Le tournant néolibéral fut et reste une victoire du pouvoir, non d’une théorie économique

 Comment la classe dominante a troqué le marché pour la surveillance

El Tábano Economista

Par Alejandro Marcó del Pont

Pendant près d’un demisiècle, on nous a répété que le « marché » était l’horizon indépassable de l’humanité, la seule boussole possible pour organiser l’économie et la société. Aujourd’hui, ce discours s’effondre sous le poids des dettes, des guerres commerciales et des crises multiples, et les élites économiques se tournent vers autre chose : un système de contrôle total, algorithmique, militarisé, que Yanis Varoufakis appelle le « technoféodalisme ».

L’ennemi n’est plus seulement l’État social, ni même le vieux mouvement ouvrier, mais toute possibilité de démocratie réelle dans un monde dominé par la technologie, les données et la surveillance de masse.

Quand les capitalistes se sont sentis acculés

La dernière fois que quelqu’un au pouvoir a prononcé le mot « marché » avec une véritable conviction, le monde était un autre.

Nous étions dans les années soixantedix et le système capitaliste affrontait une double crise qui semblait annoncer son propre effondrement : les taux de profit s’écroulaient et les rues de l’Occident bouillaient sous la plus grande vague de luttes ouvrières depuis les années trente. Les capitalistes se sentaient acculés.

Leur réponse ne fut ni intellectuelle ni académique. Ce fut une offensive de classe parfaitement orchestrée.

Le géographe marxiste David Harvey n’a cessé de le marteler : le néolibéralisme n’a pas émergé comme une théorie économique supérieure qui aurait vaincu le keynésianisme sur le « marché libre des idées », mais comme une réponse politique féroce d’une classe dominante qui voyait ses privilèges menacés. Ce ne fut pas une révolution intellectuelle, ce fut une guerre de classes.

Harvey l’a répété jusqu’à l’épuisement : le néolibéralisme est, avant tout, « un projet visant à restaurer la domination de classe de secteurs qui voyaient leur pouvoir menacé ».

Le néolibéralisme, machine de guerre de l’élite

Les capitalistes se sont sentis menacés chez eux. Et ils n’étaient pas disposés à le tolérer.

La réponse fut brutale et méthodique. Il n’y eut pas de débat académique. Il y eut une stratégie de classe : démanteler l’Étatprovidence, écraser la négociation collective, restaurer le pouvoir des propriétaires du capital sur les corps des travailleurs.

Le néolibéralisme n’a jamais été une vérité révélée par Milton Friedman ou Friedrich Hayek, condamnés à errer quarante ans dans les marges du débat économique. Ce fut la machine de guerre d’une élite effrayée, qui s’en est emparée à son profit.

Et cela a fonctionné, et cela fonctionne encore. Depuis près d’un demisiècle, la classe travailleuse a payé le prix de cette offensive, avec des salaires stagnants, la restauration du pouvoir des propriétaires de capital, le démantèlement ou la privatisation des services publics, et l’installation d’une inégalité qui n’a cessé de croître.

Un coup de classe financé à coups de milliards

Les employeurs et les élites politiques des années 1970 et 1980 ont transformé la turbulence économique en opportunité pour reconfigurer la société à leurs propres conditions.

Il n’y eut pas de débat d’idées où Keynes aurait été vaincu par la supposée supériorité logique de Friedman. Il y eut un coup de classe silencieux, financé à coups de milliards de dollars, mené à travers les chaires universitaires, les médias et des parlements capturés.

L’Étatprovidence – ce pacte social forgé après la Seconde Guerre mondiale, qui articulait travail et sécurité, croissance et redistribution, en réaction à deux guerres mondiales et à la crise des années 1930 – fut pulvérisé pièce par pièce.

La crise organique du néolibéralisme

Aujourd’hui, cet ancien ordre néolibéral agonise.

Ce n’est pas une récession de plus. C’est ce qu’Antonio Gramsci appelait une « crise organique d’hégémonie » : le paradigme qui nous a gouvernés pendant quarante ans ne permet plus d’expliquer le monde, et le nouveau n’est pas encore né.

