Comment sont nées les fake news modernes
Du sensationnalisme imprimé à la manipulation de masse : l’histoire de l’homme qui a compris avant tout le monde le pouvoir de l’information.
William Randolph Hearst ne fut pas seulement l’un des hommes
les plus riches et les plus puissants de son temps. Il fut aussi le grand
architecte d’une nouvelle forme de domination : utiliser la presse comme
machine de propagande, de business et de pression politique. De la guerre de
Cuba à ses campagnes anticommunistes et ses sympathies autoritaires, Hearst
transforma le journalisme en spectacle et la peur en marchandise. Son héritage
est toujours vivant, même s’il se présente aujourd’hui sous un costume numérique.
Par Manuel Medina
Quand les journaux allumaient des guerres
Il y eut un temps où les journaux ne se contentaient pas
d’informer. Ils déclaraient aussi des guerres, désignaient des « méchants »
internationaux, fabriquaient des patriotes instantanés et distribuaient la peur
en confortables livraisons matinales. L’encre servait à imprimer des nouvelles,
certes, mais aussi à modeler les consciences, altérer les perceptions et, le
cas échéant, vernir des intérêts privés avec un faux air de noble préoccupation
nationale.
C’est dans ce décor qu’apparut William Randolph Hearst,
magnat américain, empereur médiatique, millionnaire par héritage et génie
entrepreneurial par obstination. Il fut l’un des premiers à comprendre qu’en
matière de communication, la vérité a du prestige, mais que l’exagération fait
des tirages millionnaires.
Hearst, évidemment, n’a pas inventé le mensonge. Cela aurait
été trop de travail pour lui. Ce qu’il a fait fut beaucoup plus moderne : il
l’a industrialisé.
Naître avec une cuillère en or… et en faire une rédaction
Hearst naquit le 26 avril 1863. Il était le fils de George
Hearst, magnat des mines, sénateur et propriétaire de journaux. Certains
enfants héritent d’un vélo. Lui, il hérita de mines, d’influence et de la très
confortable possibilité de pourrir le débat public à l’échelle de tous les
États‑Unis.
En 1885, son père le plaça à la tête du San Francisco Daily
Examiner. Cela revenait à remettre un jouet très coûteux entre les mains d’un
jeune homme débordant d’énergie et peu attaché aux limites traditionnelles du
journalisme.
Le garçon apprit très vite une leçon essentielle :
l’information rigoureuse produit des lecteurs fidèles, mais la diffusion de
scandales produit des lecteurs anxieux. Et le lecteur anxieux achète chaque
matin, avec la même anxiété, le journal aux gros titres.
La découverte de la presse « jaune »
Hearst acheta ensuite le New York Morning Journal et le
transforma en une sorte de laboratoire de l’exagération rentable. La méthode
était simple :
S’il y avait un crime, on l’agrandissait.
S’il y avait un conflit, on le dramatisait.
S’il y avait une rumeur, on en faisait la une.
Et s’il n’y avait rien, il restait toujours l’imagination.
C’est ainsi que prospéra ce qu’on appela la presse jaune ou
à sensation, un genre journalistique où les faits entraient dans les rédactions
comme matière première et en sortaient transformés en spectacle, prêts à être
consommés par des millions de lecteurs.
Hearst payait bien pour des exclusivités, des photos, des
témoignages et tout matériau susceptible de couper le souffle du lecteur. La
précision était souhaitable. La sidération, elle, était indispensable. Il
comprit bientôt quelque chose d’encore plus important : il ne suffisait pas
d’informer sur ce qui se produisait. Il était bien plus efficace de décider à
l’avance ce qui devait se produire dans l’esprit du public.
L’homme qui faisait déjeuner un pays entier
L’empire grandit à un rythme spectaculaire : journaux,
magazines, suppléments, radios, studios de cinéma, agences de presse et, plus
tard, télévision. Au milieu du XXᵉ siècle, des millions de personnes
consommaient quotidiennement des contenus issus de ses entreprises.
