La société malade qui rend les gens malades
Par André Abeledo Fernández
Il y a ceux qui tentent de nous convaincre que
l’augmentation des problèmes de santé mentale est la conséquence d’une
faiblesse individuelle. Que la dépression, l’anxiété ou le stress relèvent
exclusivement de la responsabilité de ceux qui en souffrent. Que si des
milliers de jeunes sont en arrêt, si les suicides augmentent ou si des millions
de personnes ont besoin d’un suivi psychologique, le problème vient d’eux et
non de la société dans laquelle ils vivent.
Rien n’est plus éloigné de la réalité.
Nous vivons une véritable épidémie de santé mentale. Plus de
1,2 milliard de personnes souffrent de troubles liés à la santé mentale dans le
monde. En Espagne, les diagnostics de dépression ont augmenté de 60% au cours
de la dernière décennie. Les cas d’anxiété ont explosé, en particulier chez les
jeunes et les femmes. Les hospitalisations d’adolescents pour des problèmes
psychologiques augmentent d’année en année et la consommation d’antidépresseurs
ne cesse de croître.
Mais pour certains représentants du grand patronat, le
problème n’est pas la maladie. Le problème, ce sont les malades.
Il est obscène d’entendre des dirigeants d’entreprise
traiter de « débiles » des jeunes en arrêt pour des problèmes de santé mentale.
Il est indécent de banaliser la souffrance de milliers de personnes en
insinuant que leurs difficultés sont dues au fait que « leur petite amie les a
quittés » ou qu’ils ne veulent pas travailler. Et c’est particulièrement grave
lorsque ces propos proviennent de personnes liées précisément au secteur de la
santé.
Car derrière ces paroles se cache une manière de concevoir
la société. Une manière de comprendre les relations de travail. Une manière de
concevoir la vie.
Pour eux, le travailleur idéal est celui qui ne proteste
pas, qui ne tombe pas malade, qui n’a pas de problèmes personnels, qui n’a pas
besoin de repos et qui accepte n’importe quelle condition de travail sans
broncher. Un travailleur transformé en machine.
Pourtant, les faits contredisent leur discours.
La surcharge de travail, la précarité, l’incertitude
économique, l’impossibilité d’accéder à un logement digne, l’hyperconnexion
permanente, la pression constante pour produire toujours plus sont quelques-uns
des facteurs qui expliquent la détérioration de la santé mentale de millions de
personnes.
Nous ne sommes pas face à une génération plus faible.
Nous sommes face à une société plus cruelle.
On nous parle d’une « génération de verre ». Mais la réalité
est tout autre. Nous avons éduqué nos enfants pour qu’ils soient empathiques,
sensibles, solidaires et capables de construire un monde meilleur. Puis nous
leur livrons une société fondée sur la compétitivité sauvage, l’individualisme
extrême et la loi du plus fort.
Nous leur enseignons des valeurs humaines, puis nous les
contraignons à survivre dans un système qui récompense exactement l’inverse.
Comme le disait Jiddu Krishnamurti : « Ce n’est pas un signe
de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade. »
Et la nôtre l’est.
Elle est malade lorsqu’elle transforme le logement en
marchandise alors que des milliers de jeunes ne peuvent pas s’émanciper.
Elle est malade lorsqu’elle oblige les travailleurs à
choisir entre leur santé et leur salaire.
Elle est malade lorsqu’elle normalise des journées
épuisantes et des salaires insuffisants.
Elle est malade lorsqu’elle mesure la valeur d’une personne
uniquement à sa productivité.
Elle est malade lorsqu’elle considère que demander une aide
psychologique est un signe de faiblesse.
Et elle est profondément malade lorsque, chaque année, plus
de 4 000 personnes se suicident en Espagne et que le problème ne trouve
toujours pas la place prioritaire qu’il mérite dans l’agenda politique et
médiatique.
Onze personnes par jour.
Onze familles brisées chaque jour.
Des dizaines de milliers de tentatives de suicide chaque
année.
Des milliers de personnes piégées dans une souffrance qui
pourrait souvent être évitée grâce à des ressources, une prise en charge
précoce, un accompagnement professionnel et une société plus humaine.
Car la plupart de ceux qui se suicident ne veulent pas
mourir.
Ils veulent cesser de souffrir.
Et lorsqu’une personne en arrive à une telle extrémité,
l’échec n’est pas uniquement individuel. C’est aussi un échec collectif.
C’est l’échec d’un système de santé publique qui, pendant
des décennies, a relégué la santé mentale au second plan.
C’est l’échec de gouvernements qui réagissent trop tard et
de manière inadéquate.
C’est l’échec de médias qui passent le problème sous
silence, sauf lorsqu’une tragédie survient.
Et c’est l’échec d’un système économique qui génère des
profits colossaux pour quelques-uns tout en laissant des millions de personnes
enfermées dans l’anxiété, l’incertitude et le désespoir.
La santé mentale ne peut plus rester la grande oubliée.
Nous avons besoin de davantage de psychologues et de
psychiatres dans le système public.
Nous avons besoin de prévention.
Nous avons besoin d’éducation émotionnelle.
Nous avons besoin de lutter contre la précarité et la
pauvreté.
Nous avons besoin de retrouver du temps pour vivre.
Et nous devons remettre en question une société qui rend
malades trop de personnes.
Car on ne peut pas soigner avec des pilules ce qui, bien
souvent, trouve son origine dans l’exploitation, les inégalités, la solitude ou
l’absence d’avenir.
La santé mentale n’est pas un luxe.
C’est un droit.
Et une société qui permet que des milliers de personnes
souffrent en silence jusqu’à mettre fin à leurs jours est une société qui a
l’obligation morale de se regarder dans le miroir et de se demander ce qu’elle
fait de travers.
Car le véritable problème, ce ne sont pas les malades.
Le véritable problème, c’est une société malade qui produit
chaque jour davantage de souffrance humaine.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
Commentaires
Enregistrer un commentaire