Ce qui me sépare des vivants
Je suis incapable de passer à autre chose. Quitte à rester figé pour toujours, être en colère pour toujours, perdre la raison à cause du froid, être le dernier à regarder là où tous les autres ont fui.
Par Ahmad Ibsais
Ce que signifie continuer à regarder, alors que le monde
tourne sans vous.
Google dit que lorsqu’on pleure si longtemps que le visage
finit par s’engourdir, c’est parce que la contraction répétée des muscles
faciaux réduit le flux sanguin, et que le sel contenu dans les larmes irrite
les terminaisons nerveuses. C’est une réaction physiologique. Temporaire et
réversible.
Mais Google n’explique pas ce que signifie la persistance de
l’engourdissement. Lorsqu’on pleure, qu’on a envie de pleurer ou qu’on est
incapable de pleurer depuis plus de deux ans, et que le visage apprend à se
contenir. Quand on entend un enfant suffoquer dans les eaux de pluie qui
s’engouffrent dans une tente et que notre visage reste impassible. Ou lorsqu’on
vous dit qu’un enfant a reçu une balle dans la tête, sortie de l’autre côté, et
qu’on se dit : “Oui”, en restant impassible.
Je vis en retrait depuis octobre 2023.
Ce n’est pas une métaphore. Entre moi et le monde, se dresse
comme une vitre. Je peux tout voir : les cafés emplis de rires, les voitures
bondées de gens vivants, mon propre reflet exécutant des gestes ordinaires.
Mais je n’arrive pas à passer de l’autre côté. Je suis incapable de faire
entendre ma voix. Je reste figé dans l’instant, depuis que j’ai compris, pour
la première fois, qu’être témoin d’atrocités ne veut plus rien dire.
De l’autre côté de la vitre, le monde célèbre sa capacité à
tourner la page. Ils parlent de résilience, peut-être leur version altérée de
la guérison. Ils disent qu’il ne faut “pas se laisser consumer par la
tragédie”. Ils passent devant les morts, comme des voyageurs enjamberaient un
corps sur un quai de gare. Ils sont simplement rodés à perpétuer la fiction de
vie qu’ils sont autorisés à mener par ceux qui tuent ceux qui n’y sont pas
conviés. Et cela me met en colère, très en colère, tout le temps.
Même mon propre peuple semble s’être approprié ce travers.
La semaine dernière, mon fil d’actualité était envahi de photos de l’équipe de
foot palestinienne à la Coupe arabe. Des centaines de messages les ont
célébrés, applaudis, et ont diffusé des photos de leurs maillots, de leurs buts
et de leur fierté. Et je fixais mon écran en me disant : “Gaza continue de
mourir de faim.” “Des bébés meurent de froid dans des tentes”. “Comment
sommes-nous capables de tout cela ? Comment pouvons-nous poster des messages
sur le foot ?”
Quelle performance ! Est-ce passer à autre chose, ou n’avoir
été que peu concerné par la situation au départ ?
Et me voilà pourtant coincé là, incapable de jouer le jeu
avec eux.
On partage des contenus comme on fait de l’activisme, et on
publie des histoires comme pour gagner un Pulitzer. Puis, on vaque à nos vies,
car que peut-on faire d’autre ? Les morts restent morts. Les mourants des
mourants. Et en chemin, le deuil n’est plus qu’un quota dépassé, un fardeau
trop lourd à porter.
Mais je suis toujours là. Toujours debout, comme figé au
premier choc. Je regarde encore et encore la buée naître sur la vitre, y plaque
mes paumes, et prononce des mots que personne ne peut entendre.
J’ai envie de crier qu’ils sont toujours en train de mourir.
Et que tout empire.
Mais la vitre étouffe mes cris.
Et pendant ce temps-là, à Gaza, les tempêtes hivernales
balayent cette bande de terre, parce qu’il y a toujours un pendant ce temps-là,
parce que le froid et la mort sont régis par des horloges distinctes. Quatorze
personnes sont mortes. Pas à cause des bombes (même si les bombes continuent de
pleuvoir et de déchiqueter les corps), mais à cause du froid. De la pluie. De
l’effondrement des bâtiments que les missiles israéliens ont déstabilisés,
laissant le temps faire le reste.
Hadeel al-Masri, neuf ans, est morte dans un abri à l’ouest
de la ville de Gaza. Le bébé Taim al-Khawaja est mort dans le camp de Shati.
Rahaf Abu Jazar, huit mois, est morte après l’inondation de la tente de sa
famille, installée dans un abri sans toit, bombardé après la destruction de
leur maison par un raid aérien israélien.
“Hier”, raconte aux journalistes le grand-père de l’enfant,
“nous avons été surpris par les cris de sa mère : ‘Mon fils est bleu !’ Sa
température s’est maintenue entre 33 et 34 degrés Celsius, affectant ainsi tous
ses organes. Puis son cerveau n’a plus réagi, et c’était fini”.
Fini ?
