Énergie et souveraineté, la carte du pouvoir
Par Mauricio Herrera Kahn
Qui ne contrôle pas son énergie n’a pas de patrie, il a un
territoire.
Le monde de l’énergie et le nouveau colonialisme
L’énergie ne se résume pas à l’électricité, ni au pétrole,
ni aux turbines qui tournent au gré du vent. L’énergie, c’est le pouvoir, c’est
l’indépendance ou la vassalité, c’est la guerre ou le développement. Et ce à
quoi nous assistons aujourd’hui, à l’échelle planétaire, n’est pas une
transition propre vers un monde vert, mais une reconfiguration brutale du
pouvoir mondial. Sous le langage poli de la décarbonation se cache une course
au contrôle des sources, des minéraux, des voies d’approvisionnement et des
technologies.
Qui contrôle l’énergie contrôle le monde. Qu’il s’agisse de
charbon, de pétrole, de gaz, de lithium ou d’uranium, ou d’énergies
renouvelables ou fossiles, peu importe. Ce qui compte, c’est qui tient le
commutateur. Et aujourd’hui, ce commutateur n’est plus là où il était. Les
États-Unis ne contrôlent plus tout, l’Europe en dépend de plus en plus, la
Chine le codifie, la Russie l’utilise comme une arme, et le Sud, comme
toujours, y renonce.
Pendant des siècles, les empires se sont bâtis avec des
mines, des esclaves et des navires. Aujourd’hui, ils sont bâtis avec des câbles
de cuivre, des réacteurs nucléaires, de l’hydrogène vert et des batteries au
lithium. Mais la situation n’a guère changé. L’Afrique continue d’exporter de
l’énergie brute, l’Amérique du Sud continue de fournir de l’énergie brute,
l’Océanie continue de creuser pour d’autres ressources, et l’Antarctique
attend, figée, d’être partagée.
Le nouveau colonialisme ne s’accompagne ni de croix ni de
fusils ; il s’accompagne de contrats, de brevets, de subventions et d’accords
de libre-échange. Il parle anglais, parfois chinois, se présente comme un «
investissement », mais fonctionne comme une dépossession. Car il ne suffit pas
d’avoir de l’énergie ; il faut la contrôler, la transformer, en décider. Et
cela, au cours de ce siècle, ce sera la souveraineté ou rien.
Une brève histoire de l’énergie mondiale
Le premier acte de puissance humaine fut d’allumer une
flamme. Il n’y eut ni discours ni traité, seulement du feu. L’énergie, avant
les mots, était la souveraineté. Depuis le Néolithique, l’humanité vit de sa
capacité à dominer une source d’énergie, à la développer, à la distribuer et
(enfin) à la transformer en hégémonie. D’abord le bois de chauffage, puis le
charbon de bois. Grâce à lui, on cuisinait, on fondait les métaux et on
construisait les premières villes. Mais le capitalisme n’existait pas encore ;
l’énergie n’était pas encore une marchandise.
La révolution industrielle changea tout. Le charbon cessa
d’être domestique pour devenir impérial. L’Angleterre fonda son empire sur des
mines profondes, des cheminées, des locomotives et des usines. Les villes se
remplirent de fumée, les poumons de suie, mais les caisses de l’Europe
grossirent. La machine à vapeur fut plus décisive que n’importe quel roi.
Puis vint le pétrole, le grand liquide noir du XXe siècle.
Avec lui, les armées se déplacèrent, les gratte-ciel s’élevèrent et la
mondialisation s’intensifia. Chaque coup d’État au Moyen-Orient, chaque
invasion en Amérique latine, chaque guerre déguisée en démocratie
s’accompagnait d’un oléoduc ou d’un contrat d’extraction. Puis, lorsque le
pétrole a commencé à montrer son coût écologique, l’uranium est arrivé, la
promesse atomique, l’énergie infinie, disait-on. Jusqu’à ce que les noms de
Tchernobyl, Fukushima, Three Mile Island se fassent entendre.
Les barrages étaient l’autre face de la médaille : ils
étaient synonymes de contrôle de l’eau, de déplacements de populations,
d’inondation de forêts entières. Les grandes centrales hydroélectriques
promettaient la modernisation, mais ne faisaient souvent que consolider les
inégalités. Là où l’énergie était produite, l’électricité ne l’atteignait pas.
