Un autre football et un autre monde sont possibles… et indispensables

Par Javier Tolcachier

Dans quelques jours, des centaines de millions de personnes auront les yeux rivés sur la Coupe du monde de football 2026. Présentée comme une célébration universelle, cette grand-messe planétaire se déroulera pourtant au cœur d’une crise systémique globale — économique, écologique, sociale et géopolitique — dont les effets sont de plus en plus violents et impossibles à dissimuler.

Comme lors de nombreuses éditions précédentes, le spectacle sportif servira aussi de puissant dispositif de diversion, un écran géant destiné à détourner l’attention des conflits, des injustices et des rapports de domination qui structurent le monde contemporain.

Dès l’origine, un instrument politique

L’histoire des Coupes du monde est indissociable des rapports de pouvoir. En 1930, en Uruguay, le premier tournoi se tient dans le contexte de la Grande Dépression provoquée par le capital financier états-unien. En 1934, l’Italie fasciste de Mussolini instrumentalise le football comme outil de propagande, démontrant que le sport peut être un levier de légitimation politique redoutablement efficace.

En 1938, la France accueille la compétition à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1950, au Brésil, la Coupe réapparaît après avoir été cachée pour échapper aux ravages de la guerre — symbole fragile d’un monde en reconstruction, mais déjà traversé par de nouvelles tensions.

En 1954, la Suisse neutre incarne une illusion de paix, alors même que la Guerre froide structure désormais les relations internationales. L’Allemagne de l’Ouest, réintégrée dans le concert des nations, remporte le tournoi : le football accompagne ainsi les recompositions géopolitiques de l’après-guerre.

Football et luttes de libération

En 1958, en Suède, la participation de l’Union soviétique et l’entrée des équipes africaines et asiatiques marquent l’irruption des luttes anticoloniales sur la scène sportive mondiale. Le football devient un espace d’expression pour des peuples en quête d’émancipation.

En 1962, au Chili, encore marqué par un séisme dévastateur, la Coupe se joue dans des infrastructures liées au capital transnational — notamment états-unien — révélant déjà l’imbrication entre sport et intérêts économiques. La victoire du Brésil ne peut masquer les bouleversements politiques à venir, notamment le coup d’État de 1964 qui instaurera une dictature militaire durable.

Les décennies suivantes confirment cette articulation constante entre football et domination. En 1970, le triomphe brésilien intervient dans un contexte de contestation mondiale et de répression. En 1974, la victoire allemande coïncide avec les tensions énergétiques et géopolitiques liées au pétrole.

Le football comme couverture des violences d’État

En Amérique latine, les années 1970 sont marquées par des dictatures soutenues par les États-Unis, qui écrasent dans le sang les mouvements populaires. Le Mondial 1978 en Argentine constitue l’un des exemples les plus cyniques de l’utilisation du sport comme instrument de propagande : pendant que les stades vibrent, les centres de torture fonctionnent à plein régime, faisant disparaître des dizaines de milliers de personnes.

Cette logique ne cessera de se reproduire : le football ne se contente pas d’accompagner l’histoire, il participe activement à la mise en scène du pouvoir.

Mondialisation néolibérale et marchandisation du sport

À partir des années 1980-1990, avec l’offensive néolibérale, le football entre dans une nouvelle phase : celle de sa financiarisation totale. Le Mondial 1994 aux États-Unis — pays sans culture footballistique — illustre parfaitement cette mutation : le sport devient un produit global, soumis aux lois du marché et aux intérêts des grandes multinationales.

En 1998, la victoire de la France « black-blanc-beur » masque temporairement les fractures sociales profondes, rapidement récupérées et instrumentalisées par des discours racistes et xénophobes.

Les scandales de corruption au sein de la FIFA au début du XXIᵉ siècle ne sont pas des anomalies, mais les symptômes d’un système profondément gangrené par l’argent et les intérêts privés.

Guerres, résistances et contradictions

En 2006, alors que le monde est secoué par les mobilisations contre la guerre en Irak, la Coupe en Allemagne se déroule sous le slogan hypocrite « Le monde entre amis ». Pendant ce temps, les interventions militaires occidentales détruisent des sociétés entières au nom d’une prétendue « guerre contre le terrorisme ».

En 2010, en Afrique du Sud, l’événement est célébré comme une victoire symbolique du continent africain, mais il s’accompagne de dépenses massives dans un pays où persistent des inégalités extrêmes héritées de l’apartheid.

En 2014, au Brésil, des millions de personnes descendent dans la rue pour dénoncer un modèle qui privilégie les stades aux dépens des hôpitaux, des écoles et des services publics. Le message est clair : le football spectacle ne nourrit pas les peuples.

Corruption, exploitation et cynisme

Les éditions récentes confirment cette dérive. La Coupe 2018 en Russie et celle de 2022 au Qatar sont entachées de graves accusations de corruption et de violations des droits humains, notamment l’exploitation brutale de travailleurs migrants.

Derrière les images spectaculaires, c’est un système global d’exploitation qui se déploie, où les corps — des joueurs comme des travailleurs — deviennent des ressources au service du profit.

2026 : un miroir du monde en crise

La Coupe du monde 2026 ne fera pas exception. Organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, elle se tiendra dans un contexte marqué par :

➤ Les violences coloniales et les tentatives d’effacement du peuple palestinien

➤ Les escalades militaires et les logiques de guerre permanente

➤ La criminalisation des migrations et les politiques racistes

➤ Les conflits armés multiples à travers le monde

➤ L’aggravation de la crise climatique 

➤ L’accaparement des ressources par des élites économiques

Aucun spectacle, aussi grandiose soit-il, ne pourra masquer ces réalités. Aucun but, aucune victoire ne pourra effacer les injustices structurelles, les violences systémiques et les souffrances humaines.

Technologie, surveillance et nouvel ordre mondial

Les innovations technologiques mobilisées pour ces événements — reconnaissance faciale, intelligence artificielle, dispositifs de surveillance — ne servent pas seulement le spectacle. Elles participent à la consolidation d’un appareil global de contrôle social et, dans certains cas, à des opérations militaires.

Le football se joue désormais dans un monde en recomposition, où l’hégémonie occidentale est contestée, mais où les logiques de domination persistent sous de nouvelles formes.

Reprendre le football aux puissants

Le football contemporain est devenu une industrie. Il transforme la passion en marchandise, les supporters en consommateurs et les joueurs en actifs financiers. Les grandes compétitions ne sont plus des fêtes populaires : elles sont des machines à générer des profits.

Face à cela, il est urgent de réaffirmer une autre vision du sport.

Un football pour les peuples

Contre le football-spectacle, il faut défendre le football des quartiers, des terrains vagues, des communautés. Celui qui naît sans sponsors, sans écrans géants, sans intérêts financiers — mais avec de la solidarité, de la créativité et du collectif.

Un football ancré dans les luttes sociales, dans la dignité des peuples, dans le refus des exclusions.

Un autre football est non seulement possible : il est indispensable. Parce qu’il porte en lui l’idée d’un autre monde — un monde libéré de l’exploitation, fondé sur l’égalité, la justice sociale et la solidarité entre les peuples.

Un monde profondément humaniste.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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