La guerre contre l’Iran révèle les fissures du bloc des BRICS
Par Betwa
Sharma
Alors que
beaucoup voyaient les BRICS comme le noyau dur d’un nouvel ordre mondial
multipolaire, la guerre menée par les États‑Unis
et Israël contre l’Iran met à
nu des divisions profondes. Au cœur
de ces contradictions, le rôle
de l’Inde, qui se présente comme puissance du Sud global tout en s’alignant de plus en plus sur Washington et Tel‑Aviv.
Un bloc
présenté comme alternative à l’ordre occidental
Les BRICS
sont nés en 2009, réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et
l’Afrique du Sud autour d’un objectif affiché : contester l’hégémonie des États‑Unis et promouvoir un monde multipolaire. Depuis, le groupe s’est élargi
à 11 membres à part entière,
avec l’intégration
de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran,
des Émirats arabes unis et de l’Indonésie,
et s’est doté
de neuf « pays partenaires » comme la Biélorussie,
Cuba, la Malaisie, la Thaïlande,
l’Ouganda, l’Ouzbékistan
et le Nigeria. La présidence
tourne chaque année entre les membres et, cette année, c’est l’Inde qui occupe
le fauteuil de présidence.
Les BRICS ne
constituent pas une alliance militaire, mais un cadre de coopération
principalement économique, avec des initiatives comme la création d’une banque
de développement commune et des efforts pour réduire la dépendance au dollar.
Aux yeux de nombreux partisans du Sud global, les BRICS incarnent l’espoir de
bâtir un système bancaire, commercial et financier alternatif qui
marginaliserait l’Occident et permettrait l’affirmation d’un Sud véritablement
indépendant.
Dans
l’imaginaire politique, les BRICS sont parfois perçus comme une sorte de
prolongement du Mouvement des non‑alignés
né en 1961 à Belgrade, lui‑même
issu de la conférence de Bandung de 1955, porté par des figures historiques comme Tito, Nasser, Nkrumah,
Sukarno et Nehru, qui avaient su construire une unité politique réelle
contre le colonialisme et la bipolarisation de la guerre froide.
La guerre
contre l’Iran fait voler en éclats l’unité de façade
La guerre
contre l’Iran a exposé la fragilité des BRICS en tant qu’alternative émergente
à l’ordre mondial dirigé par Washington. La pression économique américaine et
les chocs géopolitiques, en particulier l’attaque contre l’Iran, révèlent moins
un bloc cohérent poursuivant un objectif stratégique commun qu’un agrégat
d’États aux intérêts parfois convergents, mais qui divergent brutalement sous
pression.
Les
divergences politiques internes, habituellement minimisées, ont explosé au
grand jour à la faveur de cette guerre, empêchant tout consensus sur la manière
de réagir à l’agression. Contrairement à juin 2025, lorsque les BRICS avaient
collectivement condamné une attaque contre l’Iran, le bloc n’a cette fois‑ci publié aucun communiqué commun dénonçant l’agression
états‑unienne
et israélienne comme violation du droit
international, malgré
la demande expresse de Téhéran.
La Russie et
la Chine, membres les plus puissants du groupe, ont pourtant fermement condamné
l’attaque comme une agression non provoquée et une violation de la Charte des
Nations unies, ainsi que l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei dès le
premier jour de l’offensive. Mais au Conseil de sécurité, Moscou et Pékin ont
abandonné Téhéran en s’abstenant lors du vote, le 11 mars, d’une résolution
présentant faussement l’Iran comme agresseur, sacrifiant ainsi l’un de leurs
partenaires BRICS à leurs propres calculs diplomatiques.
Sur le
terrain, là où cela compte le plus, la Russie et la Chine apportent néanmoins
une aide à l’Iran, notamment en matière militaire et de renseignement. Mais
Téhéran ne dispose pas pour autant d’un soutien unifié des BRICS lui permettant
de jouer vraiment le rôle d’État de première ligne dans une bataille ouverte
pour un monde post‑américain.
