Haïti, l’Ukraine et l’Argentine : élaborer l’État failli
Par Alejandro Marcó del Pont
Ce que nous appelons “échec” est, en réalité, une forme de gouvernance extraordinairement réussie pour une poignée d’individus (El Tábano Economista)
La narration conventionnelle dominante en relations
internationales qualifie « l’État failli » d’anomalie, de désastre politique,
de vide de pouvoir ; un territoire plongé dans le chaos, où la loi est
supplantée par la violence primaire et où la communauté internationale doit
débattre, non sans une part de commisération mêlée à de la lassitude, de
l’opportunité d’une intervention humanitaire ou de stabilisation, selon
l’intérêt stratégique du moment.
La thèse sous-jacente est bien plus directe et révélatrice :
ce que l’on diagnostique comme « failli » n’est que rarement le résultat d’un
effondrement spontané, mais bien plus souvent celui d’un processus méthodique
et délibéré. On prive l’État de sa capacité à servir le bien commun pour le
transformer en une machine d’extraction de rentes. Ce que l’on nomme État
failli n’est que l’expression ultime d’un pouvoir dévoyé, qui trouve dans la
façade du chaos et dans la dramaturgie de l’ingouvernabilité son instrument de
domination et d’enrichissement le plus efficace et opaque.
Haïti, l’Ukraine et l’Argentine, trois nations aux contextes
apparemment disparates, forment un prisme redoutable pour observer ce phénomène
global. Ils n’illustrent pas des États ayant échoué, mais bien des élites ayant
parfaitement réussi leur but ultime : démanteler l’idée même de bien commun
pour installer, sur ses ruines, un État parallèle dans lequel elles opèrent en
toute impunité. Le chaos n’est en rien un problème ; il est la solution trouvée
pour masquer le plus monumental des pillages.
Haïti incarne l’archétype le plus brutal de cette dynamique.
La narration mondiale le résume à une tragédie perpétuelle, succession de
catastrophes naturelles, de coups d’État et de violences de gangs, qui
condamnent le peuple à une misère insoluble. Mais cette présentation occulte de
façon intentionnelle toute l’« ingénierie politique » qui a manufacturé ce
réel. Les gangs qui sèment aujourd’hui la terreur à Port-au-Prince et
contrôlent 90% de la capitale ne sont pas des entités organiques, spontanées,
nées de la marginalité. Ils résultent d’une stratégie concertée des élites
économiques et politiques haïtiennes, avec la complicité d’intérêts extérieurs.
Cet « état d’ingouvernabilité » offre à ces élites une
impunité absolue : elles opèrent libres de tout contrôle fiscal, judiciaire ou
social. L’effondrement organisé des structures étatiques formelles ne signifie
pas l’absence de gouvernement, mais sa privatisation sélective, où seuls les
aspects les plus lucratifs sont accaparés par des acteurs non étatiques inféodés. Dans ce schéma, les gangs agissent comme bras armé et partenaires
commerciaux. Ils contrôlent les ports stratégiques, imposent leurs propres
taxes parallèles, dominent la distribution des biens essentiels, de
l’alimentation au carburant, monopolisent la fourniture d’électricité
(provoquant des pénuries artificielles pour gonfler leurs profits sur le marché
noir) et rackettent tout le tissu économique, formel comme informel, instaurant
un impôt prédateur.
Les conglomérats industriels haïtiens, monopolisant
l’import-export, négocient directement avec ces gangs pour sécuriser leurs
marchandises, externalisant le coût de la « protection » et intégrant
l’extorsion à leur structure de coûts. L’élite prospère dans ce système de
prédation qui l’exonère de toute responsabilité sociale : pas d’éducation, pas
de santé, pas de services. Quant à la violence, elle se révèle être une digue
efficace contre toute tentative d’organisation populaire remettant en cause le statu
quo.
En Ukraine, une version militarisée, sophistiquée et
légitimée par la guerre nationale émerge. La vision occidentale dominante est
celle d’un État uni héroïquement face à une agression impérialiste, engagé sur
la voie vertueuse des réformes démocratiques et de la lutte anticorruption.
Mais cette imagerie, cruciale pour le maintien du soutien militaire et
financier, s’oppose nettement à la réalité intérieure.
La guerre n’a pas éradiqué les vieilles structures
oligarchiques, au contraire, elle les a renforcées en leur fournissant une
couverture nationaliste parfaite. Le cas du bataillon Azov, désormais intégré à
la Garde nationale tout en préservant sa chaîne de commandement autonome et son
idéologie, illustre ce pouvoir. D’antenne volontaire à plusieurs corps de
l’armée regroupant des dizaines de milliers de soldats, Azov représente un
pouvoir dans l’État, agissant comme bras armé de l’oligarchie et de l’extrême
droite, garantissant le contrôle territorial et économique de ses piliers, et
participant au pillage systématique des ressources du pays, normalement
destinées à l’effort de guerre.
