Les « manières de faire la guerre » sont en pleine métamorphose
La grande leçon stratégique de l'armée iranienne est qu'elle a démontré que le « mode de guerre » occidental a été supplanté par une technologie innovante et économique et une planification asymétrique rigoureuse.
Par Alastair Crooke, haut diplomate britannique
La guerre en Iran a largement été analysée à travers le
prisme des doctrines militaires occidentales conventionnelles. Pourtant, les
enseignements qu’elle livre sont tout sauf conventionnels. Ils relèvent
davantage d’une logique insurrectionnelle.
Depuis l’après-guerre, et plus particulièrement durant la
Guerre froide, la stratégie occidentale reposait sur une supériorité matérielle
écrasante. Il s’agissait de surpasser tout adversaire grâce à des armements
sophistiqués, coûteux et technologiquement avancés. La domination du ciel,
appuyée par des bombardements massifs, constituait le cœur de cette doctrine.
Dans ce cadre, la capacité à attirer les investissements —
et donc à stimuler l’innovation technologique — était considérée comme
déterminante face à l’Union soviétique.
La guerre navale suivait une logique similaire : toujours
plus de porte-avions, toujours plus imposants, accompagnés de flottes de
soutien. Quant à la guerre terrestre, comme lors de l’opération « Tempête du
désert » en Irak, elle reposait sur la percée des lignes ennemies par des
blindés lourds — une approche progressivement abandonnée au profit de formes
plus statiques, comme la guerre de tranchées assistée par drones observée en
Ukraine.
Ce modèle, fondé sur des dépenses massives en équipements
haut de gamme, a alimenté le complexe militaro-industriel américain. Soutenu
par l’hégémonie du dollar, il permettait aux États-Unis de financer ces excès
en « imprimant » leur propre monnaie.
Le tournant iranien : l’efficacité de l’asymétrie
La guerre de 2026 en Iran marque une rupture nette. Le pays
n’a pas cherché à dominer le ciel au sens classique, mais à en contester le
contrôle par l’usage massif de missiles.
Plutôt que de s’appuyer sur des infrastructures militaires
visibles, l’Iran a dispersé ses arsenaux sur l’ensemble de son territoire, les
enfouissant dans des complexes souterrains creusés dans les massifs montagneux.
Mais la véritable innovation réside ailleurs : dans l’usage
de technologies bon marché et facilement accessibles. Là où l’Occident dépense
des millions pour chaque missile intercepteur, l’Iran et ses alliés n’en
dépensent que quelques centaines.
Ce renversement transforme un avantage historique — la
puissance financière liée au dollar — en handicap. Le coût exorbitant des
systèmes occidentaux entraîne des chaînes d’approvisionnement rigides, des
cycles de production longs et des stocks limités.
L’innovation décentralisée contre la machine
bureaucratique
La prétendue supériorité technologique occidentale est
également mise à mal par l’émergence d’ateliers clandestins capables de
produire des solutions innovantes à partir de composants simples. Ces
innovations sont ensuite testées de manière informelle, puis intégrées à plus
grande échelle par les structures militaires.
Ce phénomène est particulièrement visible en Russie, où des
technologies développées dans des laboratoires privés ont été progressivement
adoptées par l’armée, notamment dans les domaines du matériel et de
l’intelligence artificielle.
Le Hezbollah illustre également cette dynamique : ses drones
guidés par fibre optique ont profondément modifié le rapport de force dans le
sud du Liban, infligeant des
pertes significatives aux forces israéliennes et remettant en cause leur
présence sur le terrain.
La vulnérabilité des géants militaires
La guerre maritime n’échappe pas à cette transformation. Les
porte-avions, jadis symboles de puissance, deviennent des cibles vulnérables.
Dans le Golfe persique, ils se transforment en « éléphants
blancs » : contraints de rester à distance des côtes iraniennes en raison des
essaims de drones et des missiles antinavires, ils voient leurs capacités
offensives réduites par la nécessité de ravitaillement en vol.
Face à eux, des essaims de vedettes rapides armées suffisent
à exposer leur fragilité. Et l’Iran dispose d’autres moyens encore, notamment
des drones sous-marins capables de rester immergés plusieurs jours, guidés par
intelligence artificielle et lancés depuis des tunnels sous le détroit d’Ormuz.
Une démonstration stratégique majeure
L’efficacité de cette stratégie, préparée sur le long terme,
s’est vérifiée lors du conflit avec Israël et les États-Unis. Malgré des
bombardements massifs et des pertes importantes, l’Iran a conservé des
capacités opérationnelles significatives : contrôle de points stratégiques,
stocks de missiles conséquents, neutralisation de bases américaines dans le
Golfe.
La leçon est claire : le modèle de guerre occidental est
désormais dépassé par une combinaison de technologies accessibles et de
stratégies asymétriques rigoureusement planifiées.
Une guerre à l’ère de l’image
Le modèle occidental conserve une puissance destructrice
indéniable. Mais son manque de précision devient un handicap à l’ère des
réseaux sociaux et des smartphones, où chaque frappe expose instantanément ses
conséquences humaines.
Par ailleurs, l’Occident apparaît comme un acteur lourd et
peu adaptable, freiné par la bureaucratisation de son complexe
militaro-industriel. Incapable d’anticiper ces mutations, il se retrouve en
décalage face à des adversaires plus agiles.
Un basculement géopolitique en cours
D’autres puissances ont, elles, tiré les leçons de cette
évolution : la Russie, la Chine, et bien d’autres encore. Ces enseignements
pourraient rapidement être appliqués dans d’autres conflits.
Les élites européennes, notamment, pourraient découvrir que
leur soutien aux frappes de drones ukrainiens sur le territoire russe entraîne
des risques d’escalade, y compris nucléaire. Des avertissements ont été lancés.
Reste à savoir s’ils seront entendus.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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