Le XXIe siècle a marqué la grande transition, non pas comme
solution, mais comme un marché. Les énergies « vertes » sont contrôlées par les
mêmes acteurs. Le lithium a remplacé le pétrole, mais les contrats restent
coloniaux. Les matrices énergétiques définissent aujourd’hui si un pays sera
libre ou subordonné, s’il sera producteur ou servile, car la matrice n’a pas
changé, la couleur du pillage a changé.
Afrique. Le continent illuminé de l’extérieur
L’Afrique brûle, non pas à cause de sa population, mais à
cause de son énergie. Le continent le plus ensoleillé de la planète, avec ses
immenses fleuves, ses déserts à perte de vue et ses sous-sols gorgés de
pétrole, de gaz, d’uranium, de charbon et de soleil, reste une terre sombre.
Non pas par manque de ressources, mais à cause d’un pillage excessif.
Le Nigeria pompe des millions de barils par jour, l’Angola
exporte du pétrole brut vers la Chine et l’Europe, la Libye a été paralysée non
pas par sa dictature, mais par son pétrole. L’Algérie est une puissance gazière
qui chauffe la moitié de l’Europe, tandis que sa propre population souffre de
coupures de courant. Le Mozambique, récemment découvert, est devenu le nouvel
objet de convoitise des plus grandes compagnies gazières mondiales, et
l’uranium du Niger alimente les centrales nucléaires françaises, bien que plus
de 80 % de la population nigérienne n’ait pas accès à l’électricité.
La République démocratique du Congo possède l’une des plus
grandes capacités hydroélectriques au monde, le fleuve Congo rugissant comme
une turbine naturelle, mais son énergie ne suffit toujours pas à électrifier
les villages, à éclairer les écoles ou à refroidir les vaccins. Elle est
exportée, privatisée et cédée.
Pendant ce temps, le soleil africain, inépuisable et
omniprésent, n’est pas encore devenu une énergie souveraine. Les grandes
entreprises énergétiques européennes et chinoises ont commencé à installer des
centrales solaires géantes… mais pour exporter de l’électricité vers l’Europe
via des câbles sous-marins. L’Afrique reste éclairée, mais de l’extérieur.
70 % des sources d’énergie africaines sont contrôlées par
des entreprises étrangères. Shell, TotalEnergies, ENI, Sinopec. Les acronymes
changent, mais le modèle reste le même. C’est toujours le même : la ressource
circule, la richesse non. L’énergie est extraite, mais pas redistribuée. Le
kilowatt africain fait le tour du monde, tandis que des millions d’Africains
cuisinent au bois.
Ce n’est pas un problème technique, c’est une structure de
pouvoir. C’est un continent qui ne définit pas sa matrice énergétique, il s’y
soumet. L’Afrique produit et exporte, mais consomme à peine 3 % de l’énergie
mondiale. Le même continent qui électrifie le Nord se meurt dans l’ombre.
L’Afrique illumine le monde, mais meurt dans l’obscurité.
L’Amérique du Sud, abondance sans autonomie
L’Amérique du Sud devrait être une puissance énergétique
mondiale. Elle possède du pétrole au Venezuela, au Brésil, en Colombie et en
Équateur, du gaz en Bolivie et en Argentine, du cuivre au Chili et au Pérou, du
soleil sur l’Altiplano, du vent en Patagonie, de l’eau en Amazonie et dans les
fleuves qui sillonnent le continent comme des artères liquides. Pourtant, elle
continue de dépendre des investissements étrangers, des exportations brutes et
de la promesse éternelle de « s’industrialiser un jour ».
Le Venezuela, qui possède les plus grandes réserves de
pétrole au monde, a été sanctionné et encerclé jusqu’à l’asphyxie de son
industrie. Le Brésil promeut sa transition énergétique avec de grands barrages
et des biocarburants, mais Petrobras subit des pressions politiques et la
tentation de la privatisation. La Bolivie rêvait d’un système gazier et
d’hydrocarbures populaire et communautaire, mais le coup d’État a interrompu
cette voie. L’Argentine, prise entre le gaz de Vaca Muerta et le Fonds monétaire
international, oscille entre souveraineté et servitude.
