Comique et déchirant : notes sur la fin de l’Europe
Par Franco “Bifo” Berardi
CNN diffuse les images des funérailles d’un jeune soldat
ukrainien. Sa femme pleure devant le cercueil et dépose des fleurs. Drapeaux
rouges et noirs, un grand « A » encerclé au premier plan. Je me souviens que,
dès les premiers jours de la guerre, Vasyl, un ami ukrainien qui se définit
comme anarcho-socialiste, m’avait écrit : « Si Poutine gagne, le fascisme
prévaudra dans le monde entier. »
Il avait raison, et aujourd’hui le triomphe du fascisme se
voit partout. Le problème, c’est que ce triomphe aurait eu lieu même si
Zelensky avait gagné la guerre. Mais voir les images d’un jeune anarchiste —
qui aurait pu être mon étudiant si j’avais enseigné à Kiev — est une douleur
intime ; voir la jeune femme qui fut sa compagne pleurer à ses côtés est une
douleur sans remède.
Le sommet de Washington, en revanche, avait tout de la farce
: Trump, avec son sourire sardonique, saluant les vaincus comme un maître de
cérémonie cynique. Zelensky, engoncé dans un costume sombre loué pour
l’occasion, apparaissait ridicule. Assis sur la même chaise qu’en février,
lorsqu’il s’était fait traiter comme un domestique par Vance et ridiculiser par
Trump devant un milliard de spectateurs, le perdant ne cesse de remercier,
remercier, remercier encore. On se demande bien : remercier pour quoi ?
Car l’homme qu’il remercie tout sourire revient précisément
d’une rencontre avec Poutine — pourtant recherché par un mandat pénal
international. En Alaska, ils ont parlé du partage de l’Arctique et, en
passant, de la reddition inconditionnelle de l’Ukraine. Voilà le vrai contenu
de cette “cumbre”, même si les clowns européens (l’oncle Macron, la tante
Meloni, la grand-mère Ursula et toute la famille des parents éloignés du
perdant ukrainien) font semblant d’évoquer les garanties offertes à son
petit-fils. Mais personne ne prononce les mots “Donbass” ni “Crimée” : ce
serait trop vulgaire.
Ce qui restera dans l’histoire comme la guerre d’Ukraine (si
jamais il reste des historiens pour écrire l’Histoire, ce dont je doute
fortement) fut à l’origine une illumination géniale du gouvernement Biden :
provoquer un bain de sang à l’Est de l’Europe pour détruire l’Europe et
affaiblir la Russie simultanément.
Le premier objectif, au moins, fut atteint avec éclat. Pour
saisir le poids actuel de l’Europe, il suffit de regarder Macron assis près de
Trump, ce même Trump qui l’a publiquement traité de crétin bavard. Mais Macron
feint que tout va bien avec le Parrain et, l’air crispé, marmonne des fadaises,
pendant que le Parrain lui adresse un petit sourire carnassier.
L’objectif initial a donc été rempli : rupture des relations
économiques entre la Russie et l’Allemagne, sabotage définitif du Nord Stream
2. Vance résuma la situation avec sa clarté coutumière : « D’abord ils étaient
nos sujets, maintenant ce sont nos ennemis », déclara le numéro deux à Munich.
Punies par des droits de douane qui feront sombrer
l’économie européenne, les ex-sujets devenus ennemis doivent désormais investir
leur capital dans le pays qui les humilie, et acheter des armes à ceux-là mêmes
qui ont trahi l’Ukraine pour livrer aujourd’hui des miettes d’armes à une
Ukraine exsangue.
La guerre inter-blanche se dirige vers une conclusion
(temporaire) avec le bilan suivant : la civilisation blanche est à présent sous
la coupe des puissances nucléaires arctiques (États-Unis et Russie), l’Union
européenne n’est plus qu’un cadavre ambulant, et l’Ukraine n’est plus qu’un
territoire détruit, ruiné, vidé de ses habitants, contrainte d’offrir ses
ressources à ceux qui l’ont d’abord poussée au massacre, puis trahie sans
vergogne.
Quant au second objectif — affaiblir la Russie — il fut un
fiasco complet. Les Américains, on le sait, sont des hommes pressés : ils
déclenchent des guerres à l’autre bout du monde, puis oublient pourquoi, et
abandonnent leurs protégés (surtout les protégées) à la merci de leurs
bourreaux.
Résultat : après Biden, l’ennemi déclaré des Russes, voici
venu le meilleur ami de Vladimir Poutine. Et un demi-million d’Ukrainiens —
plus, moins, nul ne le saura jamais — sont morts pour rien. C’est-à-dire pour
défendre les frontières sacrées de la mère patrie et, comme toujours, pour se
laisser abuser par le nationalisme des bouffons.
Traduction Bernard Tornare
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