Des
positions divergentes au sein des BRICS
Le Brésil
s’est montré sans ambiguïté dans sa condamnation des États‑Unis et d’Israël
pour leur attaque non provoquée
contre l’Iran. Le 4 mars, le président Luiz Inácio
Lula da Silva déclarait :
« Mon message
aux États‑Unis, à
Israël et à l’Iran est simple : le monde est fatigué de vos conflits. La diplomatie n’est pas un signe de faiblesse ; elle est la plus haute
expression de l’intelligence humaine. Ceux qui meurent
ne sont pas ceux qui signent les ordres d’attaque
à Washington ou à Tel‑Aviv ; ceux qui meurent sont des
innocents. Le Brésil exige un cessez‑le‑feu immédiat
et l’ouverture d’une table de négociations
qui ne soit pas contaminée
par les intérêts
du commerce des armes. »
Le 21 mars,
Lula ajoutait : « L’Iran a été envahi sous prétexte qu’il construisait une
bombe nucléaire. Où sont les armes chimiques de Saddam Hussein ? Où sont‑elles ? Qui les a trouvées
? »
D’autres
dirigeants BRICS se sont montrés beaucoup plus prudents. Le président sud‑africain Cyril Ramaphosa a qualifié l’attaque contre l’Iran
de « folie »,
appelant à un cessez‑le‑feu immédiat,
au dialogue et au respect du droit international, tout en exprimant aussi ses
inquiétudes quant aux représailles iraniennes.
L’Égypte a
rompu le front avec les autres membres en se rangeant clairement du côté des
États‑Unis et d’Israël,
condamnant avec virulence la riposte iranienne contre les États du Golfe comme une «
violation intolérable de la souveraineté ».
L’Éthiopie s’est alignée
sur Le Caire, restant neutre sur l’attaque
initiale, mais condamnant à
son tour la réponse iranienne contre les monarchies
du Golfe comme « atroce ».
L’Indonésie a
adopté une neutralité prudente, se contentant d’exprimer son « profond regret »
face à la guerre et d’appeler à une solution diplomatique, tout en indiquant
que le président Prabowo Subianto était prêt à se rendre à Téhéran pour
faciliter une issue politique. De leur côté, l’Arabie saoudite et les Émirats
arabes unis ont naturellement condamné avec force les représailles iraniennes,
les qualifiant « d’agression flagrante », alors même que l’agression originelle
venait d’installations militaires américaines situées sur le sol des États du
Golfe, y compris en Arabie saoudite et aux E.A.U.
Au total, une
majorité de pays BRICS s’est ainsi rangée, de fait, du côté des monarchies
pétrolières arabes et contre l’Iran, faisant apparaître une fissure nette au
sein du groupe. Les seuls États BRICS à avoir condamné Israël et les États‑Unis sont quatre des cinq membres fondateurs ; le cinquième, l’Inde,
malgré une longue amitié avec l’Iran,
a refusé de le faire.
Inde : du
non‑alignement au camp israélo‑américain
Deux jours
avant le début de l’attaque, le premier ministre Narendra Modi se trouvait à
Jérusalem, littéralement dans les bras du premier ministre israélien Benyamin
Netanyahou, pour signer un « partenariat stratégique spécial ». Sans surprise,
plutôt que de condamner Israël, l’Inde a critiqué l’Iran pour ses représailles
et a pris ses distances avec Téhéran.
L’épisode le
plus révélateur est sans doute le naufrage de la frégate iranienne IRIS Dena,
coulée le 4 mars au large du Sri Lanka par une torpille tirée par un sous‑marin américain dans l’océan
Indien, cinq jours à
peine après le début
de l’offensive américano‑israélienne.
Le navire venait de participer à
un exercice naval multinational organisé
par l’Inde et rentrait vers les eaux
iraniennes lorsqu’il a été frappé
en haute mer, faisant près
de 90 morts parmi les marins, tandis que plusieurs survivants étaient repêchés par la marine et les garde‑côtes sri‑lankais.
