L'hystérie politique et médiatique autour de l'Hantavirus
En près de 75 ans d'histoire documentée et presque 50 ans
depuis l'isolement du virus, l'Hantavirus n'a jamais généré d'épidémie
régionale ou continentale
Éditorial
Contrairement au virus de la COVID-19, découvert fin 2019 en
Chine, l'Hantavirus est avec nous depuis bien plus longtemps. La maladie a été
observée pour la première fois durant la guerre de Corée (1951-1953), avec plus
de 3 000 soldats des Nations Unies atteints de la « fièvre hémorragique
coréenne » (mortalité initiale de 14,6%). Le virologue sud-coréen Ho Wang Lee a
identifié l'antigène en 1976 et a isolé le virus en 1978 près de la rivière
Hantan, donnant son nom au virus et à tout le genre.
L'hantavirus est essentiellement une zoonose : il appartient
au genre Orthohantavirus (famille Hantaviridae, ordre Bunyavirales) et se
transmet aux humains par inhalation d'aérosols provenant de l'urine, des
excréments ou de la salive de rongeurs. Il n'y a pas de vecteur arthropode, il
n'y a pas de transmission soutenue de personne à personne dans aucune souche de
l'Ancien Monde (Hantaan, Seoul, Puumala, Dobrava-Belgrade) et seul le virus
Andes dans la Patagonie argento-chilienne —le virus qui a affecté le navire MV
Hondius— a montré une transmission humaine documentée, toujours limitée à des
contacts très étroits et prolongés.
La COVID -19 est contagieuse avant même l'apparition des
symptômes ; mais le hantavirus n'est contagieux (lorsqu'il l'est) qu'en cas de
contacts étroits pendant la phase symptomatique
Pour comparer sa capacité de transmission avec ce que nous
avons vu avec la COVID-19, il faut utiliser le paramètre que les virologues
nomment R0 (R zéro) et qui représente le nombre moyen de personnes qu'un unique
individu infecté propage, dans une population totalement susceptible et en
l'absence de toute mesure de contrôle. C'est-à-dire qu'il mesure la capacité
intrinsèque de propagation d'un pathogène dans des conditions « vierges » :
personne n'est vacciné, personne n'a eu la maladie, pas de masques, ni de
quarantaines, ni de distance sociale, ni de changements de comportement. Ainsi,
le R₀ du SARS‑CoV‑2 ancestral a été estimé
entre 2,5 et 3 (avec des méta-analyses
postérieures qui l'ont élevé à ~4 avec les variants) ; tandis
que le R₀ du virus Andes lors de la pire épidémie connue (Epuyén, 2018‑19) était
de 2,12 avant les mesures et est descendu à
0,96 avec l'isolement. Lorsqu'un virus présente
un R₀ inférieur
à un, l'épidémie s'éteint d'elle-même.
En termes de puissance de contagion, il existe un autre facteur encore plus déterminant, s'il en est. La COVID‑19 contamine avant les symptômes ; mais l'Hantavirus ne contamine (quand il le fait) que lors de contacts étroits pendant la phase symptomatique. C'est-à-dire qu'une personne infectée par l'Hantavirus ne peut contagier les autres que pendant la phase où elle présente des symptômes. Cela rend les mesures d'isolement et de détection beaucoup plus efficaces dans ce cas. Si l'on tient compte en outre du fait que la phase symptomatique de l'Hantavirus de type Andes est très courte (précisément parce qu'il a une mortalité si élevée), la différence avec la COVID-19 est décisive.
Dans toute l'histoire de cette souche, il y a eu
approximativement « 3 000 cas et moins de 300 instances confirmées de
transmission humain-humain »
Pour qu'il y ait un potentiel pandémique, il manque au virus
trois facteurs par rapport au virus de la COVID-19 ou de la grippe. 1 – Il n'y
a pas de transmission présymptomatique significative (la fenêtre infectieuse
est d'environ un jour, avec un pic le jour du début de la fièvre). 2 – Il n'y a
pas de transmission respiratoire humain-humain efficace, nécessitant un contact
étroit et prolongé dans des environnements fermés. 3 – La gravité rapide
(tableaux graves en quelques jours) fait que l'infecté cesse de circuler
rapidement, interrompant les chaînes de transmission. Le biologiste argentin du
CONICET Raúl González Ittig l'a exprimé crûment : « La COVID, n'étant pas un
virus létal rapide, contamine d'abord des milliers de personnes et ce n'est
qu'ensuite que les morts commencent à s'accumuler. En revanche, l'Hantavirus
est un virus très létal », ce qui, paradoxalement, le rend plus facile à détecter
et à contenir.