Le Chili et le Pérou extraient le cuivre, essentiel à tout
réseau électrique du monde moderne, mais ils le vendent brut, non transformé,
sans véritable prix ni contrôle du marché. Quant au lithium (ce « nouveau
pétrole »), il est livré sous contrat avec des entreprises chinoises,
australiennes et américaines, avec une capacité locale de traitement ou de
stockage minimale. Les parcs éoliens et solaires sont souvent également aux
mains de capitaux étrangers. Le vent souffle, mais il n’appartient à personne.
Le paradoxe est brutal : un continent disposant de toutes
les sources d’énergie possibles, mais sans énergie. Les réseaux électriques
restent fragiles, les industries restent dépendantes des combustibles fossiles,
et les peuples autochtones (qui ont habité ces terres avec respect pendant des
millénaires) sont déplacés au nom du progrès.
L’histoire se répète ainsi, comme à l’époque coloniale :
l’extraction est pour les autres. Comme au XXe siècle, l’industrialisation est
lointaine. Comme toujours, elle est planifiée de l’extérieur.
L’Amérique du Sud a tout sauf le contrôle de son énergie. Et
si elle ne se réveille pas, elle redeviendra une colonie.
L’Amérique du Nord, le pillage des entreprises et la
fausse transition
Les États-Unis consomment plus d’énergie que tout autre pays
de la planète, à l’exception de la Chine. Mais leurs réserves diminuent.
Non pas parce qu’elles sont épuisées, mais parce qu’elles
sont hypothéquées par une logique de consommation insatiable et un modèle
économique qui privilégie la domination mondiale au détriment de la durabilité
nationale. Le pays qui a mené l’ère pétrolière pousse désormais le monde vers
une transition énergétique qui lui permettra de rester au sommet, même au prix
de la vérité.
Lithium, gaz de schiste, fracturation hydraulique, terres
rares, appropriation des eaux souterraines : tout cela fait partie du même
écosystème de pouvoir. Les États-Unis ne cherchent pas seulement de l’énergie ;
ils cherchent à la contrôler. Le gaz de schiste leur a offert un répit, mais il
a aussi contaminé des milliers de kilomètres d’aquifères. La fracturation
hydraulique a dévasté des régions entières du Texas, des Dakotas et de la
Pennsylvanie. La Maison-Blanche parle d’énergie propre tandis que les communautés
autochtones de Standing Rock et des Appalaches dénoncent la dévastation.
Pendant ce temps, le mix énergétique reste inchangé : 60 % d’énergies fossiles,
20 % de nucléaire et à peine 20 % d’énergies véritablement renouvelables.
Le Canada, sous son image de pays vert et socialement
responsable, cache un modèle extractiviste féroce. Des entreprises comme
Barrick Gold, Teck Resources, Cameco et Nutrien opèrent en Amérique latine, en
Afrique et en Asie, avec des pratiques qui seraient illégales sur leur propre
territoire. L’exploitation des sables bitumineux en Alberta a laissé une plaie
écologique de la taille de pays entiers, et la prétendue neutralité énergétique
du Canada est financée par des hydrocarbures polluants exportés dans le monde
entier.
Ces deux pays, sous couvert de « transition », déploient un
nouveau colonialisme énergétique. Mais non pas au nom du pétrole, mais du
lithium, du cuivre et de l’hydrogène. L’ennemi n’est plus le communisme, mais
la dépendance technologique à la Chine. Ils n’envahissent plus l’Irak, ils
sanctionnent la Bolivie.
Ils n’extraient pas pour vivre, ils extraient pour dominer.
Et dans cette équation, l’énergie reste une arme.
L’Europe et la dépendance déguisée en transition
L’Europe se vante de son efficacité énergétique, de ses
politiques vertes, de ses éoliennes et de ses villes intelligentes. Mais sous
cet étalage de modernité se cache une vérité dérangeante : elle manque de
ressources pour pérenniser son modèle, et elle le sait.
