Le néolibéralisme n'est pas né des idées : il est né de la peur des puissants
Pourquoi le néolibéralisme a-t-il transformé les droits en marchandises ? Que se passe-t-il quand le marché finit par gouverner toute la vie ?
Le néolibéralisme n'est pas le produit d'un débat
intellectuel honnête où les meilleures idées auraient triomphé. Il est né comme
une contre-offensive des élites économiques pour reprendre le contrôle,
démanteler les droits sociaux et réorganiser le monde au profit d'une minorité
privilégiée. Voici comment le marché a fini par envahir chaque recoin de
l'existence.
Par Jordi Ruiz
Il y a quelques décennies à peine, des millions de personnes
croyaient encore que l'avenir serait à un escalier. Un escalier imparfait,
certes, marqué par les inégalités et les injustices, mais un escalier que l'on
pouvait gravir, marche après marche.
Dans l'après-guerre, une grande partie du monde occidental a
connu une période où les salaires augmentaient, où l'emploi semblait
relativement stable, et où les États construisaient des hôpitaux, des écoles,
des infrastructures, ainsi que des systèmes de protection sociale.
Rien de tout cela n’était idyllique. Les travailleurs
continuaient d'être exploités, les colonies restaient pillées, et les grandes
entreprises accumulaient des richesses colossales. Mais les élites avaient tiré
une leçon : pour éviter de nouvelles explosions sociales, elles devaient perdre
une part, même minime, de leurs profits.
Le capitalisme portait alors un masque plus présentable. On
parlait de plein emploi, de droits sociaux, de bien-être. Le marché devait être
régulé, disait-on, et l'État avait le devoir d'intervenir. Le souvenir de la
crise de 1929 et la montée du fascisme étaient encore trop proches. La peur des
révolutions ouvrières planait toujours.
Mais sous cette façade, un autre projet mûrissait. Le
véritable affrontement ne se jouait pas dans les discours officiels, mais dans
les cercles fermés où les grandes puissances économiques préparaient leur
revanche. Car les classes dominantes n’ont jamais accepté ces concessions.
Elles les ont tolérées. Temporairement.
La contre-offensive néolibérale
À la fin des années 1970, le système entre en crise :
inflation, baisse des profits, ralentissement économique. Pour les élites,
c'est le signal. Il est temps de reprendre ce qui a été concédé.
On a nous a raconté que le néolibéralisme s'était imposé
grâce à des idées plus efficaces, plus rationnelles. En réalité, ils sont
imposés par la force des rapports de pouvoir. Il n'a pas convaincu : il a été
imposé.
Profitant des crises, les gouvernements ont martelé qu'« il
n'y avait pas d'alternative ». Ils ont privatisé, dérégulé, affaibli les
syndicats, comprimé les salaires et démantelé les protections sociales. La
richesse a arrêté de circuler vers le bas pour remonter massivement vers le
sommet. Banques, fonds d'investissement et multinationales ont capté
l'essentiel.
Quand la vie devient marchandise
Le coup de force le plus spectaculaire a été idéologique.
Cette offensive a été transformée en évidence. Médias, universités,
institutions ont diffusé une nouvelle doxa : le marché serait une force
naturelle, indiscutable, comme une loi physique.
La réussite serait individuelle. La pauvreté, une faute
personnelle.
Peu à peu, la solidarité a été remplacée par la compétition.
Tout a été reconfiguré en marchandise. Absolument rabatteur.
Mais le néolibéralisme a fait plus que transformer
l'économie. Il a transformé les rapports humains. La société s'est fragmentée.
Le voisin est devenu un concurrent. Le travail, une lutte individuelle pour
survivre. La précarité s'est normalisée. L'angoisse aussi.
Dans les grandes villes, deux mondes se font face. D'un
côté, le luxe ostentatoire, les tours de verre, les enclaves sécurisées. De
l'autre, des millions de personnes condamnées à des emplois précaires, des
loyers inaccessibles et des services publics détruits. Les villes sont devenues
des machines à exclure.
Deux mondes irréconciliables
Pendant ce temps, les élites accumulent une richesse d’une
ampleur presque irréelle. En quelques décennies, les inégalités ont atteint des
niveaux qui auraient scandalisé jusqu'aux aristocraties du XIXe siècle.
