La vraie raison pour laquelle l’Occident est belliciste contre la Chine
Le développement économique spectaculaire de la Chine a fait augmenter le coût de la main-d’œuvre et réduit les profits des entreprises occidentales.
Par Jason Hickel et Dylan Sullivan
Au cours des deux dernières décennies, la posture des
États-Unis à l'égard de la Chine est passée de la coopération économique à une
franche hostilité. Les médias et les responsables politiques américains
tiennent un discours anti-chinois persistant, tandis que le gouvernement
américain impose des restrictions commerciales et des sanctions à l'encontre de
la Chine, en plus de poursuivre un renforcement militaire à proximité du
territoire chinois. Washington souhaite faire croire que la Chine représente une
menace.
L’ascension de la Chine menace effectivement les intérêts
américains, mais pas dans le sens où l’élite politique américaine cherche à
l’expliquer.
La relation États-Unis-Chine doit être comprise dans le
contexte du système capitaliste mondial. L’accumulation du capital dans les
pays du centre, souvent appelés “Nord global”, repose sur une main-d’œuvre et
des ressources bon marché provenant de la périphérie et de la semi-périphérie,
le soi-disant “Sud global”.
Cet arrangement est crucial pour garantir des profits élevés
aux firmes multinationales qui dominent les chaînes d’approvisionnement
mondiales. L’écart systématique des prix entre centre et périphérie permet
également au centre de s’approprier une grande part de valeur nette issue de la
périphérie, du fait des échanges inégaux dans le commerce international.
Depuis les années 1980, lorsque la Chine s’est ouverte aux
investissements et aux échanges occidentaux, elle est devenue une pièce
maîtresse de cet arrangement, fournissant une source importante de main-d’œuvre
pour les entreprises occidentales — une main-d’œuvre à la fois bon marché,
hautement qualifiée et très productive. Par exemple, une grande partie de la
production d’Apple dépend du travail chinois. Selon l’économiste Donald A.
Clelland, si Apple devait rémunérer les travailleurs chinois et est-asiatiques
au même tarif que les Américains, cela aurait coûté 572 dollars de plus par
iPad en 2011.
Mais au cours des vingt dernières années, les salaires en
Chine ont augmenté de façon notable. Vers 2005, dans le secteur manufacturier,
le coût horaire de la main-d’œuvre chinoise était inférieur à celui de l’Inde :
moins de 1 dollar de l’heure. Depuis lors, ce coût horaire a dépassé les 8
dollars, tandis que celui de l’Inde est d’environ 2 dollars seulement. En fait,
les salaires chinois sont aujourd’hui plus élevés que dans tous les autres pays
en développement d’Asie, ce qui constitue un développement historique majeur.
Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs clés.
D’une part, le surplus de main-d’œuvre a été de plus en plus absorbé dans
l’économie salariale, ce qui a renforcé le pouvoir de négociation des
travailleurs. Par ailleurs, la direction actuelle sous Xi Jinping a élargi le
rôle de l’État dans l’économie, renforçant les systèmes publics sociaux – santé, logement – qui ont encore amélioré la
position des travailleurs.
Ce sont des évolutions positives pour la Chine, et
spécifiquement pour ses travailleurs, mais elles posent un problème majeur au
capital occidental. L’augmentation des salaires en Chine limite les profits des
entreprises occidentales qui y opèrent ou qui dépendent de la production
chinoise pour leurs pièces intermédiaires ou autres intrants essentiels.
Un autre problème, pour les pays du centre, est que la
hausse des salaires et des prix chinois réduit l’exposition du pays à l’échange
inégal. Durant l’ère des bas salaires dans les années 1990, le ratio
exportations/importations de la Chine avec le centre était extrêmement élevé.
Autrement dit, la Chine devait exporter d’énormes volumes de marchandises pour
obtenir les importations nécessaires. Aujourd’hui, ce ratio est beaucoup plus
faible, ce qui améliore considérablement les termes de l’échange pour la Chine
et limite fortement la capacité du centre à s’approprier de la valeur depuis la
Chine.
Face à cette situation, les capitalistes des pays du centre
cherchent frénétiquement à rétablir leur accès à une main-d’œuvre et à des
ressources bon marché. Une option — de plus en plus prônée par la presse
économique occidentale — consiste à délocaliser la production industrielle vers
d’autres parties de l’Asie où les salaires sont plus faibles. Mais cela
implique des pertes de production, la nécessité de recruter du nouveau
personnel et d’autres perturbations dans les chaînes d’approvisionnement. L’autre
option consisterait à faire baisser de force les salaires chinois. D’où les
tentatives des États-Unis d’affaiblir le gouvernement chinois et de
déstabiliser l’économie, notamment par la guerre économique et la menace
permanente d’escalade militaire.
Ironiquement, les gouvernements occidentaux justifient
parfois leur opposition à la Chine en arguant que ses exportations sont “trop
bon marché”. On affirme souvent que la Chine “triche” dans le commerce
international, en maintenant artificiellement bas le taux de change du
renminbi. Or, la Chine a abandonné cette politique il y a environ une décennie.
Comme l’a noté en 2017 l'économiste Jose Antonio Ocampo, professeur à Columbia,
“ces dernières années, la Chine a plutôt cherché à éviter la dépréciation du renminbi,
sacrifiant une grande partie de ses réserves. Cela pourrait signifier, si l’on
y songe, que la monnaie est maintenant surévaluée.” La Chine a finalement
accepté une dévaluation en 2019, quand les tarifs imposés par l’administration
Trump ont accentué la pression sur le renminbi. Mais il s’agissait là d’une
réaction normale à un changement de conditions de marché, et non d’une
tentative de maintenir le renminbi sous son taux d’équilibre.
Les États-Unis ont largement soutenu le gouvernement chinois
durant la période où sa monnaie était sous-évaluée, notamment par
l’intermédiaire de prêts du FMI et de la Banque mondiale. L’Occident s’est
retourné de façon décisive contre la Chine au milieu des années 2010,
précisément au moment où le pays a commencé à augmenter ses prix et à remettre
en cause sa position de simple fournisseur périphérique d’intrants bon marché
pour des chaînes d’approvisionnement dominées par l’Occident.
Le deuxième élément qui alimente l’hostilité américaine
envers la Chine est la technologie. Pékin a utilisé une politique industrielle
pour privilégier le développement technologique dans des secteurs stratégiques
au cours de la dernière décennie, avec des progrès remarquables à la clé. La
Chine possède désormais le plus grand réseau de trains à grande vitesse au
monde, fabrique ses propres avions commerciaux, est leader mondial dans les
technologies des énergies renouvelables et des véhicules électriques, dispose
de technologies médicales de pointe, de technologies de téléphonie mobile, de
production de microprocesseurs, d’intelligence artificielle, etc. Les
innovations technologiques chinoises se sont multipliées de façon vertigineuse.
Ce sont des réussites que l’on ne s’attend qu’à retrouver dans les pays à haut
revenu, et la Chine y parvient avec près de 80% de PIB par habitant en moins
que la moyenne des « économies avancées ». C’est sans précédent.
Cela pose un problème pour les États du centre, car l’un des
principaux piliers de l’arrangement impérialiste est la nécessité de maintenir
un monopole sur les technologies indispensables — biens d’équipement,
médicaments, ordinateurs, avions, etc. Cela force le « Sud global » à une
position de dépendance, l’obligeant à exporter de grandes quantités de
ressources à bas coût pour acquérir ces technologies essentielles. C’est ce
mécanisme qui perpétue l’appropriation nette par le centre via l’échange inégal.
Traduction Bernard Tornare
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