser les massacres bien réels d’enfants palestiniens.
Le racisme est structurel, institutionnel, absolu. Il opère autant dans les silences que dans les paroles, dans ce qui n’est pas enquêté autant que dans ce qui l’est, dans les voix qui sont amplifiées et celles qui sont systématiquement éteintes. À supposer que les Palestiniens puissent s’exprimer, c’est uniquement pour colorer les récits écrits par des plumes occidentales — blanches — ou servir d’informateurs autochtones à des histoires contrôlées par un jugement éditorial occidental.
Défier le monopole blanc sur la « vérité »
C’est pour cela qu’Anas al-Sharif devait
mourir. Non pas parce qu’il était un combattant — il a vécu toute sa vie devant
les caméras, diffusant la vérité de la souffrance palestinienne au monde
entier. Il devait être éliminé parce que sa voix, amplifiée par la portée
d’al-Jazeera, défiait le monopole blanc sur la narration du réel, en Palestine.
Il devait être réduit au silence parce que ses images d’enfants affamés, de
familles déchirées par des bombes américaines, de la destruction programmée de
toute une société palestinienne, révélaient le mensonge du récit occidental
soigneusement construit autour du mythe de la « victimisation israélienne ».
L’exécution des journalistes palestiniens est le point d’aboutissement logique d’une vision du monde raciste, née dans le mensonge fondateur du sionisme : la Palestine aurait été « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Cette négation a été raffinée, pendant des décennies, jusqu’à devenir un appareil sophistiqué de déni, capable de faire disparaître la mort des Palestiniens alors même qu’elle se déroule sous les yeux des audiences mondiales.
Ce que nous voyons aujourd’hui, ce n’est pas seulement un génocide, mais un génocide épistémique : la destruction du savoir, de la mémoire, du témoignage. Le projet est d’assurer que, quand le carnage aura pris fin, il ne reste personne pour raconter l’histoire, aucun témoignage en archive, aucune trace de résistance, aucune voix pour dire que les Palestiniens ont existé.
La fabrication du consentement pour l’empire
La complicité des médias occidentaux dans
cette entreprise signale la faillite totale des institutions libérales. Ce ne
sont pas là des aberrations ou des échecs du journalisme : il en est la
parfaite expression, sous la domination impériale. The New York Times, la BBC,
CNN et consorts ne manquent pas à leur devoir ; ils accomplissent parfaitement
la tâche qui leur est assignée : fabriquer le consentement pour la violence
jugée nécessaire au maintien de l’hégémonie occidentale et de l’impunité
israélienne.
Le racisme qui anime ce projet va bien au-delà de la Palestine. C’est le même racisme qui qualifie les morts civiles afghanes, irakiennes, libyennes de « dommages collatéraux » ; qui considère la pauvreté africaine comme une sorte de catastrophe naturelle, plutôt que comme la conséquence de l’extractivisme ; qui présente toute résistance autochtone (d’où qu’elle vienne) comme du terrorisme. La Palestine fournit le cas d’école le plus éclatant de ce système, qui met à nu la vacuité des discours occidentaux sur les droits humains, le droit international ou la décence élémentaire.
En définitive, l’assassinat d’Anas al-Sharif et de ses collègues est plus qu’un drame pour la presse : c’est la révélation de la fonction véritable du journalisme sous l’empire. Quand le pouvoir exige l’effacement des vérités dérangeantes, la presse occidentale fournit docilement le cadre intellectuel pour le massacre. Elle parvient à rendre l’inexcusable raisonnable, le criminel légal, l’inhumain nécessaire.
Les droits humains réservés aux Blancs
C’est ce mal que la Palestine a exposé
plus clairement qu’ailleurs — non seulement dans le journalisme occidental,
mais dans toute la société occidentale déshumanisée. Les mêmes sociétés qui ont
construit des monuments pour « ne jamais oublier » et promis « plus jamais ça »
se révèlent promptes à faciliter et à justifier de nouveaux génocides quand leurs
intérêts l’exigent. Les mêmes institutions qui proclamaient l'universalité des
droits humains ont montré qu’ils sont conditionnels, réservés aux êtres humains
blancs, jugés dignes de
vivre par la puissance occidentale.
Les journalistes palestiniens qui continuent de documenter le génocide, sous la menace constante d’assassinat, font montre de plus de courage, d’intégrité et d’engagement envers la vérité que toutes les salles de rédaction occidentales réunies. Leur mort éclaire non seulement la criminalité israélienne, mais aussi la complicité occidentale. Leur silence révèle non seulement ce qui a été perdu, mais ce qui n’a jamais été vraiment valorisé : la vie, les voix et l’humanité de ceux qui gênaient les ambitions impériales.
Rien n’a exposé le cancer du racisme occidental plus clairement que la Palestine. La question qui demeure aujourd’hui est de savoir si ce cancer pourra être extirpé, ou s’il condamne tout espoir de justice, de vérité ou de dignité humaine à notre époque.
Karim
Traduction Bernard Tornare
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