Un nouvel ordre mondial n’est pas en train d’arriver, il est déjà là – et voici à quoi il ressemble

 Par John Rennie Short

Le 3 septembre 2025, la Chine a célébré le 80ᵉ anniversaire de sa victoire sur le Japon en organisant une cérémonie savamment mise en scène, au cours de laquelle 26 dirigeants mondiaux ont assisté, depuis la tribune officielle, à une démonstration impressionnante de la puissance militaire de Pékin.

Cette démonstration de force n’avait rien d’anodin et a relancé, dans les médias occidentaux, le débat sur l’éventuel basculement vers un « nouvel ordre mondial » centré sur la Chine, en remplacement de l’ordre international « fondé sur des règles » dominé par les États-Unis.

En tant qu’analyste des questions géopolitiques, je considère pourtant que ce nouvel ordre mondial existe déjà. Il est certes instable, et les États-Unis y jouent encore un rôle central, mais la recomposition est engagée – et au fur et à mesure de son évolution, elle donnera naissance à un système de plus en plus éloigné de celui qu’il remplace.

Brève histoire des ordres mondiaux

L’histoire mondiale peut se lire comme une succession d’ordres, chacun défini par un rapport de forces dominant, ses institutions et ses normes propres.

De 1815 à 1880, le Royaume-Uni fut la superpuissance incontestée, avec un empire et une marine qui s’étendaient sur toute la planète. De 1880 à 1945, une période de rivalités impériales vit d’autres puissances – européennes pour l’essentiel, mais aussi les États-Unis – tenter d’imiter Londres et de saper sa suprématie. Ce cycle céda ensuite la place, entre 1945 et 1991, à un monde bipolaire dominé par deux superpuissances concurrentes : l’Union soviétique et les États-Unis.

La chute de l’URSS inaugura une brève ère unipolaire, de 1991 à 2008, marquée par la domination militaire et économique de Washington. Profitant du recul du communisme international, les États-Unis consolidèrent leur influence, de pair avec l’ordre international dit « fondé sur des règles » qu’ils avaient contribué à mettre en place après 1945 à travers l’OMC, la Banque mondiale et le FMI.

Cette suprématie fut rapidement ébranlée par la longue « guerre contre le terrorisme », l’invasion désastreuse de l’Irak, l’occupation interminable de l’Afghanistan, puis la crise financière mondiale de 2008, qui affaiblit la puissance américaine et laissa vaciller l’adhésion citoyenne à son rôle de gendarme du monde.

Vers un monde multipolaire

Aujourd’hui, un nouvel ordre multipolaire émerge, structuré autour d’au moins quatre pôles de pouvoir distincts.

Les États-Unis demeurent centraux : immense territoire, économie dynamique, atouts géographiques grâce aux océans protecteurs et à des voisins moins puissants. Leur armée, présente dans le monde entier, reste une force majeure. Mais le coût de cette projection globale conduit Washington à transférer la charge à ses alliés, ce qui entraîne une remilitarisation de l’Europe et de l’Asie orientale, où la plupart des pays augmentent désormais leurs dépenses militaires.

Sur le plan économique, le libre-échange généralisé prôné par les États-Unis dans l’ère unipolaire laisse place à un regain de nationalisme économique. Washington, jadis chantre des marchés « ouverts », rétablit des barrières tarifaires inédites depuis des décennies. Ce recul de la mondialisation, associé aux réalignements militaires, fragilise la formation d’alliances durables. À court terme, les États-Unis peuvent exploiter leurs acquis, mais à long terme, d’autres pays chercheront à s’émanciper. Le fameux « siècle américain » célébré par Henry Luce en 1941 touche, en pratique, à sa fin.

La Chine est à présent un rival à parité, tant sur le plan économique que militaire. Sous la direction affirmée de Xi Jinping, Pékin assume ouvertement la volonté de construire un ordre mondial sinocentré, accompagné d’institutions et de dispositifs adaptés. À cette fin, elle fédère un axe de résistance face à l’ordre dominé par Washington. La Russie, prisonnière de son syndrome post-impérial, y joue un rôle important, mais reste un partenaire subalterne. Incapable de véritablement structurer, Moscou agit davantage comme perturbateur que comme architecte.

L’Europe, de son côté, se trouve confrontée à ce que le Premier ministre britannique Keir Starmer a qualifié de « défi générationnel » : alors que les États-Unis se détournent vers l’Indo-Pacifique, la menace russe se renforce aux frontières orientales du continent.

Après des décennies de démilitarisation, l’Europe se réarme : la Suède et la Finlande ont rejoint l’OTAN respectivement en 2023 et 2024. Dans les décennies à venir, l’UE pourrait émerger comme un pôle autonome, avec un agenda distinct de celui de Washington : davantage orientée contre la Russie, moins encline à soutenir Israël, peut-être plus ouverte à composer avec Pékin.

Mais ces trois grands pôles – États-Unis, Chine et Europe – sont confrontés à des défis internes majeurs : économies stagnantes, populations vieillissantes. Washington lutte avec les inégalités, l’instabilité politique et la dérive vers un autoritarisme compétitif. Pékin fait face à une armée encore peu éprouvée, à un ralentissement économique, à une crise démographique grandissante et à une future querelle de succession. L’Europe, elle, s’enlise dans le populisme nationaliste et voit ses charges sociales croître alors même que ses dépenses militaires explosent.

La montée du Sud global

Cette tripartition du monde rappelle étrangement celle imaginée par George Orwell dans 1984 : Océanie, Eurasie, Estasia, en guerre permanente et aux alliances fluctuantes. Mais à l’époque, la majeure partie de ce que l’on appelle aujourd’hui le Sud global était encore sous le joug colonial ou néocolonial. Ce n’est plus le cas.

Des pays comme le Brésil, l’Inde ou l’Indonésie s’imposent désormais comme acteurs majeurs. Le Sud global ne constitue pas encore un bloc cohérent, mais une mosaïque d’acteurs indépendants qui pratiquent une stratégie d’équilibre entre les grandes puissances.

Un monde en pleine mutation

Cette configuration ne signifie pas que l’équilibre est figé. Ce nouvel ordre est au contraire profondément instable et marqué par des convulsions qui promettent de longues années de turbulences. Les États-Unis comme la Chine ont besoin d’alliés, et le Sud global continuera de naviguer entre les camps rivaux.

Nous avançons donc vers une compétition constante, où les grandes puissances courtisent des partenaires tout en affrontant leurs contradictions internes. Beaucoup de questions demeurent sans réponse : qui sera capable de bâtir des alliances solides ? La Chine parviendra-t-elle à surmonter ses propres fragilités ? L’Europe parviendra-t-elle à s’unifier ? La Russie poursuivra-t-elle son rôle de fauteur de troubles ? Et qu’adviendra-t-il d’un monde « post-Trump », « post-Poutine » et « post-Xi » ?

Enfin, une interrogation surplombe toutes les autres : ces puissances sauront-elles gérer leurs rivalités autour d’intérêts communs – climat, pollution, pandémies – ou se laisseront-elles entraîner vers l’affrontement dans de nouveaux espaces de rivalité, de l’Arctique au cyberespace, de l’espace extra-atmosphérique aux océans, sans oublier les foyers géopolitiques déjà en ébullition ?

Tous les ordres mondiaux finissent par s’éteindre. L’enjeu est de savoir si celui-ci disparaîtra dans un murmure… ou dans un fracas.

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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