Le continent le plus industrialisé du XIXe siècle est
aujourd’hui l’un des plus dépendants. Il importe plus de 85 % de son énergie
primaire, et le paradoxe est brutal : sans mines, sans lithium, sans soleil
abondant, sans vent suffisant, l’Europe tente de mener la transition
énergétique mondiale, mais elle le fait avec des ressources étrangères. Avec le
gaz russe (en l’absence de sanctions), l’uranium du Niger, l’hydrogène
marocain, le lithium bolivien et le cuivre chilien.
L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont certes opté
pour les énergies renouvelables, mais ils ont aussi réactivé des centrales à
charbon lorsque le gaz se faisait rare. Ils ont subventionné les voitures
électriques tout en négociant des minerais avec les dictatures africaines. Et
ils ont promu une « souveraineté verte » qui, en pratique, reste liée aux liens
du Moyen-Orient, de la Russie et de l’Amérique du Sud.
L’énergie nucléaire, quant à elle, divise le continent. La
France défend ses réacteurs comme un pilier de son système énergétique ;
l’Allemagne les a fermés et le regrette aujourd’hui. La Pologne veut construire
les siens, tandis que l’Italie hésite entre la fission et le solaire. Mais tous
s’accordent sur un point : personne ne veut dépendre de Moscou, même s’ils ne
peuvent pas non plus l’éviter.
Le discours européen est celui de l’« autonomie énergétique
». La réalité prouve le contraire : contrats avec le Qatar, centrales
flottantes dans la Baltique, lithium acheté à des prix exorbitants. La «
souveraineté » énergétique européenne est, en réalité, une chorégraphie
diplomatique.
L’Europe vend des turbines, mais elle ne peut pas chauffer
ses hivers sans la Russie, et c’est là toute l’ironie : elle exporte sa
conscience écologique, mais importe les minéraux qui la nourrissent des pays
qu’elle a autrefois colonisés. La transition énergétique européenne n’est pas
une libération, c’est un tournant. Elle a changé de source, mais pas de
dépendance.
Russie et Asie centrale : des réserves inquiétantes
Ce n’est pas un hasard si l’Europe tremble à chaque fois que
Moscou ferme une vanne. Ni si les États-Unis font pression pour bloquer tous
les pipelines traversant l’Ukraine ou la Turquie. La véritable puissance de la
Russie ne réside pas dans ses réservoirs, mais dans ses pipelines, ses réserves
souterraines, ses gisements gelés qui approvisionnent la moitié de la planète
en gaz, pétrole, charbon et uranium.
La Russie est la deuxième source mondiale de réserves de gaz
naturel, l’un des plus grands producteurs de pétrole brut et l’un des rares
pays à maîtriser l’ensemble du cycle nucléaire. À cela s’ajoute sa capacité
d’exportation, avec plus de 50 000 kilomètres de gazoducs reliant la Sibérie à
l’Europe et à l’Asie. Son énergie ne se contente pas de chauffer les foyers,
elle tempère aussi les décisions politiques.
L’Asie centrale est son arrière-garde stratégique. Le
Kazakhstan possède 12 % de l’uranium mondial et est membre de l’OPEP+.
L’Ouzbékistan fournit du gaz, du pétrole et des routes. Et toute la région
forme un corridor énergétique aussi pertinent que silencieux, de plus en plus
convoité par la Chine et surveillé de plus en plus par l’Occident.
La puissance énergétique russe ne repose pas sur des
discours, mais sur des infrastructures. Sur des oléoducs qui traversent la
moitié du continent. Sur des accords bilatéraux qui contournent les sanctions.
Sur des centrales nucléaires construites par Rosatom en Égypte, en Turquie, en
Hongrie et au Bangladesh. Tandis que d’autres pays exportent des minéraux, la
Russie exporte son influence.
Les sanctions étasuniennes et européennes n’ont pas affaibli
cette puissance ; elles l’ont réorientée. Aujourd’hui, la Russie vend plus de
gaz à la Chine qu’à l’Europe. Elle a créé son propre système de paiement de
l’énergie et consolidé sa place au sein de l’OPEP+, s’alignant sur l’Arabie
saoudite pour jouer un jeu d’échecs sur les prix qui défie le dollar et le
libre marché.
