L’Europe du bien-être ?

Par Miguel Ángel Cerdán Pérez

L’Europe du bien-être ? 40 ans de coupures dans le domaine social

Il est réellement surprenant de voir avec quelle impudence les élites académiques d’Europe, en plus bien sûr des élites politiques, médiatiques et sociales, manient la “néo-langue” pour dissimuler la destruction et le démantèlement de l’État-providence, qui fut jadis l’un des signes distinctifs de l’Europe occidentale. On parle de “recalibrage”, de “repli”. Avec un culot sans bornes, on ose employer le terme de “générosité”, comme s’il s’agissait d’une aumône, pour désigner les retraites ou les allocations-chômage. Et, avec un cynisme absolu, on enveloppe dans un enchevêtrement de mots l’attaque la plus violente qu’ait subie la classe ouvrière occidentale depuis le XIXe siècle. Sans même rougir, on va jusqu’à utiliser le terme initié pour insinuer de prétendus privilèges des travailleurs qui disposent encore de quelques droits.

Avec une telle désinvolture, peut-on s’étonner de la montée des courants dits “populistes” ? Quoi d’autre pouvait croître lorsque ce sont précisément les forces politiques systémiques, de droite comme de gauche, qui pilotent l’appauvrissement graduel, constant et ininterrompu des classes moyennes et populaires d’Europe ? Ce démantèlement de l’État-providence a bien entendu bénéficié du soutien de la superstructure idéologique, comme l’avait clairement noté Gramsci, des intellectuels et des médias.

Prenons l’Allemagne : sa loi Riester, adoptée en 2001 par la coalition rouge-verte dirigée par Schröder, dépassa les prévisions les plus optimistes de la démocratie-chrétienne et réduisit considérablement les retraites. Sous prétexte que le coût du travail non salarial minait la compétitivité allemande, la classe politique n’a pas hésité à introduire une réforme qui abaissait les pensions et repoussait l’âge de la retraite de 65 à 67 ans.

La Suède, modèle historique de social-démocratie, n’échappa pas non plus à la vague. En 1998, avec le consensus des grands partis et l’exclusion des syndicats – pourtant d’une modération proverbiale – elle remplaça son système de retraites universel par un système dit “notionnel”, indexant la sécurité vieillesse sur les marchés financiers. Une rupture nette avec l’ancien universalisme social-démocrate.

Quant aux allocations chômage, dans un climat d’“austérité permanente” qui caractérise l’Europe depuis des décennies, elles ont été réduites, unifiées avec les aides, et leur accès a été considérablement restreint. Le tout maquillé sous des concepts séduisants comme “flexisécurité” ou “activation”.

En matière de santé, une première étape fut ouverte par la fameuse “Nouvelle Gestion Publique”, popularisée et sanctifiée par le travaillisme de Blair et Giddens. Cette logique de marché, introduite au cœur des institutions publiques, provoqua l’externalisation massive des services, privatisa la restauration hospitalière et transforma des hôpitaux publics en fondations autonomes, privatisant ainsi leur gestion. S’y ajoutèrent tickets modérateurs, restrictions d’accès et réduction du panier de soins. Dans ces hôpitaux hybrides, on vit apparaître la fameuse “sélection adverse” : privilégier les patients à faibles risques et rejeter les plus coûteux vers les établissements publics restants.

La crise de 2008 accentua ce processus. Sous couvert de “consolidation budgétaire”, l’Espagne réduisit drastiquement lits de soins intensifs, personnel et investissements. Résultat : en 2020, au moment où frappa la pandémie de Covid-19, l’Allemagne disposait de 123% de personnel infirmier en plus et de 250% de lits de réanimation supplémentaires par rapport à l’Espagne. Les conséquences de ces coupes, tant en retards de diagnostics qu’en effets de long terme sur la santé publique, restent encore à analyser pleinement.

Les réformes menées dans toute l’Europe occidentale sous les termes pudibonds de “réforme” ou de “réajustement” ont en réalité profondément amputé les pensions : élargissement de la durée de cotisation prise en compte (souvent la totalité de la carrière), indexation sur l’inflation et non plus sur les salaires, rallongement de l’âge de départ, “facteurs de soutenabilité” calés sur l’espérance de vie. Résultat : le taux de remplacement (rapport pension/salaire final) atteignait en moyenne 46,2% dans l’UE. Autrement dit, pour 100 euros de salaire, les retraités perçoivent à peine 46 euros. Et selon le Rapport Vieillissement de la Commission européenne, ce chiffre tombera à 40 euros en 2070. Déjà aujourd’hui, 18,5% des personnes âgées sont menacées de pauvreté et d’exclusion. Mais malgré cela, certains “influenceurs” andorrans et “universitaires” osent encore décrire les retraités comme des privilégiés parasitaires.

Depuis les années 1980, droite néolibérale et social-démocratie de la “Troisième voie” ont convergé sur une même logique : faire porter la responsabilité du chômage aux individus, réduire leurs protections et flexibiliser les licenciements. La rhétorique d’“activation” masque en fait une injonction à accepter la précarité comme une norme.

Tout cela s’inscrit dans la grande mutation imposée par la mondialisation et l’abandon du keynésianisme au profit de la soi-disant économie de l’offre. Avec Thatcher, il “n’y avait plus de société, seulement des individus”. Le but était clair : baisser le coût du travail afin de rester compétitif. Cela passa par l’activation de populations inactives, l’incorporation massive des femmes dans des emplois précaires du tertiaire, et le maintien permanent d’un “armée de réserve industrielle” pour maintenir les salaires au plus bas.

Parallèlement, fut menée une offensive en faveur du capital : réduction des impôts pour les entreprises et les plus riches, dégressivité quasi disparue des impôts directs, hausse des impôts indirects supportés par tous, et coupes massives dans les services publics au nom de la “consolidation budgétaire”. Tout cela au bénéfice des élites transnationales, justifiant leur enrichissement par la vieille fable de l’“économie de ruissellement”.

Face à cela, une minorité de la gauche avait proposé l’idée de “tarifs sociaux”, instaurant des droits minimaux uniformisés vers le haut dans le commerce international. Mais au lieu “d’européaniser” le tiers-monde, les élites ont choisi de “tiers-mondiser” l’Europe. Et le mot sacré de cette ère fut “compétitivité”.

Aujourd’hui, la fragmentation de la mondialisation, révélée par Trump, pourrait offrir une occasion unique de repenser l’Europe sociale via ces “tarifs sociaux” et de s’émanciper de l’hégémon néolibéral. Mais pour cela, une nouvelle élite devrait arriver au pouvoir en Europe.

En attendant, les élites continueront d’instrumentaliser la peur, dénonçant les partis “exutoires” du système – quand ceux-ci ne sont finalement que son reflet. Meloni, Trump : tous préservent l’essentiel en allégeant les impôts des riches et en les alourdissant pour les classes populaires. Toujours la même logique. Comme le dit la maxime de Lampedusa : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

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