La manière dont fonctionne la propagande de guerre
Comment rendre une démocratie «prête pour la guerre» (partie 2)
Par Robert Seidel
En politique, il existe un moyen très répandu d'éviter tout
débat objectif: qualifier son adversaire de «bizarre», voire de «monstre». On
peut alors «se permettre» tout et n'importe quoi sans avoir à entrer dans le
vif du sujet. Pour justifier les guerres, on va encore plus loin. Sinon,
presque personne ne commettrait les actes de guerre barbares qu’on attend
d’elle. Et encore moins si cela risque de nuire à soi-même, voire à sa femme,
son fils, sa fille ...
Pour préparer une guerre, il faut manipuler les sentiments
et les opinions des gens (cf. partie 1).
C'est ce qui se passe actuellement. A l'aide des médias de masse, des «réseaux
sociaux» et de méthodes issues de la psychologie publicitaire, on a développé
un vaste répertoire pour préparer mentalement les démocraties à la guerre, de
manière subreptice. Une «disposition à la guerre» (la «Kriegsbereitschaft»
allemande) qui, d'un point de vue psychologique, équivaut à un endurcissement
émotionnel.
Sentiments et fausses informations – «Suis-je du côté des
bons?»
Comment les relations publiques génèrent-elles une
«disposition à la guerre»? Voici quelques aspects fondamentaux. La «propagande»
– appelée «relations publiques» (RP) dans un sens positif – abuse des
dispositions sociales de l'être humain. Il y a notamment le désir profond
d'appartenir à un groupe, de bien faire les choses, d'être aimé et reconnu. Ce
désir est lié à la peur de ne plus appartenir à un groupe ou d'être exclu. Ces
désirs et ces peurs sont manipulés de manière ciblée par des forces extérieures.
Exemple: lorsque le comportement d'une personne est jugé
négativement, les observateurs ont souvent une réaction inconsciente qui les
pousse à se distancier intérieurement de la personne critiquée ou à veiller à
ne pas montrer eux-mêmes les traits jugés négatifs. Ceci afin de ne pas devenir
soi-même une «victime» et de continuer d’appartenir à la majorité. Ce
comportement se déroule inconsciemment en quelques fractions de seconde. Il n'y
a pratiquement pas de réflexion consciente. Certains ont néanmoins la conscience
et le courage de se ranger du côté d'une personne supposée «stigmatisée».
Même de petits signaux visuels suffisent à déclencher ces
réactions inconscientes: par exemple, un sourire approbateur ou un roulement
des yeux méprisant. Cela peut venir d'«autorités», de stars, de politiciens, de
personnalités ou même de connaissances – et déjà, quelqu'un est considéré comme
«bon» ou «mauvais». Les attitudes ou les comportements sont ainsi évalués et
imposés. Ils peuvent également être créés et diffusés artificiellement
(psychologie publicitaire).
Manipulations – «spins»
La manipulation a toujours existé au niveau linguistique.
Dans les années 1980, le terme «spin doctor» est apparu dans le domaine
politique américain. Il désigne des experts en relations publiques dans le
domaine de la politique et de l'économie. Le mot anglais «spin» signifie
«tourner». Il s'agit de présenter un fait négatif au public sous un jour
positif, ou inversement.
Il est désormais communément admis que des faits négatifs
sont présentés sous un jour positif. On peut observer ce phénomène en
politique, dans l'administration, dans l'économie ou même dans la vie
associative. Au lieu de nommer un état, par exemple «fait de manière
imprécise», «résultat négatif» ou «conséquences catastrophiques», on utilise
souvent des termes tels que «ambitieux» ou «presque atteint». Ce type de
description peut finalement donner une impression contraire, voire conduire à
une évaluation différente d'une situation.
Ainsi, un acte de guerre peut être décrit soit de «guerre
d'agression contraire au droit international» soit d’«opération préemptive
ciblée». Ces deux termes évoquent des associations différentes. Ce
rééquilibrage est également appelé «Wording» (reformulation).
Si l'on réinterprète l'ensemble d'une situation, telle que
le démantèlement des exploitations agricoles familiales dans l'UE, en la
qualifiant de «politique environnementale», on parle alors de «framing»
(cadrage).
Puis, lorsqu'un contexte global large s'ancre dans la
conscience collective et peut être invoqué à tout moment, on parle alors de
«narratif» ou de «récit».
La majorité a toujours raison
Une autre technique de manipulation consiste à donner
l'impression qu'une majorité partage une opinion donnée. Cela permet de
provoquer inconsciemment un changement d'attitude, car tout le monde veut faire
partie de la communauté. La répétition constante d'une position spécifique
suggère l'existence d'une «majorité». Les déclarations officielles, les médias
grand public, les réseaux sociaux ou les événements publics créent cette
impression, indépendamment de la réalité.