Car au XXIe siècle, l’énergie n’a pas besoin de permis, de
passeports ou de traités. L’énergie n’a pas besoin de visas, seulement de
pipelines, et tant que ces pipelines continueront de circuler, la Russie
continuera d’exercer son influence. Non pas par des applaudissements
diplomatiques, mais par le thermostat mondial.
La Chine. L’usine qui transforme tout en énergie
La Chine ne se contente pas de produire des choses, elle
produit de l’électricité. Énergie, géopolitiquement, technologiquement. Elle
n’a pas besoin de posséder toutes les matières premières ; il lui suffit de
savoir les transformer mieux que quiconque.
Le géant asiatique est aujourd’hui le premier consommateur
d’énergie au monde, mais aussi le premier producteur. Il produit plus de 70 %
du charbon qu’il consomme, exploite plus de 1 100 centrales hydroélectriques,
domine le monde en termes de capacité installée d’énergie solaire et éolienne,
contrôle 60 % du raffinage mondial du lithium et fabrique 75 % des batteries
lithium-ion de la planète. À cela s’ajoute un programme nucléaire ambitieux :
plus de 50 réacteurs en service et au moins 20 en construction, utilisant sa
propre technologie.
Il ne possède pas tout le lithium, mais il possède toutes
les fonderies. Il n’extrait pas d’uranium en grandes quantités, mais construit
et exploite des réacteurs en série. Il n’est pas riche en pétrole, mais dispose
de réserves stratégiques et d’accords avec l’Iran, la Russie et l’Afrique. Au
lieu de dépendre d’une seule ressource, ils diversifient leurs sources et,
surtout, créent de la valeur.
Alors que l’Occident stagne dans les débats idéologiques sur
la transition énergétique, la Chine la poursuit comme une stratégie nationale.
Ses entreprises, souvent publiques ou à participation publique, dominent non
seulement le marché intérieur, mais achètent également des centrales
électriques, des mines et des réseaux en Asie, en Afrique, en Europe et en
Amérique latine. Ses infrastructures ne se résument pas à l’acier et aux câbles
; elles constituent une politique étrangère.
CATL, BYD, State Grid, China Three Gorges, Sinopec et CNNC
sont des noms techniques, mais ils constituent aussi l’épine dorsale du nouvel
ordre énergétique. Depuis 2015, la Chine exporte des centrales électriques
complètes, des trains électriques, des systèmes solaires et des systèmes de
stockage d’énergie. Elle ne vend pas des ressources, mais le système dans son
ensemble.
Et le plus inquiétant pour ses concurrents est qu’ils font
tout cela sans avoir besoin d’occuper militairement le moindre territoire. La
Chine ne dépend pas du monde ; le monde dépend de son énergie. Et dans cet
équilibre inversé, une nouvelle hégémonie émerge, sans bombes, mais avec des
volts.
Inde et Asie du Sud-Est : une croissance tirée par le
charbon et le soleil
L’Inde brûle du charbon pour alimenter sa croissance, mais
se tourne vers le soleil avec espoir. C’est le paradoxe d’un pays qui a besoin
d’énergie pour survivre, mais qui souhaite également mener la transition. Plus
de 70 % de son électricité provient encore du charbon, bien qu’il soit le
quatrième pays doté de la plus grande capacité solaire installée au monde. Ce
n’est pas faute d’intention, mais bien par urgence. Le besoin d’énergie dépasse
toute politique climatique.
La demande est vertigineuse. 1,4 milliard de personnes, et
des dizaines de millions d’autres sortent de la pauvreté chaque année, ont
besoin d’éclairage, de réfrigération et de transports. Les énergies
renouvelables progressent, mais pas au rythme actuel. Parallèlement, l’Inde
investit dans des réacteurs nucléaires, des barrages, le biogaz et des parcs
solaires au Rajasthan, au Gujarat et au Tamil Nadu. Mais le charbon continue de
régner parce qu’il est bon marché, parce qu’il est déjà présent et parce qu’il
fonctionne.
