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Affichage des articles du août, 2025

Haïti, l’Ukraine et l’Argentine : élaborer l’État failli

Par Alejandro Marcó del Pont Ce que nous appelons “échec” est, en réalité, une forme de gouvernance extraordinairement réussie pour une poignée d’individus (El Tábano Economista) La narration conventionnelle dominante en relations internationales qualifie « l’État failli » d’anomalie, de désastre politique, de vide de pouvoir ; un territoire plongé dans le chaos, où la loi est supplantée par la violence primaire et où la communauté internationale doit débattre, non sans une part de commisération mêlée à de la lassitude, de l’opportunité d’une intervention humanitaire ou de stabilisation, selon l’intérêt stratégique du moment. La thèse sous-jacente est bien plus directe et révélatrice : ce que l’on diagnostique comme « failli » n’est que rarement le résultat d’un effondrement spontané, mais bien plus souvent celui d’un processus méthodique et délibéré. On prive l’État de sa capacité à servir le bien commun pour le transformer en une machine d’extraction de rentes. Ce que l’on nomme ...

De la campagne de la terreur à la culture de la peur

Par Marcelo Trivelli La peur est la matière première la plus rentable de la politique. Elle se cultive, se dose et s’utilise pour gagner des élections ou consolider des pouvoirs autoritaires. En politique, il convient de distinguer entre la campagne de la terreur classique et la culture de la peur. La première s’emploie lors des périodes électorales pour brandir les soi-disant dangers d’une victoire de l’adversaire : « si vous votez pour eux, vous perdrez votre maison », « s’ils gagnent, ce sera la crise ». Cette ressource, aussi vieille que les urnes, peut être efficace à court terme, mais elle s’use rapidement lorsque les citoyens constatent que les annonces apocalyptiques se réalisent rarement. La culture de la peur, en revanche, est plus profonde et persistante. Il s’agit d’ancrer dans la société l’idée que nous sommes en permanence menacés : par les délinquants, les migrants, la corruption, l’inefficacité de l’État. C’est une peur diffuse et constante, entretenue quotidienneme...

L’impérialisme narcissique et la lutte contre celui-ci : le rôle de la Résistance

Par Alexander Tuboltsev Parfois, les œuvres écrites à l’époque antique frappent par leur actualité. Par exemple, la biographie du souverain hellénistique Démétrios Poliorcète, rédigée par le célèbre philosophe Plutarque, est particulièrement intéressante d’un point de vue de la psychologie politique. Démétrios Poliorcète était réputé pour son arrogance et son ego surdimensionné, comme en témoignent Plutarque, mais aussi l’historien grec Diodore de Sicile. Avec le recul moderne, on peut qualifier Démétrios de narcissique politique. Ainsi, après avoir pris Athènes, il y reçut des honneurs incroyables : les Athéniens lui érigèrent des statues, lui octroyèrent un pouvoir quasi illimité, renommèrent un des mois de l’année à son nom et l’aristocratie rivalisait pour flatter son ego. Démétrios savourait le fait d’être le centre de l’attention. Mais le destin en décida autrement, soulignant la fragilité d’un pouvoir bâti sur le narcissisme politique. Après sa défaite lors de la bataille ...

Comique et déchirant : notes sur la fin de l’Europe

Par Franco “Bifo” Berardi CNN diffuse les images des funérailles d’un jeune soldat ukrainien. Sa femme pleure devant le cercueil et dépose des fleurs. Drapeaux rouges et noirs, un grand « A » encerclé au premier plan. Je me souviens que, dès les premiers jours de la guerre, Vasyl, un ami ukrainien qui se définit comme anarcho-socialiste, m’avait écrit : « Si Poutine gagne, le fascisme prévaudra dans le monde entier. » Il avait raison, et aujourd’hui le triomphe du fascisme se voit partout. Le problème, c’est que ce triomphe aurait eu lieu même si Zelensky avait gagné la guerre. Mais voir les images d’un jeune anarchiste — qui aurait pu être mon étudiant si j’avais enseigné à Kiev — est une douleur intime ; voir la jeune femme qui fut sa compagne pleurer à ses côtés est une douleur sans remède. Le sommet de Washington, en revanche, avait tout de la farce : Trump, avec son sourire sardonique, saluant les vaincus comme un maître de cérémonie cynique. Zelensky, engoncé dans un costum...