Jamais l'humanité n'a produit autant de richesses. Et
pourtant, jamais autant de personnes n'ont vécu dans l'insécurité permanente.
Le néolibéralisme promettait la liberté : il a produit la
peur.
Il promettait la prospérité : il a généralisé la précarité.
Il promettait la modernité : il a réactivé des formes
d'exploitation que l'on croyait révolues.
En réalité, il a restauré le pouvoir des grandes entreprises
à une échelle inédite. Les multinationales ne se contentent plus d'influencer
l'économie : elles orientent les États.
Avec l'effondrement de l'Union soviétique, un basculement
s'ouvre. Les États cessent de jouer un rôle de médiateurs sociaux et assument
de plus en plus ouvertement leur fonction : administrer les intérêts du
capital.
La crise permanente
Les crises ne sont plus des accidents. Elles deviennent un
mode de fonctionnement. Le système a besoin d’endetter, de précariser, de
démanteler.
Chaque crise sert de prétexte pour aller plus loin : plus de
coupes, plus de privatisations. Comme si l'incendie servait à justifier le
pillage.
Le résultat est une société profondément étrangère. On
travaille davantage sans jamais atteindre la stabilité. On consomme plus, mais
l'avenir disparaît. Tout devient vendable : le temps, les relations, les
émotions.
Ce qui relève des droits devient un marché. Éducation,
santé, logement : tout est soumis à la logique du profit.
Dans ce contexte, un facteur décisif s'impose : l'irruption
de la Chine comme puissance capable de contester l'hégémonie américaine. Comme
l'expliquent Manuel Medina et Cristóbal G. Vera dans El Gran Reajuste, le
capitalisme occidental est contraint de se reconfigurer en profondeur.
Un nouvel équilibre émerge : plus instable, plus
conflictuel, plus fragmenté.
Peur, colère et extrême droite
Dans ce paysage, une autre dynamique se développe : la
montée de l'extrême droite.
Quand les individus perdent prise sur leur vie, la peur
cherche des responsables. Les discours autoritaires exploitent ce vide. Au lieu
de désigner les détenteurs de la richesse, ils désignent des boucs émissaires :
migrants, minorités, populations vulnérables.
Résultat : les classes populaires se divisent, pendant que
les élites continuent d'accumuler.
Ce phénomène n'est pas seulement spontané. Il remplit une
fonction politique. Comme le souligne El Gran Reajuste, l'extrême droite agit
comme un mécanisme de canalisation du mécontentement. Elle se présente comme
antisystème, mais elle protège en réalité l'ordre existant. Elle est le plan B
du capital.
Les résistances reviennent
Mais l'histoire ne s'arrête jamais.
Partout, des résistances émergentes : grèves, mouvements
sociaux, mobilisations. Une nouvelle génération grandiose dans un monde où les
promesses de stabilité ont laissé place à l'incertitude.
Peu à peu, ce qui semblait inévitable est de nouveau
contesté.
Car le néolibéralisme a fini par détruire jusqu'à l'idée
même d'avenir. Pendant des décennies, il a prétendu que le marché résoudrait
tout. Mais les crises, les guerres, le désastre écologique et l'explosion des
inégalités révèlent une évidence : ce système n'est pas organisé pour répondre
aux besoins humains, mais pour accumuler toujours plus de richesse entre
quelques mains.
Un conflit qui ne disparaît pas
Un système qui doit transformer toute la vie en marchandise
pour survivre se heurte essentiellement à ses limites.
Aucune société ne peut supporter indéfiniment des inégalités
extrêmes.
Aucun modèle ne peut détruire les droits sans susciter des
résistances.
Aucun ordre fondé sur la peur ne peut durer éternellement.
Aujourd'hui, alors que le néolibéralisme vacille à nouveau,
une question revient : qui décide de l'organisation du monde ?
Et derrière elle, une autre, plus fondamentale encore :
l'économie doit-elle servir une minorité ou garantir une vie digne pour la
majorité ?
Car au fond, derrière les théories, les chiffres et les
techniques de discours, il n'y a qu'un conflit. Toujours le même.
Celui entre ceux qui détiennent le pouvoir… et ceux qui
produisent la richesse.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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