Le non-sens du sens
Par Miguel Posani
Une époque hyper-rationnelle… et profondément absurde
Nous vivons à l’époque la plus logique de l’histoire. Nous
avons décomposé l’univers en formules, le travail en algorithmes et la vie en
objectifs mesurables. Pourtant, jamais auparavant le résultat collectif de nos
rationalités n’avait été aussi profondément absurde et stupide.
Le paradoxe est le suivant : plus nous nous efforçons de
construire des systèmes chargés de sens — économique, politique, technologique
— plus nous produisons un non-sens global qui nous paralyse.
Le dogme de la croissance
Prenons le dogme central de notre civilisation : la
croissance économique. Sa logique est impeccable dans son propre cadre. Pour
fonctionner, un système capitaliste doit croître chaque trimestre. Les
entreprises qui n’y parviennent pas disparaissent. Les pays qui stagnent
entrent en crise. Tout semble cohérent à l’intérieur du jeu.
Mais cette cohérence interne se heurte au monde physique.
Le mur du réel climatique
Depuis des décennies, nous savons que la température moyenne
de la planète augmente. Les thermomètres ne mentent pas : 2023 a été l’année la
plus chaude jamais enregistrée, 2024 l’a dépassée, et l’année en cours
s’annonce pire encore.
Face à cette réalité, nos rationalités produisent des gestes
symboliques : sommets climatiques débouchant sur des déclarations d’intention,
marchés du carbone négociés comme des actifs financiers, voitures électriques
nécessitant du lithium extrait au prix de ravages miniers.
L’humanité persiste dans une trajectoire suicidaire.
Savoir sans agir
Nous disposons de plus d’informations précises que n’importe
quelle génération avant nous. Nous savons qu’à +1,5 °C, les récifs coralliens
disparaîtront. Qu’à +2 °C, les récoltes de blé s’effondreront dans le Sud
global. Nous connaissons les mécanismes, les modèles, les phénomènes : El Niño,
les courants atlantiques, le dégel du pergélisol.
Et pourtant, les émissions de CO2 continuent de battre des
records.
L’idée selon laquelle « savoir, c’est agir » se révèle
fausse. Le problème n’est pas l’ignorance, mais le fait que la rationalité
dominante — celle des prix, des échéances électorales, de la rentabilité privée
et d’une certaine idée du progrès — a capturé toute autre forme de sens.
L’économiste ne voit pas une planète en feu, mais des « externalités » encore
non « internalisées » dans les prix.
Trois rationalités, une même impasse
Trois formes de rationalité dominent et, appliquées à la
crise climatique, révèlent leur profonde irrationalité.
La rationalité économique affirme : « Si ce n’est pas
rentable, on ne le fait pas. » Or, la planète n’a pas de plan d’affaires.
Lorsque la rentabilité exige de ne pas laisser les combustibles fossiles sous
terre, cette logique conduit à détruire sa propre base matérielle. C’est un
sens qui se dévore lui-même.
La rationalité politique dit : « Nous ferons ce que les
électeurs tolèrent. » Mais aucun responsable ne peut gagner une élection en
demandant des sacrifices immédiats pour des bénéfices incertains en 2050. Le
temps électoral est court ; le temps climatique est long. La démocratie, si
pertinente ailleurs, produit ici une paralysie structurelle.
La rationalité individuelle conclut : « Je ne peux rien
faire, que les grandes entreprises et les gouvernements agissent. » Et chacun a
raison à son échelle : une famille qui éteint la lumière n’arrête pas une
centrale à charbon. Mais huit milliards d’individus raisonnant ainsi
reproduisent le problème. C’est le piège de l’action collective poussé à son
extrême.
Un système qui fonctionne… trop bien
Le plus inquiétant n’est pas que le monde fonctionne mal.
C’est qu’il fonctionne exactement comme nous l’avons conçu.
Le thermomètre monte tandis que les compagnies pétrolières
publient des rapports de durabilité. Les vagues de chaleur tuent des personnes
âgées en Europe pendant que les vols touristiques vers des destinations
tropicales battent des records.
Il n’y a pas de main malveillante. Il y a des millions de
décisions rationnelles, chacune justifiable isolément, qui ensemble produisent
un suicide collectif au ralenti.
L’illusion des « solutions logiques »
Le théoricien de la communication Paul Watzlawick expliquait
que la solution la plus logique à un problème est parfois celle qui le
perpétue.
Nous cherchons plus de croissance pour financer l’adaptation
climatique, plus de technologie pour extraire le CO2 de l’air, plus de marché
pour fixer un prix au carbone. C’est la logique du buveur qui réclame un verre
de plus pour soigner sa gueule de bois.
Changer de
cadre, pas d’outils
Existe-t-il une issue ? Peut-être pas dans le cadre des
rationalités actuelles, mais dans leur dépassement.
Le non-sens du sens nous invite à reconnaître que le
problème n’est pas technique, mais structurel. Nous avons confondu « utilité »
et « sens ». Ce qui fonctionne pour le PIB ne correspond pas nécessairement à
ce qui a du sens pour la vie sur une planète finie.
D’autres rapports au monde
Les cultures qualifiées de « primitives » n’ont jamais
commis cette erreur. Pour un peuple autochtone, la pluie n’est pas une «
ressource hydrique » à optimiser par des modèles mathématiques, mais une
relation.
Le sens ne résidait pas dans l’efficacité, mais dans
l’appartenance.
Nous, au contraire, avons transformé le monde en objet de
calcul — et le résultat de ce calcul semble nous dire que nous n’avons plus
besoin du monde.
Repenser le sens
Le titre de cet article n’est pas nihiliste. Dire que nos
rationalités produisent du non-sens ne signifie pas que le sens n’existe pas,
mais que nous avons fixé nos cadres logiques au mauvais endroit.
Le thermomètre continue de grimper. Rien ne change dans la
logique dominante. Mais l’action véritable commence peut-être là où cette
logique se fissure : dans la reconnaissance qu’un monde en flammes n’est pas un
problème technique mal résolu, mais une invitation à penser autrement.
Apprendre à désapprendre
Le non-sens du sens actuel est, paradoxalement, le seul sens
possible pour un avenir habitable.
Ou bien nous apprenons à désapprendre nos logiques
suicidaires, ou bien nous continuerons à être des créatures rationnelles qui,
avec une logique impeccable, avancent tranquillement vers l’abîme.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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