Comment est morte la démocratie occidentale

Le cri d’alarme de Thomas Fazi : « Le vrai changement est une illusion » Krisis publie l’acte d’accusation de Thomas Fazi contre le délitement du système démocratique en Occident. Dans une dénonciation incisive, l’analyste montre comment la censure, la criminalisation du dissensus et la manipulation des institutions sont devenues des outils permettant de maintenir le pouvoir des élites. De la France à la Roumanie, en passant par l’Union européenne et les États-Unis, selon Fazi, la démocratie substantielle s’est érodée, remplacée par un système qui favorise l’oligarchie. Les crises économiques, sociales et géopolitiques ont accentué cette tendance, tandis que les formes de répression et de manipulation s’enrobent du prétexte de défendre la démocratie. La brève période de démocratie substantielle de l’après-guerre n’est plus qu’un souvenir. Et l’avenir s’annonce sombre. Par Thomas Fazi En Allemagne, la police a récemment perquisitionné les domiciles de centaines de citoyens accusés...

Parler de la pauvreté à Cuba sans mentionner les USA ? C’est comme parler de génocide en Palestine sans mentionner Israël

Par José Manzaneda Pouvez-vous imaginer que les principaux médias internationaux nous informent sur les morts et le drame humain à Gaza sans parler des bombardements israéliens ? Ou qu’ils blâment les autorités locales palestiniennes pour le manque de nourriture et de médicaments ? Non, ne soyez pas choqués par ces questions. Parce que c’est ce que font les grands médias par rapport à un autre drame humain : celui qui, aujourd’hui, se déroule à Cuba, victime aussi d’une guerre. Au cours des sept dernières années, s’ajoutant au blocus économique traditionnel plus de 250 nouvelles sanctions et une politique de menaces contre les gouvernements et les entreprises du monde entier, la Maison-Blanche a réussi à détruire totalement ou partiellement les sources de revenus de Cuba. Les trois secteurs bombardés, avec une hargne particulière, au cours de cette dernière étape, sont : le tourisme, principalement celui en provenance d’Europe, mais aussi celui qui a été tièdement autorisé fût un...

La vraie raison pour laquelle l’Occident est belliciste contre la Chine

Le développement économique spectaculaire de la Chine a fait augmenter le coût de la main-d’œuvre et réduit les profits des entreprises occidentales. Par Jason Hickel et Dylan Sullivan Au cours des deux dernières décennies, la posture des États-Unis à l'égard de la Chine est passée de la coopération économique à une franche hostilité. Les médias et les responsables politiques américains tiennent un discours anti-chinois persistant, tandis que le gouvernement américain impose des restrictions commerciales et des sanctions à l'encontre de la Chine, en plus de poursuivre un renforcement militaire à proximité du territoire chinois. Washington souhaite faire croire que la Chine représente une menace. L’ascension de la Chine menace effectivement les intérêts américains, mais pas dans le sens où l’élite politique américaine cherche à l’expliquer. La relation États-Unis-Chine doit être comprise dans le contexte du système capitaliste mondial. L’accumulation du capital dans les ...

