Le piège de l’espérance

Par Ignacio Figueroa Foessel

Comment vivre dans un monde saturé de menaces ? Comment encore penser l’avenir lorsque celui-ci se présente sous un visage sombre et inquiétant ?

Nous ne tenons que par une chose : la possibilité que les choses changent. L’idée que la raison finira par l’emporter sur l’irresponsabilité de dirigeants politiques qui ne défendent que les intérêts d’une minorité. Une minorité qui corrompt le jeu démocratique en imposant ses diktats, en manipulant les médias de masse et les réseaux sociaux pour nous faire croire à l’illusion d’un gouvernement de la majorité.

L’espérance : force et poison

L’espérance d’un avenir meilleur nous permet de tenir. Elle nourrit notre résilience lorsque les promesses des gouvernements successifs s’effondrent dès les premiers jours de leur mandat.

Mais cette espérance est une arme à double tranchant. Elle est à la fois notre alliée et notre ennemie. Elle nous pousse à croire, même lorsque la raison nous indique que nous sommes, une fois de plus, victimes d’un mensonge programmé.

La fabrication du consentement à l’ère numérique

Les élites politico-économiques contrôlent le jeu. Hier, elles façonnaient nos perceptions à travers les grands médias en imposant des agendas souvent contraires aux intérêts populaires. Aujourd’hui, elles dictent ce que nous devons penser et ressentir via les réseaux sociaux.

Les preuves de manipulation de l’opinion publique abondent. Le cas de Cambridge Analytica lors du Brexit — utilisant les données de Facebook pour orienter le débat — n’est que la pointe de l’iceberg. À chaque élection, des distorsions, petites ou grandes, influencent les résultats. Et ces techniques deviennent encore plus sophistiquées avec l’essor de l’intelligence artificielle.

Souveraineté numérique et guerre des plateformes

Des pays comme la Russie et la Chine, engagés dans une lutte pour contester l’hégémonie américaine, ont d’abord consolidé leur contrôle interne sur les géants technologiques. Meta, Google ou YouTube y sont bloqués, considérés comme des instruments d’influence étrangère.

En Chine, les grandes entreprises technologiques sont étroitement encadrées, voire interdites lorsqu’elles concentrent trop de données sensibles. L’Occident dénonce ces pratiques comme totalitaires. Pourtant, la question centrale est ailleurs : peut-on parler de souveraineté lorsque l’espace numérique est contrôlé par des entreprises liées à une puissance hégémonique ?

Les États-Unis eux-mêmes n’hésitent pas à agir dans ce sens. TikTok, réseau social chinois, a vu ses opérations suspendues avant d’être repris par des capitaux américains en janvier 2026 pour continuer à opérer sur le sol américain.

L’hypocrisie démocratique occidentale

Malgré ces pratiques, personne ne qualifie les États-Unis d’antidémocratiques, alors même que la gestion politique interne y est régulièrement contestée.

La majorité des grandes entreprises capables d’influencer les processus politiques sont américaines. Elles opèrent à l’échelle mondiale et contribuent à désigner, directement ou indirectement, les dirigeants. Les États se retrouvent ainsi soumis à une forme de diktat qui limite leur souveraineté.

Même l’Union européenne, pourtant alliée des États-Unis, tente d’encadrer ces géants via le Digital Markets Act et le Digital Services Act, dans le but de limiter les monopoles et de protéger les processus démocratiques.

Une guerre asymétrique de l’information

L’ingérence des entreprises technologiques dans les affaires nationales est une réalité. Elles agissent comme les gardiennes des intérêts hégémoniques.

Pendant ce temps, la Russie et la Chine restent engagées dans des phases de consolidation interne, loin d’une projection impérialiste comparable sur les opinions publiques étrangères.

Certes, la Russie a été accusée d’ingérences électorales aux États-Unis (2016, 2020, 2024), notamment via des réseaux de bots. Mais la « victime » est aussi la première puissance mondiale, dotée d’un contrôle massif sur les infrastructures numériques.

La Chine, quant à elle, a été critiquée pour ses réseaux 5G en raison de la proximité entre ses entreprises et l’État — une critique qui pourrait tout autant s’appliquer aux multinationales américaines.

La véritable bataille pour la souveraineté se joue dans les pays numériquement colonisables, et non au sein des grandes puissances.

L’intelligence artificielle : nouvel outil de domination

L’expansion des technologies d’intelligence artificielle ouvre un champ inédit de manipulation, dont nous ne mesurons encore que partiellement les implications.

C’est dans ce contexte que le pape Léon XIV a publié son encyclique Magnifica Humanitas, alertant sur les risques de déshumanisation. Il y souligne :

« L’usage de l’IA n’est jamais purement technique. Lorsqu’elle intervient dans des processus affectant la vie des personnes, elle touche à leurs droits, à leurs opportunités, à leur réputation et à leur liberté. Des décisions cruciales — emploi, crédit, accès aux services — risquent d’être confiées à des systèmes automatisés incapables de compassion, de miséricorde, de pardon, et surtout d’ouverture à l’espérance de changement. »

La torture par l’espérance

Mais l’espérance, encore une fois, peut se retourner contre nous.

Dans La Torture par l’espérance (1883), Auguste Villiers de L’Isle-Adam raconte le supplice du rabbin Aser Abarbanel. Après l’échec des tortures physiques, ses bourreaux lui offrent une illusion de fuite. Une nuit, la porte de sa cellule est ouverte. Il s’échappe, traverse un labyrinthe, atteint presque la liberté… avant d’être arrêté au dernier instant.

Le Grand Inquisiteur lui révèle alors la vérité : tout cela faisait partie du supplice.

À cet instant, le rabbin comprend que la véritable torture n’était pas la douleur, mais l’espérance elle-même.

Une guerre de classe déclarée

Notre situation politique n’est pas différente. L’espérance est utilisée contre nous.

Depuis plus de trente ans, une partie de la gauche affirme que la lutte est culturelle plutôt que sociale ou matérielle. Pendant ce temps, la guerre de classe se poursuit — menée d’en haut, contre les peuples.

Il faut regarder la réalité en face : cette guerre de classe est en train de se transformer en guerre civile larvée.

Sortir de l’illusion, reprendre la lutte

Nous avons agi au nom de la raison héritée des Lumières, en abandonnant nos principes révolutionnaires. Nous avons été naïfs, conciliants, parfois complices malgré nous.

Aujourd’hui comme hier, la lutte est existentielle. Ne pas agir, c’est perdre. Refuser l’affrontement, c’est capituler.

La guerre totale est déjà menée par l’impérialisme et ses relais. La réponse doit venir des peuples. Dans les villes, dans les campagnes, dans tous les espaces de la vie sociale.

Même les terrains culturels et symboliques — y compris les questions de sexualité — doivent devenir des leviers de transformation, et non des impasses neutralisantes. Il s’agit d’ouvrir des possibles, de créer du nouveau, de porter une vie différente.

Reconquérir l’espérance

Il nous faut réhabiliter l’espérance — non comme un refuge passif, mais comme une force active.

Une espérance lucide, combative, qui ne se laisse pas transformer en piège.

Car une espérance qui immobilise n’est plus une vertu : c’est un instrument de domination.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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