La variété Andes est la seule souche qui justifie des
précautions d'isolement, mais elle est aussi très connue : elle circule en
Argentine et au Chili depuis des décennies sans jamais avoir généré d'épidémie
de plus de quelques dizaines de cas. Gustavo Palacios (chercheur à l'hôpital
Mount Sinai de New York) a estimé que dans toute l'histoire de cette souche, il
y a eu approximativement « 3 000 cas et moins de 300 instances confirmées de
transmission humain-humain ». En près de 75 ans d'histoire documentée et
presque 50 ans depuis l'isolement du virus, l'Hantavirus n'a jamais généré
d'épidémie régionale ou continentale. Toutes les épidémies ont été des clusters
locaux avec quelques dizaines de cas au maximum.
L'extrême sensibilité de l'opinion publique face à tout
virus au nom exotique venu de loin est parfaitement compréhensible étant donné
le traumatisme collectif qu'a représenté la pandémie de COVID-19
De fait, l'exemple de l'épidémie sur le navire MV Hondius
est peut-être l'un des meilleurs exemples de cette faible potentialité
épidémique. Sur un total de 147 personnes à bord, cohabitant pendant des jours
dans un espace extrêmement réduit et sans aucun type de mesures de protection,
à ce jour, à peine 8 cas ont été confirmés. Comme il est évident pour quiconque
a vécu la COVID-19, si ce virus se transmettait comme celui-là, il ne fait
aucun doute que les 147 personnes auraient fini infectées.
Les précautions extrêmes que prennent les autorités
sanitaires espagnoles et internationales sont parfaitement logiques parce que
l'Hantavirus de type Andes a une mortalité élevée. Mais dans le même temps, il
est complètement impossible que cette petite épidémie produise des contagions
massives, et encore moins une pandémie. Selon ce que nous enseigne la science,
il est très probable que nous ayons déjà vu la quasi-totalité des contagions et
des décès qui vont se produire dans cette situation.
Nous subissons depuis des jours un bombardement
médiatique constant sur tous et chacun des petits détails entourant l'opération
d'évacuation du navire
L'extrême sensibilité de l'opinion publique face à tout
virus au nom exotique venu de loin est parfaitement compréhensible étant donné
le traumatisme collectif qu'a représenté la pandémie de COVID-19, les millions
de morts qu'elle a produits et les mesures drastiques qu'elle a imposées.
Cependant, les dirigeants politiques et les grands médias de communication ont
la capacité et aussi l'obligation de consulter les sources scientifiques pour
connaître rigoureusement la dimension et la dangerosité des différents
événements qui ont lieu. Si la peur chez le citoyen lambda est compréhensible,
le niveau d'hystérie avec lequel certains groupes politiques et l'immense
majorité des médias de communication ont abordé cette question est déplorable.
Nous subissons depuis des jours un bombardement médiatique
constant sur tous et chacun des petits détails entourant l'opération
d'évacuation du navire. Une bonne partie des dirigeants politiques du pays ont
dit des aberrations sur le sujet et les membres du gouvernement qui ont voulu
transmettre un peu de calme n'ont pas non plus renoncé à se faire photographier
aux commandes comme s'ils menaient une bataille épique.
À l'aube de samedi à dimanche, des centaines de caméras et
de journalistes de toute la planète braqueront leurs objectifs et leurs
projecteurs vers les passagers du MV Hondius qui arrivent dans de petites
embarcations à un petit quai de Tenerife comme si le monde allait finir, mais
tous savent que rien ne va se passer. On a monté un spectacle de dimensions
planétaires et, quand tout sera terminé, beaucoup moins de personnes seront
décédées que celles qui meurent durant n'importe quel week-end sur la route, beaucoup
moins que celles qui se suicident après avoir perdu leur logement en une seule
année et beaucoup moins aussi que les victimes de violences machistes dans un
seul de tous les pays.
Dans quelques jours, la frénésie politique et médiatique
autour de l'Hantavirus disparaîtra comme une bulle de savon et les mêmes qui
ont tenté de nous convaincre que c'était quelque chose de très grave et très
dangereux choisiront n'importe quelle autre stupidité pour continuer à éviter
que nous parlions des choses importantes tout en nous prenant pour des idiots.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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