La corruption endémique, dénoncée même par les alliés
occidentaux, n’est pas une quelconque anomalie, mais le cœur même du système.
Il s'agit d’un État parallèle qui s’empare des instruments formels du pouvoir —
lois, décrets, sanctions — pour enrichir une toile d’acteurs privés.
La mobilisation générale, loin d’unifier le peuple, dévoile
une fracture de classes profonde. Comme l’ont documenté divers analystes, il
s’agit « d’une guerre menée par des pauvres ». Les lois de mobilisation sont
appliquées avec une perversité sélective. Tandis que la jeunesse rurale ou
pauvre est enrôlée de force, l’élite urbaine parvient à y échapper par
pots-de-vin, faux certificats ou émigration.
Sous la pression du FMI, le gouvernement Zelensky impose des
politiques fiscales régressives, hausse les impôts sur une population déjà
épuisée, et réduit les dépenses sociales. La guerre fonctionne alors comme
écran de fumée facilitant une double dynamique : concentration extrême de la
richesse entre les mains d’une oligarchie militarisée, et transfert du fardeau
humain et économique sur les secteurs les plus démunis.
Le récit du héros au front masque en réalité l’impunité du
pillage à l’arrière.
En Argentine, c’est la version financiarisée et postmoderne
de l’État failli qui prévaut. Ici, l’instrument de domination n’est ni le gang
armé ni le bataillon d’extrême droite, mais le capital financier transnational
appuyé sur ses complices locaux. On vend l’idée d’une nation structurellement
ingouvernable, prisonnière de son populisme et continuellement au bord du
gouffre par incapacité à « vivre selon ses moyens ». Ce récit camoufle le fait
que la crise fiscale permanente profite à une élite bien précise.
Le mécanisme se distingue par sa simplicité : une fraction
de l’oligarchie argentine, alliée aux monopoles d’exportation (agro, énergie,
mines) et aux groupes financiers, a besoin d’échapper à l’impôt, de déréguler
le marché et de fuir les capitaux. Il leur faut donc maintenir l’État en crise
de dette permanente.
L’endettement extérieur massif n’est pas fortuit : c’est un
outil de politique. Chaque prêt du FMI ou émission de dette s’accompagne
d’exigences de coupes budgétaires, de privatisations et de dérégulation. Ces
mesures, sous couvert de « réforme », affaiblissent le rôle de l’État
régulateur et transfèrent pouvoir et ressources vers le privé.
Les « propriétaires du secteur externe » profitent
doublement : spéculation sur le dollar pour payer la dette extérieure, puis sur
la dette intérieure, tout en opérant sur un marché du travail dérégulé, où ils
exportent en dollars et paient en pesos. Javier Milei n’est pas un iconoclaste,
mais l’expression paroxystique de cette logique : son « plan d’austérité
jusqu’à l’os » n’est que l’accélération finale d’un processus de plusieurs
décennies, le démantèlement du pouvoir public au profit d’une oligarchie financière.
Les scandales de corruption frappant son gouvernement,
notamment ceux impliquant sa sœur, Karina Milei, pour des contrats opaques et
la siphonnage de fonds à l’agence nationale du handicap (ANDIS), n’ont rien
d’accidentel : ils sont la conséquence logique d’un projet où l’État n’est plus
gardien du bien commun, mais simple butin à répartir entre affidés. La
rhétorique de l’« anarcho-capitalisme » se traduit par la livraison complète de
l’État aux intérêts privés.
La « liberté » prônée n’est rien d’autre que l’absence de
fiscalisation, d’impôts ou de comptes à rendre à une société maintenue en état
de choc par l’inflation, la volatilité du change et la récession. Le chaos
économique n’est pas un effet collatéral, mais la condition nécessaire à
l’enrichissement extrême de quelques-uns. L’État failli argentin est un tableur
Excel, une crise d’endettement précisément orchestrée qui enrichit ceux qui
professent l’austérité pour les autres.
Ce triptyque expose une vérité aussi brutale qu’inquiétante
pour l’ordre international dominant. La figure de l’État failli, accident de
l’histoire ou pathologie du « Sud global », n’est qu’un mythe utile, qu’il faut
démythifier d’urgence. Haïti, l’Ukraine, l’Argentine démontrent, chacun à leur
manière, que l’« échec » étatique incarne bien souvent le succès le plus pur
des élites prédatrices locales et globales.
Traduction Bernard Tornare
⚠ Traduction réalisée pour
diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés
sont ceux de l’auteur initial.
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