Un Occident kafkaïen
Par Biljana Vankovska
De l’État de droit à l’ère des non-personnes.
Un passage du roman La Servante écarlate de Margaret Atwood ne cesse de me trotter dans la tête :
C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue. Les gens restaient chez eux le soir, à regarder la télévision, à chercher à s’orienter. Il n’y avait même pas un ennemi sur lequel mettre le doigt.
Aujourd’hui, la liste des ennemis est longue : la Russie, la
Chine, l’Iran, le Hamas, etc. L’embarras du choix ! Nos écrans ont évolué, mais
pas notre passivité. Nous ne regardons plus la télévision, mais nous faisons
défiler les images, distraits et apathiques, tandis que les libertés s’érodent
en silence. Cette passivité a vidé la société de sa substance et il ne reste
plus que des masses zombifiées, soumises et interchangeables.
Cette réflexion fait suite à une récente décision de l’UE
d’adopter des “mesures restrictives”,
défendues par Kaja Kallas et présentées comme le “bouclier démocratique” orwellien d’Ursula von der Leyen. Pourtant, ce phénomène
n’est pas nouveau, il est juste plus voyant. La sanction discrète et
extrajudiciaire de citoyens est en cours depuis des années. La récente sanction
infligée à Jacques Baud, un officier du
renseignement suisse à la retraite et invité régulier de podcasts, a choqué les
médias alternatifs, précisément parce qu’il est “l’un des nôtres” (un
Occidental et non un dissident étranger). Son cas n’est pas unique. Il rejoint
les quelque soixante personnes désormais considérées comme des menaces
simplement parce qu’elles ont fait preuve d’esprit critique.
En quoi consistent ces “mesures” ? Un gel total des comptes
bancaires, une interdiction de percevoir des revenus et une révocation de la
liberté de circulation au sein de l’UE. Imaginez-vous privé de votre compte
bancaire, incapable de travailler et bloqué là où vous vous trouviez lorsque la
décision a été prise. C’est vraiment effarant. Orwell a inventé un mot pour
désigner ces citoyens : les “non-personnes”.
Ces mesures sont d’autant plus choquantes que l’UE se
présente comme une “communauté fondée sur des valeurs”, garante de la
démocratie et de l’État de droit. Comment les intellectuels critiques
peuvent-ils être considérés comme une menace pour la sécurité ? L’UE exerce
même son pouvoir répressif au-delà de ses frontières, faisant pression sur les
États des Balkans occidentaux lors de sommets et dans des communiqués pour leur
faire adopter des mesures de ce type en contrepartie de leur intégration. En d’autres
termes : “Pour nous ressembler, commencez par renier votre identité”. Certains
d’entre nous sont déjà des non-personnes potentielles.
Pire encore, ces mesures sont prises en dehors de tout cadre
légal. Les décisions du Conseil de l’UE en matière de politique étrangère et de
sécurité échappent à tout contrôle judiciaire. Il n’y a ni procès, ni appel, ni
définition de l’infraction. Des actes tels que “diffuser de la désinformation”
ou “promouvoir des discours pro-russes” constituent des motifs de sanction, non
pas parce qu’ils sont des crimes, mais parce qu’ils sont jugés gênants. Ces
pratiques violent les principes juridiques fondamentaux suivants : “nullum
crimen sine lege” [soit : il ne peut y avoir aucun crime ni peine sans qu'une
loi préalable définie le prévoie expressément], la présomption d’innocence,
l’habeas corpus et le droit à un procès équitable. Nous assistons à
l’effondrement de la justice au profit d’un pouvoir autoritaire. Une réalité si
aberrante qu’elle en devient kafkaïenne.
Ce n’est malheureusement pas nouveau. Rappelez-vous Julian
Assange, emprisonné pour avoir dénoncé des crimes de guerre. Ou, plus
récemment, le juge français de la CPI, NicolasGuillou, sanctionné par les États-Unis pour avoir requis des mandats
d’arrêt contre des dirigeants israéliens coupables de crimes à Gaza. Comme l’a
souligné l’économiste et homme politique grec Yanis Varoufakis, l’Europe n’a
pas su défendre ses propres citoyens. L’Allemagne a déjà interdit à Varoufakis de s’exprimer sur le génocide. Des
menaces similaires visent aujourd’hui des fonctionnaires de l’ONU comme
Francesca Albanese. Sous la direction de Kaja Kallas, l’UE n’a pas résisté à
cette dérive, elle l’a même accentuée, sanctionnant ses propres citoyens au
même titre que les Russes et les Ukrainiens. Il y a trois ans, nous nous
moquions des listes noires “pro-russes”
dressées par Kiev. L’UE s’est “ukrainisée”, adoptant et amplifiant ces mêmes
pratiques.
