La nouvelle partition du monde : multipolarité ou impérialisme remastérisé ?
Guerre, multipolarité et capitalisme : les trois faces d’un même monstre...
Alors que la tension mondiale s’intensifie et que de
nouveaux blocs de pouvoir réclament leur place sur la scène globale, une
question cruciale traverse les débats : le « monde multipolaire » est-il une
voie vers la paix ou simplement un nouveau masque du même système
d’exploitation et de guerre ? Cet article démonte les illusions qui tentent de
blanchir le capitalisme sous de nouveaux drapeaux et alerte sur l’urgence de
regarder au-delà des noms et des couleurs des puissances qui aujourd’hui se
disputent la planète.
Par Manuel Medina
En des temps comme ceux-ci, où d’innombrables titres
annoncent chaque jour de « nouvelles alliances », il est très facile de tomber
dans le « changement de paradigme », ce mirage qui fait croire qu’un
bouleversement vraiment neuf serait en train de se produire.
Partout, on répète que nous vivons dans l’ère de la
multipolarité, que l’ancien ordre mondial dirigé par une seule puissance est en
train de céder la place à un scénario « plus équilibré », « plus pluraliste »,
« plus juste ».
Mais que se cache-t-il vraiment derrière ce discours ?
En réalité, ce que beaucoup interprètent comme une grande
transformation géopolitique n’est au fond qu’un simple réaménagement des forces
au sein du même système. Un système qui, même en changeant de protagonistes,
continue de tourner autour des mêmes axes : accumulation du capital,
compétition féroce et domination.
« Le monde multipolaire ne remet pas en cause le
capitalisme, il le reproduit avec de nouveaux protagonistes »
Un exemple illustratif se trouve dans l’enthousiasme avec
lequel certains gouvernements latino-américains – certains progressistes,
d’autres simplement pragmatiques – célèbrent leur rapprochement avec de
nouveaux blocs émergents, comme si cela les libérait automatiquement de leur
dépendance historique. On parle des BRICS comme contrepoids au « Nord global »,
mais on omet que les BRICS regroupent aussi des puissances capitalistes
défendant leurs intérêts avec la même voracité. Changer de partenaire ne revient
pas à changer de logique.
La guerre n’est pas une
erreur, c’est une conséquence
L’une des idées les plus répandues consiste à croire que les
guerres surgissent comme de simples « accidents », des malentendus, dus à
l’action de dirigeants irresponsables ou à des provocations ponctuelles. Mais
cette explication est dangereusement réductrice. Dans le monde actuel, la
guerre n’est pas une erreur mais une conséquence prévisible. C’est la
continuité logique d’un système incapable de se développer autrement que par le
conflit.
Ce système ne repose pas sur la coopération, mais sur la
compétition permanente. Les puissances n’agissent pas comme des voisins
cherchant à coexister en harmonie, mais comme des prédateurs se disputant le
même morceau de viande. Chaque bloc – qu’il soit ancien ou nouveau – cherche à
s’assurer des ressources, des routes commerciales et des zones d’influence. Et,
si nécessaire, n’hésite pas une seconde à recourir aux armes.
L’histoire nous l’a démontré à maintes reprises. La Première
Guerre mondiale n’a pas commencé parce qu’un archiduc fut assassiné, mais parce
que les grandes puissances européennes se disputaient colonies et marchés et
s’alignèrent en blocs militaires qui n’attendaient qu’une étincelle pour
exploser. La Seconde Guerre mondiale ne fut pas seulement le résultat du
fascisme, mais aussi du cataclysme économique des années 1930, qui poussa les
puissances à chercher des issues violentes à leur crise.
C’est pourquoi il ne suffit pas de parler de paix comme d’un
souhait moral ou d’un slogan abstrait. La paix ne peut émerger d’un système qui
nécessite la guerre pour survivre. Tant que prédominera la logique de
l’accumulation sans frein, tant que le capital devra s’étendre pour ne pas
s’effondrer, les conflits armés rôderont toujours, même lorsqu’ils s’habillent
de « défense », « souveraineté » ou « intervention humanitaire ».
Multipolarité : nouvelles faces, même fond
Parmi les discours les plus séduisants de ces dernières
années, on trouve celui qui propose la multipolarité – soit l’existence de
plusieurs pôles de pouvoir au lieu d’un seul – comme alternative à l’ancien
ordre impérialiste. À première vue, cela semble exact : il ne s’agit plus d’un
unique pays imposant ses règles au monde, mais de plusieurs acteurs disputant
des espaces, construisant des alliances régionales et générant de nouvelles
institutions. Mais c’est précisément là qu’il faut se méfier et examiner de
près.
« Il n’y a pas de paix possible sous aucun bloc
impérialiste ; il faut changer de système, pas d’amis »
Il ne s’agit pas seulement de combien de puissances
existent, mais de comment elles se comportent. Si toutes obéissent à la même
logique – celle du capitalisme de compétition, de la croissance des monopoles,
de l’exploitation des ressources et des personnes –, alors ce que nous avons
n’est pas un nouvel ordre, mais la reprise de l’ancien ordre avec de nouveaux
acteurs.
