La fin du monde est reportée

Par Jacques Lanctôt

Depuis que les États-Unis et Israël se sont lancés dans une dangereuse escalade en Iran, où la menace nucléaire semble atteindre un point de non-retour, et que le président psychopathe en chef des États-Unis promet de réduire en cendres ce pays dont la civilisation perse est plusieurs fois millénaire et possède, selon l’UNESCO, 29 sites inscrits au Patrimoine mondial – « Une civilisation entière va mourir cette nuit », avait-il prévenu comme on annonce que les patates sont cuites –, celui-ci semble avoir oublié son programme caribéen et son rêve de s’emparer de Cuba, en douceur ou par la force.

Et c’est tant mieux, pourrait-on dire, car les spéculations allaient bon train depuis ces déclarations fracassantes. Allait-il bombarder en pleine nuit l’île plongée dans le noir à cause des pénuries de combustible et lancer ses super-Rambos dans les villes et sur les plages parmi les touristes terrifiés ? Allait-il tenter une opération chirurgicale à la vénézuélienne en séquestrant le président Diaz-Canel pour l’enfermer dans la prison d’Alligator Alcatraz en Floride, en l’accusant, lui aussi, de « narcoterrorisme » comme ce fut le cas pour Nicolas Maduro, le président vénézuélien séquestré et emprisonné dans une prison de New York ? De telles accusations frappent l’imaginaire. Comme s’il ne s’agissait plus d’un conflit politique, mais d’une simple guerre contre le crime organisé.

Oui, l’empereur étasunien semble actuellement fort occupé. Il voit ses appuis s’effriter, même au sein de son propre parti, et son arsenal militaire perdre en efficacité. Ainsi, le porte-avions USS Gerald R. Ford, le plus grand et le plus moderne au monde, a dû rebrousser chemin et quitter les eaux de la mer Rouge pour rejoindre une base sûre en Grèce. La raison officielle : effectuer des réparations à la buanderie à la suite d’un incendie ayant causé des dégâts importants et fait deux blessés, a-t-on révélé. On a aussi évoqué la nécessité de régler des problèmes persistants d’odeurs nauséabondes provenant des toilettes écologiques du navire. Ici, il est permis de rire.

Mais savez-vous quel est le plus vaste porte-avions étasunien à l’extérieur des États-Unis ? C’est l’Europe ! On y trouve des centaines d’avions de combat, dont les gigantesques bombardiers B-52, des avions de ravitaillement, des bombes nucléaires, des systèmes radars sophistiqués et plus de 80 000 soldats prêts à l’action, tout cela réparti sur 275 bases militaires à travers l’Europe. Avouez que c’est beaucoup mieux qu’un porte-avions, qui se déplace lentement, dont l’exploitation coûte cher, qui doit toujours être escorté par d’autres navires pour assurer sa protection et qui risque à tout moment d’être attaqué par des drones bon marché, comme cela s’est peut-être produit avec le USS Gerald R. Ford.

Pourquoi alors avoir besoin d’un porte-avions flottant quand l’Europe le sert à merveille pour ses expéditions au-delà de la Méditerranée ? Ces bases militaires ont déjà été utilisées lors des guerres en Irak, en 1991 et en 2003, lors de la guerre en Afghanistan, ou pour attaquer la Lybie et la Yougoslavie. Et maintenant pour sa guerre contre l’Iran. Et c’est à Ramstein, en Allemagne, que se trouve la plus grande base étasunienne au monde, où est installé son centre des opérations.

Mais voilà qu’on sent un parfum de mutinerie à bord de ce gros porte-avions européen. L’Espagne a été la première à se rebeller, en fermant son ciel aux avions de guerre étasuniens et en interdisant désormais l’usage de ses deux bases militaires, Rota et Morón, points névralgiques entre les États-Unis et le Moyen-Orient d’où décollaient les avions de guerre et les avions ravitailleurs, et qui servaient également d’escales pour les avions de la CIA transportant des prisonniers vers des lieux de détention secrets et autres centres de tortures comme Guantánamo. La France a suivi et limité son espace aérien, tout comme l’Italie, qui a imposé d’importantes restrictions à la base militaire de Sigonella.

Il était temps. Cette trêve de deux semaines annoncée quelques heures avant l’arrivée de la fin du monde permettra à l’orgueilleux Trump de bomber le torse et de se sortir temporairement du bourbier. Il annonce que ses principaux objectifs ont été atteints, bien évidemment, mais les Iraniens ont tout de même tenu tête à la plus puissante armée au monde pendant quarante jours, et ça, c’est important pour la suite des choses.

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