Nous ignorons même combien de personnes ont été
sanctionnées, car on ne dispose d’aucun registre. Une collègue italienne nous a
récemment raconté comment les fonds de sa fondation ont été gelés il y a des
années pour avoir collaboré avec des groupes pacifistes iraniens et
palestiniens. Aujourd’hui, des gens perdent leur emploi pour avoir porté un
keffieh ou exprimé leur solidarité avec Gaza. Le message est clair : la
dissidence est criminalisée au nom de la sécurité.
Nous en sommes responsables. Nous ne réagissons qu’aux cas
individuels, généralement quand la menace touche notre entourage. Or, il s’agit
d’une violence systémique contre la liberté elle-même, nous rappelant
l’avertissement : “D’abord, ils sont venus pour…”
Je vis dans une semi-colonie américaine ou européenne (on ne
sait plus trop) où la souveraineté n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans le
“terrible jardin” de la vie politique des Balkans, la souveraineté n’existe
plus depuis longtemps, sans grande protestation. Invalider les décisions est
monnaie courante. C’est l’esprit servile qui prévaut : “Ne faites pas de
vagues, ou ça pourrait s’aggraver”. Aujourd’hui, le pire n’arrive pas avec des
divisions blindées, mais avec le soft power : les ONG, les ambassades et les
projets technocratiques qui présentent la censure comme de la “résilience”.
Les discours se préparent à l’étranger. L’USAID, la NED,
ainsi que les ONG et fondations occidentales influencent les jeunes esprits.
L’un de mes meilleurs étudiants vient de recevoir un prix des droits de l’homme
de l’ambassade d’Allemagne, quelques jours après l’annonce de “mesures
restrictives”. Il se voit comme un futur leader, mais garde le silence sur les
droits suspendus dans l’UE qu’il idolâtre.
Le plus alarmant, c’est que les élites locales adhèrent à
cette logique. Le Parlement macédonien a récemment adopté une résolution
interdisant à l’opposition de diffuser de la “désinformation”, un euphémisme
désignant le contrôle des idées. Il y a quelques années, une ONG a mené un
projet appelé “Štet-na” (ou “Harm-Tive”),
dont l’objectif était d’identifier les discours “préjudiciables” à la
démocratie dans un État dépourvu de toute démocratie. Récemment, l’ambassadeur
britannique a annoncé un nouveau projet sur deux ans, TRACE,
qui poursuit le même objectif, en présence d’un Premier ministre souriant.
L’ironie est cruelle, la société étant déjà réduite au silence. Les
intellectuels se réfugient dans leurs tours d’ivoire, ou dans des trous de
souris — ou dans des activités lucratives. Les médias s’autocensurent. Les
populations scrollent.
Des personnalités comme Baud ou Guillou sont sans importance
en tant qu’individus, mais ont valeur d’avertissement. Dire la vérité devient
dangereux. Il y a quelques mois, alors que je contribuais à la mise en place
d’un réseau multipolaire pour la paix, j’ai fait valoir que les mécanismes de
solidarité sont essentiels, car s’engager en faveur de la paix est désormais
risqué. Certains de mes collègues occidentaux m’ont probablement prise pour une
lâche ou une paranoïaque. Ils ignoraient que mon deuxième prénom est Cassandre.
Le plus ironique, c’est que… j’ai appris le courage,
l’esprit critique et l’honnêteté intellectuelle sous le socialisme en
Yougoslavie. Selon mon père, il fallait dire la vérité au pouvoir. C’est aussi
mon credo. Pendant des décennies, j’ai assuré un cours universitaire sur le
système politique européen, sans jamais perdre de vue ce qu’est réellement l’UE
: un projet corporatif, colonial et impérialiste camouflé derrière une
rhétorique de paix et de justice. Pas parce que je suis particulièrement
intelligente, mais parce que j’ai su conserver ce regard d’enfant qui sait voir
l’évidence : l’empereur est nu.
Maintenant que nous l’avons tous vu dénudé, allons-nous agir
? Ou allons-nous nous cacher, scroller et nous taire… jusqu’à ce qu’ils
viennent aussi nous chercher ?
Traduction Spirit of Free Speech
Source originale en anglais
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