L’Indonésie, les Philippines, le Vietnam, le Laos et le
Cambodge reproduisent le même schéma : croissance désordonnée, investissements
étrangers et destruction environnementale. L’énergie provient de mines à ciel
ouvert, de barrages qui inondent la jungle et de centrales à charbon financées
par le Japon, la Corée ou la Chine. La matrice énergétique de l’Asie du Sud-Est
n’est pas entre leurs mains ; elle est entre leurs mains.
Alors que l’Occident parle de transition énergétique, dans
cette partie du monde, le mot clé est « accès ». Des millions de personnes
cuisinent encore au bois, des milliers meurent par manque de ventilation. Les
fermes solaires installées en Asie du Sud alimentent des usines textiles pour
l’Europe, et non des foyers modestes. C’est toujours la même histoire :
produire de l’énergie pour les autres, mais pas pour soi-même.
Et pourtant, les discours abondent. Il y a des conférences
sur le climat à Jakarta, des engagements à la COP, des discours à Davos, mais
il n’y a ni câbles, ni transformateurs, ni souveraineté.
Des millions de pauvres illuminent les rêves des riches, et
la fumée du charbon est le prix qu’ils paient pour ne pas être laissés dans
l’ignorance.
L’Océanie et l’énergie à l’exportation, mais pas pour
tous
L’Australie est une superpuissance énergétique, mais elle
agit comme une colonie d’exportation. Elle produit du charbon, du gaz naturel
liquéfié, du lithium, de l’uranium, de l’hydrogène vert et même de l’énergie
solaire à l’échelle industrielle, mais pas pour sa population. Son modèle
énergétique n’est pas conçu pour garantir l’accès, mais plutôt pour soutenir
les contrats d’exportation avec le Japon, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde et
l’Europe.
Le pays est le deuxième exportateur de charbon thermique de
la planète, le premier exportateur de gaz naturel liquéfié depuis des années et
un acteur majeur du lithium raffiné. Mais ces chiffres ne se traduisent pas par
un bien-être équitable. Les communautés aborigènes vivant dans des zones
minières comme le Pilbara, le Queensland et le Territoire du Nord n’ont ni
électricité stable ni accès garanti à l’eau potable. Le pillage se déroule au
grand jour et avec des subventions de l’État.
Les entreprises font la loi. BHP, Rio Tinto, Fortescue,
Woodside et Origin Energy façonnent la politique énergétique australienne.
Elles décident de ce qui est extrait, de son prix de vente et de ce qui n’est
pas discuté. Et tandis que le discours officiel parle de « transition
énergétique » et de « leadership climatique », le pays continue d’investir dans
de nouveaux projets d’énergies fossiles.
Pire encore, l’Australie a transformé ses territoires en
zones de sacrifice industriel. Les champs solaires du désert ne sont pas reliés
à des villages isolés ; ils sont conçus pour alimenter des plateformes
d’exportation. Son mégaprojet Sun Cable visait à acheminer l’électricité
solaire via un câble sous-marin de 5 000 km jusqu’à Singapour, et non jusqu’aux
foyers d’Alice Springs.
La Nouvelle-Zélande est une autre histoire ; bien que sa
production énergétique soit plus faible, elle a privilégié la production
hydroélectrique, géothermique et éolienne locale. Plus de 90 % de son
électricité provient de sources propres. Elle n’a pas vendu l’âme de son
paysage à des sociétés minières ou gazières ; elle a moins besoin, elle vit
avec moins, mais elle vit mieux.
L’Australie ne fournit pas d’énergie, elle est source
d’activité économique, et lorsque le désert brille par ses panneaux solaires,
ce n’est pas pour chauffer les maisons, mais pour améliorer ses finances.
Antarctique et Arctique : l’énergie gelée du futur
La dernière frontière énergétique de la planète ne se trouve
pas sous terre, mais sous la glace. L’Antarctique et l’Arctique recèlent tous
deux des réserves potentielles de pétrole, de gaz naturel, d’uranium et de
minéraux stratégiques encore inexploités, mais déjà disputés.
