La tragédie de l’Europe

Par Juan Miguel Díaz Ferrer

Dans les années 1990, j’échangeais par lettres avec un député européen espagnol, Fernández, alors responsable des études au sein de l’Union européenne. À travers nos discussions sur l’Europe et l’Amérique latine, sur les luttes et les perspectives historiques, une idée m’avait profondément marqué. Cet homme, pourtant intégré au cœur de l’appareil européen, affirmait que l’Europe, malgré sa richesse, avait perdu toute direction, tandis que l’Amérique latine, portée par ses dynamiques populaires et révolutionnaires, avançait avec un cap.

Ce constat, qui me semblait alors exagéré, apparaît aujourd’hui d’une lucidité presque prophétique.

Car ce qui se déroule sous nos yeux, c’est la lente mais inexorable décomposition d’un continent qui a renoncé à toute souveraineté réelle. L’Europe n’est plus un acteur autonome : elle est devenue un appendice stratégique de l’impérialisme états-unien. Ses élites, loin de défendre les intérêts de leurs peuples, agissent comme des relais dociles de Washington, alignant leurs politiques sur celles de l’OTAN, au mépris des réalités économiques et sociales du continent.

Cette soumission se manifeste de manière brutale dans l’escalade militaire actuelle. Sous couvert de « défense », les pays européens participent à des manœuvres provocatrices contre la Russie, allant jusqu’à envisager des scénarios de blocus et d’occupation. Il ne s’agit pas de protéger l’Europe, mais de servir une stratégie d’encerclement et de confrontation dictée par les États-Unis, pour maintenir leur hégémonie mondiale.

Dans cette logique, la guerre en Ukraine devient un instrument. L’Union européenne y consacre des dizaines de milliards d’euros, non pas pour la paix, mais pour prolonger un conflit qui saigne un pays et déstabilise tout un continent. Ce sont les peuples européens et ukrainiens qui paient le prix de cette politique cynique, pendant que les industries militaires et les intérêts géopolitiques américains en tirent profit.

Les conséquences sont déjà visibles : crise énergétique, inflation, désindustrialisation, appauvrissement généralisé. Les sanctions contre la Russie, présentées comme des mesures de « pression », se retournent contre ceux qui les imposent. L’Allemagne elle-même, longtemps moteur économique de l’Europe, est désormais entraînée vers le ralentissement et la récession.

Mais au lieu de rompre avec cette fuite en avant, les dirigeants européens s’y enfoncent davantage. Coupés des peuples, enfermés dans une logique idéologique et atlantiste, ils poursuivent une politique qui relève de l’aveuglement — ou de la trahison.

Car il faut appeler les choses par leur nom : ce qui est en jeu, c’est la mise sous tutelle de l’Europe. Une Europe privée de souveraineté, alignée militairement, dépendante économiquement, incapable de définir une voie propre fondée sur la coopération et la paix. Une Europe qui sanctionne jusqu’aux symboles culturels — comme ces absurdes interdictions frappant les matriochkas — pendant qu’elle sacrifie ses propres intérêts stratégiques.

Dans ce contexte, parler de « projet européen » relève de la fiction. Ce projet a été vidé de sa substance et transformé en instrument au service d’un impérialisme qui n’est même pas le sien.

L’Europe ne décline pas par fatalité : elle est conduite au déclin par des élites qui ont choisi l’alignement plutôt que l’indépendance, la confrontation plutôt que la coopération, la soumission plutôt que la souveraineté.

Et tant que les peuples européens ne briseront pas cette logique impériale, tant qu’ils ne reprendront pas en main leur destin face à cette oligarchie atlantiste, la tragédie européenne ne fera que s’approfondir.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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