La dérégulation financière a propulsé la dette mondiale à des niveaux intenables. Le libreéchange, jadis évangile des marchés, a déchaîné des forces qui dévorent désormais leurs propres créateurs : nationalismes agressifs, guerres commerciales sans fin, chaînes d’approvisionnement ravagées.

Le système financiarisé a atteint une limite qui menace de faire s’effondrer tout l’édifice. Les élites le savent. Et c’est pourquoi elles changent de stratégie.

Du chaos du marché à l’obsession de contrôle

Les élites ne peuvent plus se permettre le luxe du chaos du marché. Ce dont elles ont besoin désormais, c’est d’ordre. De contrôle absolu. De prévisibilité.

Et elles le trouvent dans un domaine qui, il y a encore dix ans, apparaissait comme la promesse d’un futur plus libre : la technologie.

Mais pas n’importe quelle technologie. Une technologie qui ne nous libère pas, mais nous enferme. Une technologie qui ne nous connecte pas, mais nous surveille. Une technologie qui ne nous donne pas du pouvoir, mais nous transforme en serfs d’un nouvel ordre qu’économiste Yanis Varoufakis a baptisé « technoféodalisme ».

Pour comprendre où elles veulent nous entraîner, il n’existe pas de meilleure boussole que le manifeste que l’entreprise Palantir a publié il y a quelques jours à peine, sorte de programme politique des Big Tech pour un siècle de guerres. Un programme autoritaire destiné à donner encore plus de pouvoir aux élites occidentales.

Palantir, bras numérique de l’Empire

Palantir n’est pas une entreprise comme les autres.

Fondée en 2003 avec un investissement d’InQTel – le bras de capitalrisque de la CIA –, elle a développé sa technologie main dans la main avec les analystes de l’agence, ce qui lui a permis de concevoir un logiciel d’analyse de données sans équivalent au monde.

Aujourd’hui, ses outils sont largement utilisés par la CIA, le FBI, la NSA et, de manière très controversée, par des agences migratoires comme l’ICE pour identifier et localiser des migrants que l’on cherche à arrêter et à expulser.

Yanis Varoufakis a commenté un par un ces 22 points avec une lucidité qui coupe le souffle.

Le premier point de Palantir affirme que « la Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu possible son essor » et que « l’élite des ingénieurs a l’obligation de participer à la défense de la nation ».

Varoufakis réplique : « La Silicon Valley a une dette incommensurable envers la classe dominante qui a sauvé les banquiers criminels qui avaient ruiné les moyens de subsistance de la majorité des Américains. L’élite des ingénieurs de la Silicon Valley défendra cette classe dominante jusqu’à la mort (littéralement !), au nom de la majorité des Américains qu’ils traitent avec mépris – c’estàdire comme du bétail qui a perdu sa valeur marchande. »

L’oligarchie technologique, nouveaux seigneurs féodaux

Ce manifeste n’est pas un document isolé. Il est la pointe émergée d’un phénomène beaucoup plus profond.

C’est l’émergence d’une oligarchie technologique qui ne se contente plus d’accumuler de la richesse, mais veut redessiner la politique, l’économie et la société à son image et à sa convenance.

Des individus comme Elon Musk, Jeff Bezos, Peter Thiel et Mark Zuckerberg exercent une influence sans précédent sur les États et les sociétés, tirant parti de leur richesse personnelle, de leur domination technologique et de leur contrôle monopolistique pour contourner l’autorité étatique traditionnelle, et se muer en acteurs quasi souverains.

L’image de ces trois multimilliardaires occupant des places d’honneur lors de l’investiture de Donald Trump n’a pas été une anecdote. Ce fut la mise en scène d’un nouvel ordre : la lune de miel consommée entre pouvoir politique et pouvoir technologique.

Les idéologues de la soidisant « Illumination sombre » théorisent explicitement un ordre postdémocratique fondé sur la figure du PDGmonarque.