Regardons ce qu’il se passe dans certains pays d’Amérique
latine. Séduits par les prêts et les investissements de puissances émergentes,
ils célèbrent l’arrivée de nouvelles infrastructures et de contrats
commerciaux. Mais qu’en est-il des conditions de travail des ouvriers sur ces
projets ? Et des écosystèmes détruits par les mégaprojets extractivistes ? Ce
qui change, c’est le logo apposé sur les contrats, mais la logique
extractiviste demeure : exporter des matières premières et importer la
dépendance.
Un exemple emblématique : au XIXe siècle, lorsque les jeunes
républiques latino-américaines commencèrent à commercer avec l’Angleterre
plutôt qu’avec l’Espagne. Même si elles n’étaient plus des colonies formelles,
elles restèrent des économies subordonnées, dépendantes des exportations
agricoles ou minières et endettées auprès des banques de Londres. Elles
changèrent de maître, mais pas de logique.
Chine et amérique latine : une nouvelle dépendance
déguisée en opportunité
Au cours des deux dernières décennies, la Chine est devenue
l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Amérique latine, supplantant
des acteurs historiques comme les États-Unis ou l’Union européenne. Nombre de
gouvernements de la région se vantent de cette relation comme d’une «
alternative » à la tutelle nord-américaine, la présentent comme une voie vers
plus d’autonomie, plus de développement économique et d’intégration Sud-Sud.
Mais, lorsqu’on examine les données et la dynamique de cette
relation au-delà des apparences, ce qui apparaît n’est pas une rupture mais une
continuité du vieux schéma de dépendance, avec de nouveaux protagonistes et de
nouveaux termes.
Qu’exportent les pays latino-américains vers la Chine ?
Selon les chiffres de la CEPAL (2022), près de 70% des
exportations latino-américaines vers la Chine sont constituées de matières
premières non transformées ou à très faible valeur ajoutée. Les principaux
secteurs sont :
➤ Minéraux métalliques et non métalliques (fer, cuivre,
lithium)
➤ Soja et produits agro-industriels
➤ Pétrole et gaz naturel
➤ Viande bovine, poulet et poisson
Des pays comme Brésil, Argentine, Chili et Pérou
représentent la majorité de ces expéditions. À titre d’exemple, 60% du cuivre
chilien est exporté vers la Chine, et le Pérou suit le même schéma. En Bolivie
et Argentine, le lithium est extrait dans des conditions sociales et
écologiques contestables pour alimenter l’industrie technologique chinoise (et
mondiale) sans générer de véritable développement pour les régions
productrices.
Ce modèle est identique à celui poursuivi par l’Amérique
latine au XIXe et XXe siècle avec l’Angleterre, les États-Unis ou même l’Europe
à l’époque coloniale : envoyer des ressources naturelles brutes et recevoir des
produits manufacturés, de la technologie ou de la dette. C’est le fameux schéma
« centre-périphérie », dans lequel le centre industriel accumule capital et
technologie, et la périphérie reste prisonnière du rôle de fournisseur
primaire.
Investissements chinois : développement ou extractivisme
?
Beaucoup de pays reçoivent aussi d'énormes sommes
d’investissements chinois dans l’infrastructure, l’énergie et le transport.
Mais l’analyse de ces investissements révèle un autre schéma évident : ce sont
des mégaprojets conçus pour faciliter l’extraction et l’exportation de matières
premières, non pour diversifier l’économie locale.
Voyons quelques exemples :
Corridor Ferroviaire Bio-océanique
(Brésil-Bolivie-Pérou) : conçu pour faciliter le transport de minerais du cœur
de l’Amérique du Sud jusqu’aux ports du Pacifique.
Barrages hydroélectriques en Argentine (comme celui
de Santa Cruz) financés par du capital chinois, mais critiqués pour leur impact
environnemental et leur faible rentabilité sociale.
Projets miniers et pétroliers en Équateur, Pérou et
Bolivie, souvent accusés de violer les droits des peuples indigènes et les
normes environnementales.
Plutôt que de générer des processus industriels autonomes,
ces projets renforcent le modèle extractiviste, prédateur et dépendant.
Souvent, les contrats sont opaques, avec des clauses obligatoires de paiement
en ressources ou des prêts à rembourser avec intérêts et avantages politiques.
Technologie, surveillance et souveraineté
Un autre domaine sensible est celui de la technologie. Des
entreprises chinoises comme Huawei ou ZTE ont proposé équipements de
télécommunications, plateformes de reconnaissance faciale, intelligence
artificielle et systèmes de surveillance urbaine à de nombreux gouvernements
latino-américains.
