Prendre le ciel d’assaut
Par Federico Bonasso
Le courage éthique n’est pas seulement une utopie : il est
une force de transformation
Où se trace la frontière entre la prudence et l’action ?
Quel est le signal intime qui fait basculer la conscience de la corrélation des
forces face à l’ennemi, vers cette « folie » indispensable qui, à un moment
donné, permet d’oser la renverser ? À partir de quand la prudence cesse-t-elle
d’être une vertu stratégique pour devenir un instrument de soumission ?
Et plus encore : quelle est cette force — ni militaire, ni
matérielle — capable de bouleverser une telle asymétrie ?
Le 1ᵉʳ décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, une femme
noire refusa d’obéir à l’ordre d’un chauffeur de bus de céder sa place à un
passager blanc. Un geste infime, presque imperceptible — et pourtant chargé de
tous les dangers : elle resta assise. Elle fut arrêtée, condamnée, perdit son
emploi, comme son mari, et dut affronter une situation d’une extrême précarité.
Son geste n’abattit pas à lui seul le racisme, mais il força ce système à se
dévoiler dans toute son ignominie : un État entier humiliant une femme pour
avoir refusé la place subalterne qui lui était assignée. De ce refus naquit le
boycott des bus de Montgomery, et Rosa Parks devint un symbole incandescent,
une source d’inspiration pour un mouvement des droits civiques qui transforma
durablement la société états-unienne.
Mai 68 en France, Mandela, les Mères de la Place de Mai, les
suffragettes d’Angleterre et d’ailleurs, le ghetto de Varsovie, les zapatistes
face au Mexique néolibéral, Greta Thunberg, les 82 combattants du Granma,
Martin Luther King… et tant d’autres encore. Une multitude d’exemples qui
pulvérisent les fatalismes et obligent à reconsidérer les formes contemporaines
de l’engagement politique.
Les antivaleurs de l’extrême droite — parfois masquées,
parfois assumées — ont réussi à déplacer le sens commun vers une forme de
nihilisme résigné. Et pourtant, l’Histoire déborde d’actes de courage,
individuels et collectifs, qui ont ouvert des brèches dans des époques que l’on
croyait condamnées.
Les protagonistes de ces luttes furent des David dressés
contre des Goliath. Des causes jugées perdues d’avance, des combats assimilés à
des sacrifices inutiles. Des femmes et des hommes qui ont payé un prix
personnel exorbitant — et qui, ce faisant, ont fissuré les dogmes conformistes
de leur temps.
Car les batailles morales ne résonnent pas seulement avec
les valeurs inculquées : elles frappent au cœur même de nos instincts les plus
profonds.
Il faut donc le dire sans détour : le courage éthique n’est
pas une chimère, c’est une puissance transformatrice. Certes, il est nécessaire
d’évaluer la corrélation des forces — mais il arrive un moment où il faut la
perturber, la dérégler, la briser. L’autoritarisme suprémaciste — gardien des
élites et du privilège — ne se maintient pas uniquement par les armes, l’argent
ou les institutions : il se nourrit aussi de l’obéissance anticipée de celles
et ceux qui, convaincus de « stratégie », renoncent à affronter frontalement
l’oppression.
Personne ne nie que les conditions matérielles et
économiques constituent le moteur des grandes transformations sociales, surtout
lorsque la société devient une cocotte-minute prête à exploser. Mais il est
tout aussi indéniable que le courage d’une minorité audacieuse, initialement en
position de faiblesse, joue un rôle décisif dans ces basculements historiques.
Que fut, sinon, la victoire populaire au Mexique en 2018
sous la conduite de López Obrador ? Bien sûr, les compromis, les jeux de
pouvoir, les compromis douteux et la contamination des intérêts n’ont pas
tardé. Mais des millions de personnes ont vu leurs conditions de vie
s’améliorer de manière tangible. Cela aurait-il été possible sans l’obstination
presque insoumise d’un dirigeant capable d’incarner un espoir collectif ?
Mais lorsque le rythme des injustices — des régressions —
dépasse celui des avancées graduelles, alors il devient urgent de reconsidérer
le calcul coût-bénéfice du risque.
Le monde a déjà trop enduré de génocides dans ce siècle
sombre, brutalement banal. Aujourd’hui, au péril de leur vie dans les eaux de
la Méditerranée, les membres de la nouvelle flottille Global Sumud incarnent le
meilleur de la tradition rebelle. Au moment où ces lignes sont écrites, deux
d’entre eux, Saif Abu Keshek et Thiago Ávila, sont détenus par les forces
israéliennes. Leur courage n’est pas une pulsion aveugle : il est lucidité
incarnée. Il s’inscrit dans une longue mémoire de luttes qui nous rappelle une
vérité essentielle : les principes ne transforment pas le monde parce qu’ils
sont beaux ou purs — ils le transforment lorsque quelqu’un accepte d’en payer
le prix, lorsque ce geste fait naître une honte collective, une indignation
irrépressible, et qu’alors se constitue une nouvelle majorité solidaire.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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