L’Afrique pillée

Par Mauricio Herrera Kahn Le continent le plus riche de la Terre reste son plus ancien butin. Avant le lithium, il y avait l’or. Avant le coltan, il y avait l’ivoire. Avant le gaz, il y avait les corps. L’Afrique n’a pas commencé pauvre. Elle a été appauvrie. Pendant des siècles, son territoire a été pillé par des empires, des entreprises, des banques, des trafiquants et des gouvernements qui parlent de civilisation d’une main tout en signant des contrats de pillage de l’autre. L’Afrique n’est pas un mystère : elle est la preuve brutale d’un pouvoir débridé. Les colonisateurs sont arrivés avec des cartes et des armes, traçant des frontières là où vivaient des cultures. Ils ont pris l’or du Ghana, le caoutchouc du Congo, les diamants de la Sierra Leone et ont embarqué des millions de personnes sur des navires négriers. Ce fut la plus grande exportation forcée de main-d’œuvre de l’histoire. Et lorsque l’esclavage formel a pris fin, un autre a commencé : celui des entreprises extrac...

Éduquer comme Dieu l’ordonne

Par Renán Vega Cantor Le déclin des États-Unis en tant que puissance mondiale commence chez eux, et l’éducation constitue un terrain privilégié pour comprendre cette décadence. Cela démontre que l’histoire n’avance pas nécessairement en ligne droite, en suivant un chemin irréversible de progrès et d’amélioration des conditions existantes. Alors que dans plusieurs États des États-Unis ont été adoptées des lois obligeant à afficher dans toutes les salles de classe des écoles publiques le texte des Dix Commandements, l’impression qui s’en dégage est que nous ne sommes pas au XXIe siècle — époque où l’on suppose que la majorité de la population est alphabétisée et a reçu un minimum de formation scolaire — mais que nous sommes revenus à des périodes d’obscurantisme que l’on croyait dépassées par la modernité capitaliste. C’est concrètement le retour en arrière de l’éducation laïque, l’un des principaux acquis de l’humanité au cours des deux derniers siècles, au profit d’une éducation cl...

Bataille culturelle ou saut évolutif ?

Par Guillermo Sullings Ces derniers temps, nous avons assisté à une montée en puissance des mouvements de droite et d’extrême droite à travers le monde, gagnant du terrain électoral dans de nombreux pays et accédant au pouvoir dans plusieurs autres. D’un point de vue économique, nous sommes habitués depuis des décennies à la progression du néolibéralisme, qui a toujours défendu les intérêts d’un pouvoir économique concentré. Cependant, ce dernier a eu tendance à le faire en faisant pression sur les gouvernements de droite et progressistes pour qu’ils mettent en œuvre des politiques économiques favorisant le secteur bancaire et la concentration du capital en général, tout en maintenant un certain niveau de « politiquement correct » afin de s’adapter aux changements. Ainsi, nous avons vu des gouvernements mettre en œuvre des politiques économiques néolibérales, mais avec une approche légèrement plus moderne dans d’autres domaines, comme les droits des minorités, la protection de l’...

Énergie et souveraineté, la carte du pouvoir

Par Mauricio Herrera Kahn Qui ne contrôle pas son énergie n’a pas de patrie, il a un territoire. Le monde de l’énergie et le nouveau colonialisme L’énergie ne se résume pas à l’électricité, ni au pétrole, ni aux turbines qui tournent au gré du vent. L’énergie, c’est le pouvoir, c’est l’indépendance ou la vassalité, c’est la guerre ou le développement. Et ce à quoi nous assistons aujourd’hui, à l’échelle planétaire, n’est pas une transition propre vers un monde vert, mais une reconfiguration brutale du pouvoir mondial. Sous le langage poli de la décarbonation se cache une course au contrôle des sources, des minéraux, des voies d’approvisionnement et des technologies. Qui contrôle l’énergie contrôle le monde. Qu’il s’agisse de charbon, de pétrole, de gaz, de lithium ou d’uranium, ou d’énergies renouvelables ou fossiles, peu importe. Ce qui compte, c’est qui tient le commutateur. Et aujourd’hui, ce commutateur n’est plus là où il était. Les États-Unis ne contrôlent plus tout, l’Eu...