En Arctique, la fonte des glaces causée par le changement
climatique a ouvert de nouvelles voies de navigation et mis à jour des
gisements auparavant inaccessibles. La Russie, la Norvège, les États-Unis, le
Canada et le Danemark se disputent le contrôle des plateaux continentaux et des
passages nordiques. Moscou a déployé des brise-glaces nucléaires et des bases
militaires, tandis que Washington a renforcé sa présence navale. L’Arctique se
refroidit sur les cartes, mais se réchauffe dans les traités.
L’estimation est brutale : plus de 20 % du pétrole et du gaz
non découverts dans le monde se trouvent dans cette zone. Mais on y trouve
aussi du lithium, des terres rares et de l’eau douce. L’énergie du XXIe siècle
est déjà en jeu, mais avec des règles du XIXe siècle.
En Antarctique, le Traité de 1959 interdit l’exploitation
des ressources, mais il ne l’interdit pas pour toujours. L’année 2048 est
cruciale : de nombreux pays se préparent déjà à renégocier cet accord. La Chine
a installé des bases scientifiques qui semblent relever de la logistique. Le
Royaume-Uni, le Chili, l’Argentine, l’Australie et les États-Unis revendiquent
des zones de chevauchement, le tout sous couvert de rhétorique scientifique et
de protection de l’environnement. Mais chacun sait que le véritable intérêt se
cache sous la glace.
Ces deux régions recèlent ce que le monde est en train de
perdre : des réserves intactes, des écosystèmes intacts et une énergie
inexploitée. Le problème n’est pas de savoir si ces ressources seront
exploitées, mais de savoir quand et qui y parviendra le premier.
« La glace est la prochaine mine. Et quand elle fondra, ce
sera la guerre.» Car l’ambition mondiale ne se fige pas ; elle se déguise en
science tout en s’aiguisant.
Énergie et souveraineté ou soumission totale
L’avenir ne se discute plus lors de sommets ; il se négocie
en mégawatts. Il ne se décide plus dans les parlements ; il se signe dans des
contrats énergétiques. Elle ne se définit pas par des idéaux ; elle se mesure
par la capacité installée et le contrôle territorial. En ce siècle, la
souveraineté n’est plus un concept juridique : c’est une équation énergétique.
Qui produit ? Qui contrôle ? Qui consomme ? Telle est la
nouvelle division du monde. Non pas entre démocraties et dictatures, ni entre
gauche et droite, mais entre pays qui produisent de l’énergie de manière
indépendante et ceux qui l’importent endettés. Entre ceux qui gèrent leurs
ressources et ceux qui vendent leur matrice énergétique en échange de
financements extérieurs.
La prétendue « transition énergétique » est devenue un
défilé de promesses vertes sans véritable contenu politique. De nombreux pays
annoncent la fin du charbon, mais dépendent des importations de gaz liquéfié.
Ils célèbrent les parcs solaires, mais leurs panneaux proviennent de Chine. Ils
parlent d’indépendance, mais signent des accords avec les mêmes multinationales
qui leur vendaient hier du pétrole et aujourd’hui des batteries.
Pendant ce temps, les gens continuent de payer avec des
coupures de courant, des factures impayées, des territoires sacrifiés, des
barrages qui inondent les communautés, des gisements de lithium qui assèchent
d’anciens lagons, des lois de concession rédigées par des cabinets d’avocats
internationaux. Tout cela pour alimenter une matrice qui n’appartient pas à
ceux qui l’habitent.
Car l’enjeu n’est pas seulement la manière dont nous
produisons de l’énergie, mais aussi pour qui et dans quelles conditions.
Il n’y a pas de transition sans justice, pas d’avenir sans
souveraineté, pas de développement sans véritable contrôle du kilowatt. Le
reste n’est que du marketing déguisé en politique, de belles paroles
influencées par quelqu’un d’autre.
« Le XXIe siècle sera électrique, solaire, vert ou
nucléaire. Mais s’il n’est pas souverain, ce sera de l’esclavage caché. Il ne
s’agit pas seulement d’un débat énergétique, mais d’un débat politique.
Quiconque contrôlera l’hydrogène vert dans les 20 prochaines années contrôlera
l’industrie, les transports, l’alimentation, le commerce mondial ; il
contrôlera l’avenir.
Et l’avenir n’est pas attendu, il est contesté. »
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