Alex Karp, PDG de Palantir, sans aller jusquelà, propose une « République technologique » qui, sous un vocabulaire républicain, déploie une stratégie que l’on peut résumer ainsi : transformer l’État en filiale de sa propre infrastructure numérique, vidant ainsi la souveraineté de toute dimension démocratique.

Du néolibéralisme au technoféodalisme

Le modèle auquel aspire cette nouvelle oligarchie n’est pas le néolibéralisme. Le néolibéralisme fut une étape nécessaire, mais il a rempli sa fonction.

Sa tâche consistait à démanteler l’Étatprovidence, affaiblir la classe travailleuse et concentrer la richesse.

À présent, avec une classe travailleuse fragmentée et une inégalité à des niveaux records, les élites ont besoin de quelque chose de plus efficace que le chaos du marché.

Elles ont besoin d’une planification centralisée de haute technologie. Elles ont besoin d’algorithmes pour administrer, de plateformes pour gouverner et de systèmes pour prédire. Elles ont besoin d’une gouvernance algorithmique.

Le monde qu’elles sont en train de construire n’est pas une démocratie. Ce n’est pas davantage une dictature traditionnelle. C’est autre chose : une « république technologique », où le pouvoir ne réside ni dans le peuple ni dans un parti, mais dans le code et dans les hommes qui le contrôlent.

Un système où les décisions sur qui vit et qui meurt, qui obtient un crédit ou non, qui est surveillé ou non, sont déléguées à des systèmes automatisés qui opèrent sous une apparente neutralité technique, laquelle dissimule l’arbitraire le plus brutal.

La violence automatisée, simple “erreur d’apprentissage”

Dans ce cadre, toute erreur – comme ce missile tombé sur une école de filles à Minab, dans le sud de l’Iran, qui a tué 165 d’entre elles – devient un incident sans importance, une étape normale dans « l’apprentissage » de l’IA de Palantir.

La transition des élites vers ce nouveau modèle est déjà en cours. Comme dans les années 1970, elles utilisent la crise – cette foisci, la crise de la dette, la crise climatique, la crise de légitimité démocratique – pour imposer un nouveau projet politique qui consolide leur pouvoir.

Et elles le font avec un avantage dont elles ne disposaient pas il y a quarante ans : elles contrôlent l’infrastructure numérique sur laquelle repose la vie moderne. Elles contrôlent les données, les algorithmes, les plateformes.

Contrôle des données, contrôle des esprits

Elles contrôlent l’information que nous consommons, les opinions que nous formons, les émotions que nous ressentons.

Varoufakis l’a souligné : les « technolords » contrôlent nos esprits, enchaînant des millions de personnes dans un cycle incessant de dépendance numérique, le circuit de la « cloud rent », la rente du nuage.

Pendant que nous débattons pour savoir si le revenu de base universel ou la semaine de quatre jours sont des solutions viables, eux construisent un système à l’épreuve de la démocratie, blindé par les algorithmes et la surveillance, conçu pour se perpétuer audelà de n’importe quel cycle électoral.

Le manifeste de Palantir est un cri de guerre, mais c’est aussi un symptôme de faiblesse. S’ils détenaient déjà un pouvoir absolu, ils n’auraient pas besoin de se justifier.

Le simple fait qu’ils aient ressenti la nécessité de publier leurs 22 points, d’exposer leur idéologie, de chercher à convaincre l’opinion publique, montre qu’ils ne sont pas encore sûrs d’avoir gagné la bataille définitive.

Un mince espace pour la résistance

Tant qu’il existe une marge de doute, il existe un espace pour la résistance. Mais le temps joue contre nous.

Soit nous reconstruisons un nouveau contrat social fondé sur la justice, l’égalité et une démocratie réelle, soit nous accepterons docilement la cage de verre qu’ils nous préparent.

Le choix, pour l’instant, nous appartient encore. Mais pas pour longtemps.

En Argentine, un monstre en liberté

Pendant ce temps, un monstre rôde en Argentine.

Peter Thiel, fondateur de PayPal et de Palantir, s’est installé dans le pays pour soutenir l’expérience anarchocapitaliste du sociopathe Milei : autorité, faim et contrôle social.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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