Anatomie de la désinformation

Comment les « démocraties » ont appris à faire taire sans fermer les journaux

Jamais il n’y a eu autant d’informations, ni autant de confusion. L’ère numérique promettait des citoyens plus libres et mieux informés, mais elle a fini par fabriquer des sociétés épuisées, prises dans une cataracte de titres où le spectacle pèse davantage que le contexte et la vitesse davantage que la vérité. Inspiré des thèses de Pascual Serrano, cet article explore comment la surinformation, la précarité journalistique et l’économie de l’attention ont transformé la censure classique en un mécanisme bien plus sophistiqué.

Por Máximo Relti

Il fut un temps où la censure portait des bottes. Elle entrait dans les rédactions à l’aube, arrêtait les imprimeries et laissait des journalistes abandonnés sur le bas-côté de l’histoire.

C’était une censure voyante, musclée, presque honnête dans sa brutalité. Les dictatures interdisaient les livres parce qu’elles craignaient qu’on les lise. Les démocraties modernes ont découvert une méthode infiniment plus élégante : publier des millions de choses jusqu’à ce qu’aucune n’ait vraiment d’importance.

Aujourd’hui, la censure ne brûle plus les journaux. Elle les ensevelit sous des montagnes de journaux.

Jamais autant d’informations n’ont circulé dans le monde, et pourtant il n’a jamais été aussi difficile de comprendre ce qui se passe réellement.

Le citoyen contemporain prend son petit-déjeuner devant une guerre coincée entre des publicités pour des voitures hybrides et des paris sportifs, consulte son téléphone pendant qu’un algorithme mélange un bombardement à Gaza avec la vidéo d’un chien qui joue du piano, et termine la journée épuisé, surexcité et étrangement vide. L’humanité produit plus d’informations que jamais et, dans le même temps, semble incapable de produire du contexte.

L’ancienne censure amputait. La nouvelle, distrait.

Pascual Serrano le décrivait déjà il y a des années dans « Désinformation. Comment les médias cachent le monde » : l’excès d’information est devenu une forme sophistiquée d’invisibilité. La réalité ne disparaît plus parce qu’elle est interdite, mais parce qu’elle est ensevelie sous des tonnes d’urgences instantanées. Le bruit agit comme un brouillard : il n’empêche pas les choses d’exister, mais empêche de les distinguer. Et, de surcroît, le bruit est rentable.

La fabrique de l’attention

Les grandes chaînes ont compris depuis longtemps qu’informer et divertir ne rapportent pas la même chose. Expliquer une guerre exige des correspondants, du contexte, du temps et de l’argent. Organiser un plateau avec quatre polémistes furieux ne demande que des projecteurs, du café et quelqu’un prêt à crier plus fort que l’autre. La télévision a compris qu’un scandale attire plus d’audience qu’une explication, et depuis lors, la planète est racontée comme une bagarre de bar diffusée en direct.

Les informations ne rivalisent plus pour être importantes. Elles rivalisent pour capter quelques secondes d’attention.

Chaque jour, des milliers de faits arrivent dans les rédactions, et seuls quelques-uns parviennent à franchir le filtre médiatique. C’est là que réside l’un des pouvoirs les plus invisibles de notre époque : décider ce qui mérite d’exister publiquement. Car le silence ne consiste pas toujours à se taire. Parfois, il consiste à parler d’autre chose avec un enthousiasme débordant.

Pendant que des millions de personnes débattaient pendant des semaines de la robe d’une célébrité ou de la dernière absurdité d’un chroniqueur professionnel, la crise financière de 2008 balayait emplois, hypothèques et vies entières. Mais les expulsions n’ont que rarement l’attrait télévisuel d’une dispute en prime time. La souffrance humaine perd presque toujours face au spectacle lorsqu’ils se disputent la publicité.

L’information est devenue une marchandise étrange : moins elle nourrit, plus elle se vend.

Serrano rappelait dans ce même livre une scène révélatrice. Certains grands journaux espagnols célébraient l’augmentation de leur diffusion grâce à des promotions offrant vaisselle, couverts ou films avec chaque exemplaire. Il fut un temps où acheter un journal ressemblait dangereusement à acheter du détergent. Le journalisme s’est retrouvé piégé dans la logique du supermarché : peu importe le contenu, pourvu que l’emballage circule.

Journalistes sous pression

L’image romantique du journaliste en détective moral armé d’un carnet agonise dans quelque vieux film. Dans de nombreuses rédactions actuelles subsiste une figure bien moins héroïque : celle du travailleur épuisé qui rédige cinq articles par jour, copie des dépêches à un rythme industriel et jette un œil inquiet à l’horloge, car internet exige des nouveautés permanentes, même lorsqu’il n’y a rien de nouveau à raconter.