J’ai lu ces rapports de l’autre côté de ma vitre. D’après
Amnesty International, “le génocide perpétré par Israël dans la bande de Gaza
occupée se poursuit”. J’ai lu que 6 480 tonnes de matériel humanitaire ont été
bloquées à l’entrée de Gaza entre le 10 octobre et le 12 décembre. J’ai lu que
des enfants meurent de malnutrition dans des hôpitaux vides de médicaments, que
93 Palestiniens ont été abattus pour avoir tenté de regagner leurs terres
au-delà de la “ligne jaune”, une frontière arbitraire tracée par Israël pour
empêcher les gens de rentrer chez eux.
J’ai tout lu, impassible.
Assister à ce que l’on ne peut arrêter constitue une
violence inouïe. Voir son chagrin traité comme un fait divers alors que les
morts s’accumulent sous diverses formes. Les bombardements se sont quelque peu
ralentis (faut-il y voir matière à célébration ?). On dirait qu’une mort lente
est préférable à une mort en fanfare.
Mais ma vitre étouffe les cris, et de l’autre côté, on
célèbre un cessez-le-feu qui ne nous concerne pas. On est prompt à festoyer,
mais plus encore à oublier.
J’ai donc appris que c’est se figer.
Se figer n’est pas s’immobiliser. Être immobile est un
choix. Se figer, c’est ce qui arrive lorsque votre corps réalise qu’aucun
mouvement ne vous sauvera, que crier ne vous fera pas entendre et que briser la
vitre va simplement vous faire saigner — du sang de part et d’autre.
Se figer, c’est la miséricorde que le corps s’accorde à
lui-même. Une petite mort avant la grande.
Mais je ne suis pas censé me figer, c’est mon peuple qui se
fige.
Je suis censé être résilient. Censé accepter la violence et
aller de l’avant. Censé savoir qu’il est impossible de porter le fardeau des
morts, qu’il faut préserver sa santé mentale et accepter l’impuissance.
C’est précisément la limite. Le coup de grâce. Il n’y a rien
à faire.
Donc, le monde ne fait rien, et il faudrait croire que c’est
signe de sagesse.
Je ne sais plus quoi faire de tous ces noms. Hadeel. Taim.
Rahaf. Je les écris. Je les prononce à voix haute dans mon appartement, à
l’abri des autres. Comme si les garder en mémoire en répétant leur nom pouvait
donner un sens à leur mort. Comme si mon attention avait compté.
Mais peu à peu, je commence à comprendre que le deuil ne
fonctionne pas ainsi.
Le deuil a besoin de témoins. Que se passe-t-il quand les
témoins sont insensibles ? Que se passe-t-il lorsque même moi, qui ne peut
m’empêcher de regarder, cesse de ressentir ce que je devrais ressentir ?
Lorsque je lis que Rahaf s’est noyé dans sa tente, ma première pensée n’est pas
l’horreur, mais “oui”… ?
Avant, je pleurais. Maintenant, je fais des listes. Je garde
les articles. Je prends des notes. Je constitue un dossier comme si, quelque
part, un tribunal allait le prendre en compte.
Autrefois, les morts vivaient dans notre mémoire collective.
Aujourd’hui, je n’en suis plus si certain. Je peux contempler chaque visage,
prononcer chaque nom, appuyer mon visage contre cette vitre jusqu’à la
recouvrir de buée, et de l’autre côté, le monde célèbre le cessez-le-feu, poste
des messages sur l’équipe de foot et me demande pourquoi je suis toujours aussi
en colère alors qu’il n’y a plus rien.
Ce n’est pas fini. Ce ne sera jamais fini. Mais je suis l’un
des rares à me sentir coincé par cette prise de conscience.
Que faire du chagrin quand les témoins ont fui ? Et que même
notre propre peuple détourne le regard pour survivre au quotidien ? Je
comprends leur besoin de regarder ailleurs, mais je n’arrive pas à le leur
pardonner.
La vitre s’épaissit. Ou peut-être que je m’en éloigne. Quoi
qu’il en soit, la distance se creuse. Certains jours, je me réveille et, le
temps de quelques secondes, j’oublie. J’oublie qu’il y a un génocide. J’oublie
que des enfants meurent de froid. J’oublie que je suis censé regarder. Et
pendant ces courts instants, je ressens quelque chose qui s’apparente à la
paix.
Puis, je me souviens. La vitre réapparaît. Je me fige alors
à nouveau, les paumes contre la vitre, regardant le monde tourner sans moi.
Je reste figé. J’écris des mots derrière la vitre. Je ne
sais pas si vous pouvez m’entendre. Je ne sais pas si quelqu’un peut
m’entendre. Mais je dois le dire quand même :
Ils meurent encore.
Je suis incapable de passer à autre chose. Je ne passerai
pas à autre chose. Quitte à rester figé derrière cette vitre pour toujours,
quitte à être en colère pour toujours, quitte à perdre la raison à cause du
froid, quitte à être le dernier à regarder là où tous les autres ont fui.
Traduction Spirit of Free Speech
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