Même présentés comme des « avancées technologiques », ces
dispositifs consolident les modèles de contrôle social, où les données
personnelles de millions de citoyens se retrouvent entre les mains
d’entreprises étrangères. Dans plusieurs pays, ils sont installés dans des
zones à forte conflictualité sociale, suscitant des alertes quant à leur
utilisation possible pour réprimer la protestation populaire.
L’idée selon laquelle la Chine « n’interfère pas » dans les
affaires internes, à la différence des États-Unis, se heurte à la réalité
lorsque les prêts sont conditionnés à des mégaprojets, ou lorsque les
technologies servent à renforcer le contrôle politique de régimes autoritaires.
Que signifie tout cela ?
En résumé, la relation entre la Chine et l’Amérique latine
au XXIe siècle ne rompt pas avec la logique impérialiste : elle la reconfigure.
La multipolarité, célébrée dans de nombreux discours officiels, n’a pas changé
les structures de dépendance, mais a incorporé un nouveau hégémon avec son
propre agenda d’accumulation.
Au lieu de progresser vers une intégration régionale basée
sur la coopération solidaire, ce qui se consolide, c’est un modèle où les pays
latino-américains rejouent le rôle de fournisseurs bon marché de ressources
stratégiques pour les grandes puissances. Et si les visages changent, la
subordination demeure.
« Le monde
multipolaire ne remet pas en cause le capitalisme ; il le reproduit avec de
nouveaux protagonistes. »
Le plus préoccupant, c’est que de nombreux secteurs
progressistes adhèrent sans esprit critique à cette narration, présentant tout
lien avec la Chine comme une forme de « résistance » à l’impérialisme
étasunien. Mais si le résultat est le même — perte de souveraineté,
extractivisme, dette, répression sociale — alors on change de maître, mais pas
de système.
La paix ne tombe pas du ciel
À ce stade, il faut s’arrêter sur un autre des grands mythes
du moment : l’idée selon laquelle l’ascension de nouveaux blocs internationaux
mènerait à une paix plus stable. On dit que, puisqu’il y a plusieurs pôles de
pouvoir, l’équilibre résultant obligerait à la modération, éviterait les
conflits. Mais l’histoire et la réalité moderne démentent sans cesse cette
illusion.
Au lieu de diminuer, les affrontements se multiplient. Les
guerres commerciales s’intensifient. Le nombre de bases militaires explose. Les
courses aux armements sont de retour. Les sanctions économiques croisées font
désormais partie du quotidien. Le discours diplomatique devient de plus en plus
agressif. Où est donc cette stabilité promise ?
Encore un exemple : au XXe siècle, la soi-disant « paix
armée » entre puissances européennes n’a pas évité le déclenchement de deux
guerres mondiales, mais les a rendues plus dévastatrices. Les équilibres n’ont
pas prévenu la guerre : ils ne l’ont que retardée et rendue plus destructrice.
Aujourd’hui, au lieu de tirer la leçon, nous répétons la même histoire, avec de
nouveaux protagonistes.
La vérité est dérangeante : aucun bloc de pouvoir
capitaliste n’a intérêt à une paix durable si cette paix compromet ses intérêts
économiques ou stratégiques. Quand les profits sont en jeu, les missiles ne
tardent jamais à surgir.
Ni neutres, ni complices
Face à ce panorama, certains pays tentent de rester en marge
et revendiquent la « souveraineté », l’« autonomie stratégique ». Mais cette
neutralité peut être dangereuse si elle n’est pas accompagnée d’une position
claire envers le système qui génère la guerre. Ne pas s’impliquer directement
ne signifie pas ne pas participer. Quand on signe des accords militaires, ouvre
des bases étrangères ou cède des ressources naturelles à des puissances
rivales, la prétendue neutralité se transforme en soumission.
La seule issue réelle ne consiste pas à choisir entre blocs,
mais à construire une alternative qui rompe avec la logique de la guerre comme
moteur économique. Cette alternative ne se signe pas dans les chancelleries,
elle se construit depuis la base : depuis les peuples, ceux qui ne gagnent rien
à la guerre mais paient toujours son prix.
Qu’est-ce que tout cela signifie ?
Pour conclure, la relation entre la Chine et l’Amérique
latine au XXIe siècle ne rompt pas avec la logique impérialiste : elle la
reconfigure. La multipolarité n’a pas changé le schéma de dépendance, elle a
simplement intégré un nouvel hégémon avec sa propre logique d’accumulation.
Au lieu d’avancer vers une intégration régionale solidaire,
ce qui s’impose est un modèle de subordination renouvelée : les pays
latino-américains restent des fournisseurs bon marché de ressources pour les
grandes puissances. Et même si les acteurs changent, la dépendance demeure.
Le plus troublant dans tout cela, c’est que beaucoup de
secteurs progressistes adhèrent sans esprit critique à cette narration,
présentant tout lien avec la Chine comme une forme de résistance à
l’impérialisme états-unien.
Mais si le résultat est le même — perte de souveraineté,
extractivisme, dette, répression sociale — alors nous changeons de maître, mais
non de système.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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