La normalisation de la brutalité : quand retrouverons-nous notre humanité ?
Par Adnan Hmidan
Ce que nous observons aujourd’hui dans l’ensemble de la
Palestine occupée n’est ni une défaillance du système de l’ordre international,
ni un brusque dérapage du comportement habituel de l’occupation israélienne. La
plus grande erreur des observateurs consiste à traiter l’escalade actuelle des
atrocités comme un simple lapsus momentané de maîtrise ou une exception
chaotique que l’on pourrait gérer à coups de déclarations diplomatiques
d’inquiétude.
En réalité, ce qui se déroule sous nos yeux représente
l’état naturel d’un projet colonial. Quand on comprend les fondements
structurels de l’occupation, on saisit que la brutalité n’est pas une option
politique mais une nécessité fonctionnelle pour assurer sa survie.
L’infrastructure de la cruauté
Selon la logique de l’occupant, il est parfaitement normal
qu’un prisonnier ou otage palestinien soit torturé, humilié et dépouillé de
toute humanité. Il est parfaitement normal qu’au sein de la Knesset résonnent
des appels à l’exécution sommaire des détenus, transformant les institutions de
l’État en plateformes de vengeance légalisée. Ce n’est pas un effondrement de
la démocratie ; c’est l’expression brute d’un régime qui considère la
population indigène non pas comme un peuple doté de droits, mais comme une
menace à la sécurité qu’il faut éliminer.
Dans Jérusalem occupée, la « normalité » consiste à empêcher
systématiquement les fidèles d’accéder à la mosquée Al-Aqsa, tandis que le
sanctuaire reste ouvert pour permettre à des colons extrémistes d’y accomplir
des rituels provocateurs sous protection militaire. C’est une stratégie
calculée visant à nous habituer à la transgression. L’objectif est de répéter
la violation jusqu’à ce qu’elle perde son impact, transformant la profanation
de l’un des lieux les plus sacrés de l’islam en simple routine du cycle
quotidien de l’actualité.
Gaza et la Cisjordanie : un laboratoire d’élimination
Le génocide en cours à Gaza constitue la manifestation
suprême de cette normalité. La destruction de blocs résidentiels entiers, la
famine systématique imposée à deux millions de personnes et l’effacement de
lignées familiales entières du registre civil s’opèrent avec un terrifiant
sentiment de légitimité. Tout cela est facilité par un parapluie diplomatique
mondial qui, de façon perverse, redéfinit la victime en agresseur et le
bourreau en victime.
Pendant ce temps, en Cisjordanie, se déroule un génocide
silencieux. À travers un étouffant filet de checkpoints, des raids nocturnes
qui arrachent le sommeil des familles et l’expansion implacable de colonies
illégales qui dévorent la terre tel un cancer, l’occupation s’efforce de rendre
la vie palestinienne impossible. C’est le comportement d’un voleur condamné à
ne jamais connaître la paix tant que le véritable propriétaire de la maison
continue d’exister.
La véritable anomalie : notre adaptation
La crise réelle ne réside pas dans la violence de
l’occupant, car celle-ci lui est intrinsèque. La véritable crise est que l’on
exige du reste du monde qu’il devienne lui aussi « anormal ». Il est
profondément anormal que l’on nous demande de nous adapter à cette réalité.
Anormal qu’on nous invite à comprendre les « préoccupations sécuritaires » de
l’oppresseur pendant qu’on déterre nos enfants sous les décombres. Anormal
qu’on présente la normalisation comme une option rationnelle, ou que la
coexistence avec un système d’apartheid soit érigée en vertu civique.
Nous devons poser les questions difficiles : quelle paix
peut naître des ruines de maisons détruites ? Quel réalisme exige que nous
acceptions la lente mort d’un peuple comme un fait irréversible ? Réduire la
lutte palestinienne à un conflit « gérable », plutôt qu’à un crime qu’il faut
arrêter, relève d’une distorsion morale profonde.
Le piège de la désensibilisation
L’arme la plus dangereuse de tout l’arsenal de l’occupation
n’est ni le missile ni le char ; c’est notre propre capacité à nous habituer.
L’occupation mise sur le temps : elle parie que le monde finira par se lasser
des images d’enfants ensanglantés, que les publications sur les réseaux sociaux
se raréfieront et que l’indignation cèdera place à un silence fatigué.
Quand la vision de fosses communes cessera de nous choquer,
quand le nettoyage ethnique d’un peuple nous semblera une malheureuse réalité
géopolitique, alors nous aurons perdu notre boussole morale. « S’habituer » à
l’oppression, c’est devenir son complice silencieux. L’état naturel de tout
être humain libre est de demeurer dans un rejet actif et constant de
l’injustice.
Redéfinir le réalisme
On nous a trop longtemps répété que le réalisme consistait à
accepter les miettes de souveraineté dans l’ombre d’une tour de tireur
embusqué. Mais le vrai réalisme, c’est appeler les choses par leur nom :
◼ Les colonies ne sont pas de l’expansion urbaine ; c’est du vol.
◼ La résistance n’est pas du terrorisme ; c’est un droit universel et un devoir sacré.
◼ La neutralité face au génocide n’est pas de l’objectivité ; c’est de la complicité.
Notre rôle, en tant qu’intellectuels, militants et
défenseurs de la justice, est de briser cette normalité fabriquée. Nous devons
rester « anormaux » aux yeux d’un système international faussé. Nous devons
refuser d’être ces victimes polies qui acceptent leur sort dans le silence
digne.
Retrouver l’esprit humain
L’occupation est une anomalie historique, un vestige d’une
ère coloniale que le reste du monde prétend avoir dépassée. Elle survit en se
faisant passer pour un État normal. Mais un État qui se nourrit du sang des
innocents et du vol d’une terre ne peut jamais être normal ; c’est une
monstruosité morale.
Nous ne retrouverons notre normalité que lorsque nous
cesserons de vouloir entrer dans les cadres injustes que le monde nous impose.
Nous sommes normaux lorsque nous refusons d’oublier. Nous sommes normaux
lorsque nous enseignons à nos enfants que la carte de la Palestine est
indivisible. Nous sommes normaux lorsque notre colère demeure aussi vive qu’au
premier jour de la Nakba.
Le plus grand danger n’est pas que l’oppresseur exerce son
oppression ; c’est que nous nous y habituions.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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