La réaction
de l’Inde, ou plutôt son silence, est frappante. Une frappe militaire majeure
des États‑Unis a eu lieu quasiment sur le seuil
de l’Inde, visant un navire qui venait de
participer à un exercice naval placé sous l’égide
de New Delhi, dans l’océan Indien, région
que l’Inde considère comme son voisinage maritime étendu et où
elle entend se poser comme «
fournisseur net de sécurité »,
et pourtant le gouvernement Modi n’a
pas jugé utile de condamner l’attaque.
Malgré les
demandes directes adressées par Téhéran à New Delhi, trois semaines après le
début de l’agression contre son partenaire BRICS, l’Inde refuse toujours de
critiquer les États‑Unis et Israël, se contentant de platitudes sur la retenue et la
diplomatie. En tant que présidente
des BRICS en 2026, New Delhi n’a
manifestement déployé
aucun effort sérieux pour élaborer une position commune, tant sa propre posture pro‑israélienne bloque toute initiative en ce
sens.
Les
limites de « l’autonomie stratégique » indienne
De longue
date, la politique étrangère indienne se réclame de « l’autonomie stratégique
», c’est‑à‑dire
la capacité à
traiter avec des puissances concurrentes selon ses propres termes, sans se
laisser entraîner dans leurs conflits. Mais l’affaire de l’IRIS
Dena en démontre les limites de façon brutale.
Lorsqu’un
partenaire de longue date comme l’Iran attend un soutien, une neutralité de
façade ou des déclarations prudentes peuvent être perçues comme de la
faiblesse, voire comme une trahison. Il ne fait pourtant aucun doute que l’Inde
se trouve dans une position difficile, prise entre ses liens traditionnels avec
la Russie et l’Iran et son rapprochement accéléré avec Washington.
Au cours de
la dernière décennie, la relation indo‑américaine
s’est resserrée, notamment dans les domaines de la défense et de la technologie, sur fond de préoccupations communes face à
la montée en puissance de la Chine, de
participation au QUAD (Inde, États‑Unis, Japon, Australie) et d’adhésion
à la stratégie indo‑pacifique portée par Washington. Modi a dû
composer avec un président
américain imprévisible comme Donald Trump, qui a porté en 2025 les droits de douane sur les produits indiens
jusqu’à 50%, avant de les réduire en échange
de l’engagement de New Delhi d’arrêter
ses achats de pétrole russe.
La Cour
suprême des États‑Unis a annulé ces tarifs, desserrant temporairement l’étau, mais, même
avec une taxe ramenée à 15%, l’Inde
continue de plier devant les injonctions de Washington. Les États‑Unis ont levé leurs sanctions sur le pétrole
russe à cause de la crise du détroit d’Hormuz
; l’Inde achète
de nouveau du brut à
Moscou, mais les Russes ont supprimé
les rabais accordés jusque‑là à
New Delhi et vendent désormais
au prix du marché au comptant.
L’an dernier,
l’Inde s’est aussi retirée du projet de port de Chabahar en Iran, sous pression
américaine, alors même que ce port lui offrait un accès direct à l’Afghanistan
et à l’Asie centrale en contournant le Pakistan. L’image d’un pays maître de
son destin stratégique est sérieusement écornée par ces renoncements
successifs.
L’Inde
face à ses partenaires BRICS
Pour le
journaliste et analyste géopolitique brésilien Pepe Escobar, les BRICS auraient
matière à suspendre, voire à expulser l’Inde, « étant donné que l’Inde a trahi
successivement deux piliers des BRICS — le membre fondateur russe et le nouveau
membre iranien —, à plusieurs niveaux, sous la pression américaine ».
Sur le
webcast Judging Freedom, il résume ainsi son constat :
« Quarante‑huit heures avant la frappe de décapitation
qui a tué l’ayatollah
Khamenei et plusieurs hauts responsables à Téhéran,
Modi était en Israël, copain comme cochon avec le criminel de guerre
Netanyahou, parce qu’il
voulait conclure des contrats d’armes
avec Israël —
ce qu’ils ont d’ailleurs fait. Nous avons donc un membre fondateur des
BRICS entièrement aligné sur Israël,
ce qui, pour pratiquement tous les autres membres et partenaires des BRICS, est
impensable. »
Il poursuit :
« Il est très
éclairant de voir des analystes et universitaires indiens extrêmement
qualifiés, bien informés… ventiler leur colère, incapables de mettre des mots
dessus. Ils sont consternés et disent : nous ne savons pas comment expliquer
cela au reste du Sud global, car nous, Indiens, passons notre temps à dire que
nous sommes l’un de ses leaders. Après ça, c’est fini.