Les opinions sont diffusées de manière ciblée non seulement
par les actualités et les informations médiatiques, mais aussi par les romans,
les magazines, les séries télévisées, les films (par exemple Hollywood,
Netflix) ou lors d'événements de divertissement. Un message répété à plusieurs
reprises se transforme en une «certitude» intérieure (par exemple, «Poutine est
bon/méchant» ou «les shorts sont à la mode/démodés»). Les comportements sont
également influencés («exemplaire»/«impossible»). Les impressions visuelles
sont particulièrement efficaces. Les images ou les films ont un effet direct
sur l'inconscient.
La pression à s'adapter (pression à se conformer),
c'est-à-dire le fait de devoir partager une certaine attitude ou opinion avec
la majorité supposée, empêche en outre toute réflexion consciente et critique.
Combinées à d'autres techniques de relations publiques, ces impressions peuvent
même donner lieu à des phénomènes de psychologie de masse, tels que des
hystéries collectives «spontanées» (événement au Palais des sports de Berlin,
en février 1944) ou des manifestations «spontanées» (destruction des bureaux du
parti CDU, en janvier 2025).
Les informations – falsifications, mensonges,
manipulations
Dans le domaine de l'information, il est courant de déformer
la réalité ou de la présenter sous un jour complètement différent en omettant
certains éléments ou en mentant. Les informations ou les «nouvelles» sont
l'objet le plus prisé pour les manipulations. Il est d'autant plus désastreux
que presque tous les consommateurs de médias se fient à «leurs» informations,
qu'ils jugent «objectives» et «vraies». Il est donc d'autant plus important de
se méfier des informations et de les vérifier. Cela est désormais possible
grâce à une multitude de petits médias.
Volker Bräutigam et Friedhelm Klinkhammer, experts et
initiés allemands dans le domaine de l'information, se sont donné pour mission
depuis plusieurs décennies d’analyser, entre autres, les manipulations du
fleuron de l'information allemande, le journal télévisé «Tagesschau» de la
chaîne ARD. Ils ont rempli des livres entiers avec les manipulations commises
dans les émissions, mais ils n'ont pas réussi à sensibiliser le grand public.
Albrecht Müller, un pilier politique du SPD, s'est donné
pour mission, avec la création du site «Nachdenkseiten»
(www.nachdenkseiten.de), de dénoncer les incohérences et les fausses
déclarations dans le domaine politique et dans les médias. Lui et son équipe ne
sont pas à court de travail, bien au contraire.
Emilie Böhm («Kriegsberichterstattung: Die Simulation von
Ausgewogenheit», 23 juin 2025) a analysé à titre d'exemple à quel point un
reportage «objectif» peut être manipulateur en se basant sur le «Tagesschau» du
14 juin 2025. Après les tirs de missiles entre Israël et l'Iran, le reportage a
donné la parole à des personnes concernées des deux côtés, apparemment de
manière équilibrée. Mais grâce au travail de la caméra et de la présentation,
l'opinion du spectateur est très subtilement manipulée. L'analyse de Böhm est
un exemple édifiant de manipulation.
Le «tapis d'opinions»
A l'aide de manipulations psychologiques, d'omissions, de
déformations ou de mensonges, les médias créent une «opinion» sur un sujet
complexe. Dans l'ensemble, il en résulte un «tapis d'opinions et d'humeurs» sur
lequel chaque «consommateur» «classe correctement» toute information de son
propre chef. Il en résulte un «récit», également appelé «narratif». Il n'y a
plus de débat critique. Aujourd'hui, par exemple, une seule déclaration
positive au sujet du président russe Vladimir Poutine dans un texte ou une
émission quelconque suffit à discréditer toutes les autres déclarations
contenues dans ce reportage, aussi vraies et justes soient-elles. La censure
s'est désormais installée dans l'esprit des citoyens.
L'utilisation accrue de l'IA ouvre des possibilités encore
beaucoup plus sophistiquées de manipuler les «informations» afin qu'elles
s'adaptent parfaitement à chaque important «récit». Malheureusement, avec
l'augmentation considérable des budgets militaires, il faut s'attendre à ce que
la population soit confrontée de manière encore plus massive à de véritables
«fausses nouvelles» (guerre cognitive) de la part des autorités officielles et
des médias grand public dans les semaines à venir.
Elargir le spectre des opinions
Le contrôle des médias grand public, c'est-à-dire des médias
qui influencent l'opinion, est une condition préalable au maintien d'un tapis
d'opinions. C'est précisément pour cette raison que les médias «dissidents»
plus importants sont combattus par tous les moyens (y compris illégaux) (cf.
partie 1).1 En effet, les positions souvent exprimées et divergentes du courant
dominant élargiraient l'éventail des opinions et conduiraient à un débat plus
ouvert et plus objectif. Cela est activement empêché, car il faut maintenir
l’étroit «couloir de l'opinion». Il existe néanmoins un tapis coloré de médias
diversifiés, indépendants de l'Etat, de tailles et d'orientations très variées.
La liberté d'expression, pilier fondamental de toute
démocratie libérale, est désormais considérée comme un facteur perturbateur
dans de nombreux pays «occidentaux». Les médias indépendants de tout lien
étatique restent donc d’autant plus importants!
Traduction Point de vue suisse
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