Si la Chine est capitaliste, alors appliquons ce capitalisme chez nous
Par Elvin Calcaño
Un conseil
: la prochaine fois que quelqu’un vous affirme que la Chine est capitaliste,
dites-lui clairement qu’il n’a rien compris au sujet.
À l’ère de
l’abrutissement généralisé, où l’information se résume à des mèmes et des
vidéos de 30 secondes, le capitalisme serait devenu, dans l’imaginaire
dominant, le simple fait de pouvoir consommer et disposer d’un peu d’argent. À
ce tarif, le capitalisme existerait depuis l’apparition des sociétés complexes.
L’humanité aurait donc été capitaliste pendant presque toute son histoire. Ce
système apparaîtrait alors comme un état naturel de l’organisation humaine, et
son développement comme une évolution logique et inévitable du monde.
Or, le
capitalisme n’a rien de naturel. C’est un mode de reproduction sociale
historiquement situé, né en Angleterre au XVIIIe siècle, à travers des
transformations bien spécifiques à cette société. Il s’est ensuite étendu au
reste du monde par la contrainte — colonisation, guerres, invasions, coups
d’État — dans le cadre d’un système de domination global lui aussi spécifique :
le système-monde moderne colonial, pour reprendre Immanuel Wallerstein. Ce
processus a imposé des caractéristiques propres, qui distinguent le capitalisme
des formes antérieures d’échanges, comme les marchés traditionnels, la vente de
surplus ou le mercantilisme.
Avec le
capitalisme, le marché cesse d’être un simple espace d’échange ou une
opportunité ponctuelle, comme ce fut longtemps le cas. Il devient un impératif
structurant, régi par des mécanismes impersonnels et largement invisibles,
comme l’a montré Ellen Meiksins Wood. Toute la vie sociale se trouve
subordonnée à ces logiques : pour vivre, il faut passer par le marché. Tout
devient marchandise, tout peut — et doit — être vendu. Une rupture historique
majeure, sans équivalent dans les sociétés précédentes.
Contrairement
aux idées reçues, le capitalisme ne se définit donc ni par l’existence du
commerce, ni par la possession d’argent. Ces éléments ont toujours existé. Le
capitalisme commence lorsque l’accumulation privée devient le principe
organisateur de la société. Autrement dit, lorsque l’État mobilise ses
instruments de contrainte pour garantir les profits de ceux qui possèdent les
moyens de production, et lorsque sa fonction principale devient la protection
juridique de la propriété privée et des cycles d’accumulation du capital.
À cela
s’ajoute la construction d’un consensus idéologique qui naturalise cette
domination : la vision du monde des classes possédantes s’impose comme
universelle, leurs intérêts deviennent ceux de la société dans son ensemble, et
leur position apparaît comme légitime, voire méritée.
Dès lors, une
société qui ne fonctionne pas selon ces principes n’est pas capitaliste — même
si elle comporte des marchés ou des entreprises privées. C’est précisément le
cas de la Chine. On y trouve des mécanismes de marché, mais cela ne suffit pas
à en faire une économie capitaliste. Au mieux, on pourrait parler d’un système
partiellement marchand, strictement encadré par le politique.
La
distinction est essentielle : la Chine est une société avec des marchés, mais
pas une société de marché. Le marché n’y est pas une force autonome dictant sa
loi à l’ensemble du corps social. C’est au contraire le politique qui fixe les
orientations et qui, par la planification et le recours aux instruments de
contrainte, attribue des rôles aux acteurs économiques. En Chine, l’économie
est subordonnée à la politique — et non l’inverse.
Un exemple
éclairant : il suffit de se pencher sur le sort de Jack Ma. Lorsqu’il s’est
permis de critiquer publiquement le Parti communiste chinois, alors qu’il était
l’homme le plus riche du pays, il a rapidement été rappelé à l’ordre et a perdu
cette position dominante. Une démonstration concrète de qui détient réellement
le pouvoir.
La Chine
n’est donc ni le paradis communiste que certains fantasment, ni le modèle
capitaliste que d’autres voudraient y voir à tout prix, notamment dans le
contexte actuel de glissement idéologique à droite. Car il est difficilement
acceptable, pour les tenants du dogme néolibéral, qu’un pays se revendiquant du
socialisme puisse connaître un tel succès.
Et pourtant,
les faits sont là : la Chine est devenue la première puissance économique
mondiale, elle domine largement le secteur des véhicules électriques, elle
contrôle une part écrasante des technologies stratégiques et s’impose comme
l’atelier industriel de la planète, notamment grâce à ses grandes entreprises
publiques. C’est aussi vers Pékin que les dirigeants occidentaux doivent se
tourner pour négocier, y compris les plus arrogants d’entre eux.
La Chine
constitue un modèle singulier, qui exige d’être étudié sérieusement, dans toute
sa complexité. Cela suppose de s’appuyer sur des travaux académiques solides,
sur des analyses rigoureuses — et non sur des slogans simplistes ou des
contenus viraux.
Ce qui est
certain, en revanche, c’est qu’elle ne correspond pas au modèle capitaliste
classique. Et cela suffit à invalider les discours néolibéraux qui prétendent
qu’il n’existe pas d’alternative au « libre marché ». Ces discours ne sont rien
d’autre qu’une idéologie, jamais confirmée par les faits, qui sert à légitimer
l’ordre existant en faisant passer les privilèges des élites pour du mérite.
Ils
permettent surtout d’éviter de poser la question essentielle : celle de la
violence structurelle du capitalisme, de son injustice fondamentale et de la
dépossession permanente qu’il impose aux majorités.
Alors, encore
une fois : la prochaine fois que quelqu’un vous explique que la Chine est
capitaliste, dites-lui qu’il se trompe lourdement. Ou mieux encore :
proposez-lui d’appliquer chez lui ce « capitalisme » dirigé par un parti
communiste. En général, la discussion s’arrête là.
Traduction
Bernard Tornare
Traduction
réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et
positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
Commentaires
Enregistrer un commentaire