Ils se sont
rangés du côté de l’empire et d’Israël juste avant l’attaque contre l’Iran. Il
sera très difficile de recoller les morceaux, surtout une année où la
présidence des BRICS revient à l’Inde et où le sommet annuel doit se tenir à
New Delhi. »
La
patience stratégique de l’Iran vis‑à‑vis de New Delhi
Face aux
contorsions diplomatiques de l’Inde pour ménager Washington, la retenue de
Téhéran est remarquable. Cette patience semble découler d’une vision de long
terme des liens indo‑iraniens, enracinés dans une histoire et des affinités culturelles bien antérieures
à l’existence
même des États‑Unis.
L’Inde compte
une importante population musulmane chiite, dont une partie se tourne vers
l’ayatollah comme autorité spirituelle et religieuse, et des villes comme
Lucknow, ancienne capitale de nawabs chiites, portent encore la trace
culturelle de cette histoire. L’Iran sait que la relation survivra à la vision
étroite de Modi et aux tensions de New Delhi avec Trump.
Mais l’Inde
ressent déjà le coût de ses choix, frustrée et embarrassée de se voir incapable
de défendre un partenaire frappé à sa porte, sous le regard du monde. Après la
fermeture du détroit d’Hormuz et la coupure des livraisons de gaz de pétrole
liquéfié (GPL), New Delhi s’est empressée de calmer le jeu avec Téhéran, alors
que la pénurie de gaz de cuisine contraignait commerces et restaurants à fermer
et que les habitants faisaient la queue pendant des heures pour se procurer des
bouteilles.
L’ajout de la
Russie complique encore davantage l’équation indienne. Moscou et Téhéran se
sont rapprochés sous l’effet combiné des sanctions occidentales et d’une
volonté partagée de s’opposer à la domination occidentale, la Russie aidant
notamment l’Iran en matière de renseignement, via des images satellite et des
informations de champ de bataille.
La relation
de long terme entre l’Inde et la Russie est elle aussi sous contrainte. Les
droits de douane de 50% imposés l’année dernière par Washington ont forcé New
Delhi à réduire ses importations de pétrole brut russe, tandis que
l’administration Trump proclame à répétition que l’Inde aurait cessé d’acheter
du pétrole russe ou ne serait « autorisée » à continuer que du fait de pénuries
temporaires. En réalité, la Russie demeure le principal fournisseur de pétrole
de l’Inde, et aucun des deux pays ne répond publiquement à ces déclarations.
BRICS :
une puissance de façade face à la guerre
Les BRICS
représentent une part importante de la population et de l’économie mondiales,
mais face à l’attaque contre un membre, le bloc n’a pas agi comme tel. Il
n’existe ni mécanisme commun de gestion des conflits impliquant un État membre,
ni doctrine de sécurité partagée, ni réponse diplomatique coordonnée.
Donald Trump
ne cesse de se moquer des BRICS, allant jusqu’à déclarer que « les BRICS sont
morts » et promettant que toute tentative de remise en cause de la domination
du dollar serait sanctionnée par des tarifs douaniers, invitant même les pays
récalcitrants à « aller chercher un autre pays pigeon ». Sur le plan
économique, les effets de la guerre sont d’ailleurs très inégaux : la hausse
des prix du pétrole peut profiter à la Russie tout en pénalisant l’Inde et la
Chine.
La guerre
contre l’Iran a mis en lumière les limites et les lignes de fracture des BRICS.
Pour l’Inde, jouer les équilibristes et rester assise entre deux chaises ne
fonctionne plus : loin de se poser en puissance globale, elle ne parvient même
plus à apparaître comme une puissance régionale véritablement indépendante.
Traduction
Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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