Noël en rouge et blanc : le moment de partager ?
Par Marcelo Colussi
Chaque mois de décembre, le monde occidental se noie sous
une avalanche de vœux pieux, de « paix et d’amour » et d’invitations au
partage. On se croirait soudain baignés dans un élan universel de bonté… comme
si le reste de l’année n’existait pas. Et, évidemment, au centre de cette
féerie consumériste trône ce personnage jovial, vêtu de rouge et de blanc, dont
le rire bonhomme envahit vitrines, écrans et publicités : le fameux Père Noël.
Il change de nom selon les régions — Santa Claus, Papá Noel,
San Nicolás, Babbo Natale, Pai Natal, Bom Velhinho — mais le sens est partout
le même : il a depuis longtemps supplanté celui dont on prétend fêter la
naissance le 24 décembre, un certain Jésus né il y a deux mille ans dans un
modeste abri de Bethléem… dans cette même Cisjordanie ensanglantée où trois
religions prêchent la paix tout en se disputant la terre à coups de bombes.
Paix, amour, pardon ? Des mots vidés de sens quand Israël, gendarme régional et
bras armé des États-Unis, impose la mort et la misère au peuple palestinien.
Ce Jésus, condamné par l’Empire romain pour avoir semé un
message d’égalité et d’amour dans une société esclavagiste, est devenu le
pilier d’une foi qui domina l’Europe — puis les Amériques conquises à coups
d’épée et de croix — durant deux millénaires. L’Église a perdu un peu de son
pouvoir politique, certes, mais reste une puissance financière et culturelle
qui s’arroge encore le droit de dicter aux femmes ce qu’elles doivent faire de
leur corps. Étrange autorité, celle d’un groupe de vieillards qui ont fait vœu
de chasteté, sur ce qu’ils ne comprendront jamais.
Mais revenons à l’essentiel : le « miraculeux » enfant de
Nazareth.
Pendant des siècles, son image a structuré l’imaginaire
religieux occidental. La foi chrétienne se concentrait sur l’idée de la
Nativité, ce mystère de la naissance d’un dieu fait homme. Pourtant, tout cela
s’est effacé au fil du XXe siècle, remplacé par le ricanement du gros bonhomme
rouge. Pourquoi cette substitution ? Parce que cette figure joviale, sans le
dire, incarne désormais la religion dominante : celle du marché.
L’origine de ce Père Noël commercial remonte à un évêque du
IVᵉ siècle, Nicolas de Myre, vénéré pour ses gestes de charité et devenu saint
patron en Grèce, Turquie et Russie. Ses habits étaient alors blancs ou verts —
le vert, couleur de l’espérance, ironie du sort. Son culte se répandit à
travers l’Europe médiévale, et le saint devint symbole de générosité et de don.
Au XVIIᵉ siècle, des colons hollandais exportèrent le mythe
en Amérique du Nord sous le nom de Sinterklaas. Puis, en 1823, l’écrivain
américain Clement Clarke Moore fixa ses traits modernes dans son poème A
Visit from St. Nicholas : c’est là que naissent les rennes, le traîneau et
la tournée magique. Santa Claus, version américanisée du nom hollandais, allait
rapidement devenir un héros national… du capitalisme.
Avec l’hégémonie des États-Unis, ce symbole s’est
mondialisé. Comme Mickey, Donald ou McDonald’s, le Père Noël est devenu une
marque planétaire. Et c’est là qu’intervient un acteur clé : la Coca-Cola
Company.
En 1931, la firme engage le peintre Haddon Sundblom pour
redessiner le personnage. Fini le lutin vert : place au grand-père rouge et
blanc aux joues roses, le sourire bienveillant et la bouteille de soda à la
main. Cette campagne, lancée pour redorer l’image d’un produit déjà critiqué
pour ses effets nocifs, transformera définitivement l’imaginaire mondial. Sous
le prétexte de douceur et de générosité, la multinationale réussit un coup de
maître : elle fit de Noël la grande fête du consumérisme mondial.
Depuis, pour des générations entières, Noël n’est plus la
célébration de la naissance d’un prophète rebelle, mais le triomphe du bon
client et du marchand heureux. Derrière les lumières et les sourires, le seul
dieu qui règne désormais s’appelle Marché.
Alors, quand on nous dit qu’à Noël, il faut « partager », «
être bons » et « s’aimer », posons la question : pourquoi seulement en décembre
? Les 20 000 morts quotidiens par famine dans le monde, eux, ne connaissent pas
de trêve. Les 50 et quelques guerres en cours non plus. Une fois passées les
bulles, les cadeaux et les fausses promesses, tout reprend son cours :
exploitation, misère, inégalité.
Si la fête de Noël a eu un jour un sens spirituel, elle ne
l’a plus. Elle est devenue l’apothéose annuelle du capitalisme — une liturgie
rouge et blanche au service du dieu globalisé : le dieu Marché.
Jusqu’à quand ?
Traduction Bernard Tornare
Traduction adaptée et reformulée, réalisée pour diffusion et
compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de
l’auteur initial.
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