Un photographe a un jour avoué, lors d’un débat sur la manipulation médiatique, s’être tu face à l’usage trompeur de ses images pour ne pas perdre son emploi. On connaît la chanson : le crédit immobilier, l’école des enfants, les mensualités de la voiture. Le capitalisme a accompli un exploit remarquable : transformer l’autocensure en mécanisme de survie domestique. Il n’est plus nécessaire d’emprisonner les journalistes ; il suffit de les précariser.

La vérité prend toujours un peu plus de temps. Et le marché déteste ce qui prend du temps.

Les rédactions numériques fonctionnent aujourd’hui comme des cuisines de restauration rapide. L’important n’est pas de bien cuisiner, mais de servir vite. Le résultat est souvent un régime informationnel ultra-transformé : beaucoup d’impact visuel, peu de valeur intellectuelle et une indigestion d’anxiété difficile à digérer. Les citoyens consomment les titres comme on avale des chips devant la télévision : repus et mal nourris à la fois.

Peut-être est-ce pour cela que les sociétés contemporaines savent de plus en plus de choses, mais en comprennent de moins en moins.

Le spectacle du monde

Lors de l’invasion de l’Irak, des millions d’Américains en sont venus à croire que Saddam Hussein avait participé personnellement aux attentats du 11 septembre. L’affirmation était fausse, mais elle avait été répétée avec une telle insistance qu’elle a fini par prendre l’apparence de la vérité. Les médias ont alors découvert quelque chose d’inquiétant : un mensonge répété avec de bons graphismes télévisuels peut sembler plus convaincant qu’une vérité ennuyeuse.

Le problème n’était pas seulement le mensonge. C’était sa mise en scène.

Les guerres ont commencé à être racontées avec une musique épique, des cartes numériques et des présentateurs au sourire impeccable. La tragédie humaine s’est transformée en produit audiovisuel. Les bombes apparaissaient à l’écran avec l’esthétique d’un jeu vidéo de dernière génération. L’horreur devait être attrayante pour ne pas perdre d’audience.

Même internet, qui promettait de démocratiser l’information, a fini par construire une jungle encore plus bruyante. Les réseaux sociaux ont multiplié les voix, certes, mais aussi les charlatans. Ils ont démocratisé l’opinion comme le karaoké démocratise l’opéra : tout le monde peut chanter, mais presque personne ne chante juste.

Nous vivons désormais entourés d’experts instantanés qui analysent les pandémies le matin, les conflits internationaux l’après-midi et la géopolitique énergétique avant le dîner. Il n’a jamais été aussi facile de donner son avis. Mais il n’a jamais été aussi difficile d’écouter.

La censure sourit

Les anciennes dictatures redoutaient les citoyens informés. Les démocraties contemporaines ont appris quelque chose de bien plus efficace : fabriquer des citoyens distraits.

La nouvelle censure n’a pas besoin d’interdire les informations, car elle a compris qu’un individu épuisé par l’excès de stimuli finit par renoncer volontairement à comprendre. Le cerveau humain aussi se fatigue. Après des centaines de titres, d’alertes, de vidéos et de débats numériques, l’attention finit par fonctionner comme un store à moitié cassé.

Et c’est alors que se produit le miracle parfait pour tout pouvoir : les gens regardent sans voir.

C’est peut-être l’image la plus fidèle de notre époque. Des millions de personnes faisant défiler des écrans infinis comme des chercheurs d’or numériques, convaincues que plus elles consomment d’informations, plus elles sont libres, alors que c’est souvent l’inverse qui se produit. Autrefois, les censeurs arrachaient des pages aux livres. Aujourd’hui, ils les remplissent de bruit jusqu’à les rendre illisibles.

La censure moderne n’a plus de visage féroce. Elle sourit. Elle envoie des notifications. Elle recommande des contenus. Elle connaît nos goûts mieux que nos amis les plus proches. Et tandis que nous croyons choisir librement ce que nous regardons, quelqu’un — un gouvernement, une entreprise, un algorithme ou une combinaison des trois — continue de décider ce qui mérite d’occuper notre attention et ce qui disparaîtra silencieusement dans la décharge de l’oubli numérique.

Car le véritable pouvoir n’a jamais consisté seulement à contrôler ce que nous pensons. Le véritable pouvoir a toujours consisté à décider à quoi nous pensons.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial. 

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