Comment la destruction de l’environnement est intégrée au cœur du capitalisme
Par Saskia Karges
Il y a un siècle, Henry Ford cherchait à réduire le prix de
la Model T tout en augmentant les salaires de ses ouvriers. Il déclarait alors
:
« Mon ambition est d’employer encore plus d’hommes, de diffuser les bénéfices de ce système industriel au plus grand nombre, de les aider à construire leur vie et leur foyer. Pour cela, nous réinvestissons la plus grande part de nos profits dans l’entreprise. »
Mais les frères Dodge, actionnaires minoritaires,
intentèrent un procès. Leur exigence : arrêter la baisse des prix et distribuer
les profits sous forme de dividendes. La justice leur donna raison, consacrant
un principe fondamental du capitalisme moderne : une entreprise existe avant
tout pour enrichir ses actionnaires.
Cette logique n’a jamais disparu. Elle s’est au contraire
inscrite dans le fonctionnement quotidien des marchés. Aujourd’hui, nul besoin
de tribunal : toute décision qui ne maximise pas rapidement la valeur
actionnariale est sanctionnée automatiquement. Dans la logique glaciale du
droit des affaires états-unien, un dirigeant qui dépense de l’argent sans
bénéfice clair pour les actionnaires est perçu comme un voleur.
Nous voilà désormais à un point de rupture. Le climat
s’emballe. Les « polluants éternels » comme les PFAS ou le BPA contaminent
jusqu’aux sols de l’Antarctique. Les océans se transforment en soupe plastique.
À elles seules, 100 entreprises sont responsables de 70 % des émissions mondiales, et 20 multinationales produisent plus de la moitié des déchets plastiques à
usage unique.
Comment des organisations peuvent-elles fonctionner en
contradiction totale avec les valeurs élémentaires que nous inculquons aux
enfants : nettoyer derrière soi, respecter le monde vivant ? D’où vient ce
gouffre entre morale privée et décisions des conseils d’administration ?
Pour répondre, il faut regarder les structures qui
gouvernent les grandes entreprises et leurs dirigeants. Les PDG des
multinationales cotées ne représentent qu’une fraction du tissu économique,
mais leur poids est écrasant sur l’écologie mondiale.
La dictature des actionnaires et la mise à sac du monde
Aux États-Unis, cœur du capitalisme actionnarial
représentant environ 40 % de la capitalisation mondiale, les PDG sont légalement
soumis à une obligation simple : faire monter le cours de l’action.
Ils subissent une pression permanente pour justifier chaque
décision en fonction de la rentabilité financière. Choisir une option
écologique non obligatoire mais moins rentable à court terme peut suffire à les
faire évincer, voire poursuivre en justice.
Dans cet univers, un mécanisme clé s’impose :
l’externalisation des coûts. Si le plastique est moins cher que le verre
consigné, alors le plastique s’impose. L’entreprise encaisse les profits,
tandis que les coûts – pollution, maladies, destruction des écosystèmes – sont
reportés sur les populations.
L’absurdité du système est flagrante : après la catastrophe
de Deepwater Horizon, BP a évalué le coût à 62 milliards de dollars. Mais grâce
aux mécanismes fiscaux, la facture réelle est tombée à 44 milliards. Autrement dit, une partie du désastre a été payée
par le public.
Même logique dans la « fast fashion » : des vêtements à bas
prix vendus en masse, pendant que des montagnes de déchets textiles
s’accumulent dans le désert d’Atacama, sur les plages du Ghana ou dans des décharges à ciel
ouvert au Pakistan et au Kenya.
Et le problème dépasse les lois. Les entreprises sont
enfermées dans leurs propres infrastructures. Même un dirigeant animé de bonnes
intentions se heurte à une machine déjà lancée, structurée par des
investissements lourds et des chaînes de production rigides.
La psychologie du système : fabriquer l’irresponsabilité
Si les structures juridiques sont le squelette du problème,
la psychologie en est le moteur.
Dans les grandes entreprises, la responsabilité se dissout.
Chacun reste dans son silo : la logistique réduit les coûts, le marketing
soigne l’image, la direction surveille les profits trimestriels. L’impact
écologique disparaît dans la division du travail. Personne n’en porte la
responsabilité globale.
S’ajoute à cela une dissonance cognitive profonde. Pour
prendre des décisions destructrices, les dirigeants développent des mécanismes
d’autojustification. Si la survie de l’entreprise est la priorité, l’écologie
devient secondaire. On se persuade que l’on « crée des emplois » ou que « le
consommateur est responsable ».
Enfin, le capital est mobile, tandis que les lois restent
locales. Les multinationales exploitent les failles : elles respectent
l’environnement là où les règles sont strictes, et détruisent là où elles sont
faibles.
Repenser le système : de la prédation à la réparation
Si l’on admet que la destruction écologique n’est pas le
fruit de mauvaises intentions individuelles mais le produit d’un système, alors
les appels à la morale ne suffisent pas.
Le problème n’est pas de remplacer les dirigeants. Même les
« bons » dirigeants sont prisonniers des règles du jeu. Il faut transformer ces
règles.
Première étape : en finir avec la dictature de
l’actionnaire. Les entreprises doivent être légalement tenues de respecter un
triple objectif : profit, société, planète. L’écologie ne doit plus être un
supplément optionnel, mais une obligation.
Ensuite, il faut intégrer les coûts réels dans les prix.
Tant que polluer reste gratuit, la destruction continue. Si une bouteille
plastique intègre le coût de sa dépollution, son avantage disparaît
immédiatement.
Il faut aussi changer la logique économique elle-même.
Passer de la vente de produits à la vente de services — vendre de la lumière
plutôt que des ampoules, de la mobilité plutôt que des voitures — renverse les
incitations. La durabilité devient rentable, l’obsolescence programmée devient
un coût.
Enfin, la transparence doit être totale. L’impact écologique
doit être mesuré, visible, intégré aux décisions internes. Ce qui n’est pas
mesuré n’existe pas — il faut donc rendre la destruction visible pour pouvoir
la combattre.
Le véritable problème : un système fondé sur la croissance infinie
Mais ces réformes, aussi nécessaires soient-elles, ne
suffisent pas.
Le capitalisme repose sur une exigence fondamentale : la
croissance infinie. Or, sur une planète finie, cette logique est physiquement
impossible. Même « verte », la croissance infinie reste une illusion.
Ensuite, le système se protège lui-même. Les multinationales
utilisent leurs profits pour influencer les lois. Tant qu’il est plus rentable
de faire du lobbying que de respecter les règles, rien ne changera.
Enfin, il faut regarder au cœur du système : le capital
lui-même. Les PDG ne sont que les exécutants. Les véritables décideurs sont les
marchés financiers, les fonds d’investissement, les systèmes de retraite. Tant
que l’épargne mondiale dépend de la rentabilité à court terme d’industries
destructrices, nous restons collectivement piégés.
Changer le système implique donc bien plus qu’une réforme
des entreprises. Il s’agit de repenser en profondeur la manière dont le capital
est accumulé, investi et valorisé à l’échelle mondiale.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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