À certains moments, près d’un tiers de la population adulte
des États‑Unis lisait une presse liée à Hearst. Autrement dit : si Hearst se réveillait
indigné, une moitié de
la nation déjeunait dans l’indignation. S’il se réveillait patriote, le café
avait un goût de drapeau. Et si, par malheur,
Hearst se réveillait préoccupé par une menace étrangère, les ventes grimpaient en flèche et la sérénité d’une
partie non négligeable du peuple nord‑américain, elle, chutait tout aussi vite.
Idéologie : le monde selon Hearst
La pensée politique de William Randolph Hearst n’avait rien
de particulièrement sophistiqué. Elle était même plutôt simpliste. Il aimait
les positions nettes : conservatisme dur, nationalisme tonitruant, hostilité
furieuse envers le syndicalisme combatif et allergie chronique à tout ce qui
ressemblait, de près ou de loin, au socialisme.
La nuance n’a jamais été son fort. Entre une analyse
économique complexe et un ennemi facilement identifiable, il choisissait
toujours l’ennemi. La gauche, pour Hearst, n’était pas un courant politique
pluriel ni une réponse historique aux inégalités de la société capitaliste.
C’était une peste, avec un évident relent étranger. Et, en bon magnat
pragmatique, il sut convertir ses convictions en ligne éditoriale.
Quand Hitler lui ouvrit la porte
En 1934, il se rendit en Allemagne, où il fut reçu
cordialement par Adolf Hitler en personne. Tous les visiteurs étrangers
n’avaient pas droit à une telle hospitalité de la part du Führer de la nouvelle
Allemagne. Le régime nazi comprenait parfaitement la valeur des porte‑voix
utiles, et Hearst, de son côté, mesurait l’intérêt de relations harmonieuses quand
l’hôte contrôle un État tout entier.
Après ce voyage, l’orientation de ses médias se durcit
encore davantage contre l’Union soviétique et tout ce qui touchait au
communisme. Ce n’est pas qu’il ait été auparavant indulgent avec cette
idéologie. Mais on peut dire qu’à partir de cette rencontre cordiale et empreinte
de nazisme, il passa de l’hostilité professionnelle à l’enthousiasme appliqué.
Cet enthousiasme hitlérien atteignit un tel point que
William Randolph se proposa de publier des articles signés par Hermann Göring,
qui deviendrait quelques années plus tard maréchal du Reich et successeur
officiel du Führer lui‑même.
L’expérience propagandiste fut toutefois si grossière que
nombre de ses lecteurs protestèrent publiquement. Il faut préciser que
scandaliser un public déjà habitué aux techniques journalistiques de Hearst
exigeait un effort considérable. Mais il faut bien lui reconnaître qu’il y
parvint.
Comment fabriquer un monstre à distance
À partir de là, les journaux du grand magnat médiatique se
remplirent de récits sur la « barbarie soviétique » : faim permanente,
exécutions massives, esclavage généralisé, luxe obscène des dirigeants et un
peuple entier tentant de survivre dans des ténèbres infernales. À la radio,
nombre de ces journaux‑diatribes se rapprocheraient aujourd’hui de ce que serait une émission
matinale façon Federico Jiménez Losantos.
Bien entendu, l’Union soviétique de ces années‑là était plongée
dans de profondes convulsions sociales, traversées
par un affrontement brutal entre classes aux intérêts irréconciliables.
D’un côté, ceux qui tentaient de préserver une expérience
historique inédite, née sur les décombres féodaux d’une monarchie séculaire,
faite de ruines, de faim et d’assauts. De l’autre, des grands propriétaires
fonciers déterminés à l’arrêter, la dévier ou la voir sombrer avant qu’elle ne
prenne racine.
Cette tempête offrait en soi un matériau abondant à tout
observateur critique. Mais même ce scénario dramatique paraissait insuffisant à
Hearst. Pour le magnat médiatique, la réalité ne suffisait jamais : il lui
fallait du maquillage, des projecteurs et une bonne dose additionnelle de
truculences spectaculaires.
Ainsi, de la critique idéologique, il passa à la
manipulation de chiffres falsifiés, de photos truquées ou sorties de leur
contexte, de témoignages douteux et de titres expressément conçus pour susciter
l’horreur immédiate chez des millions de lecteurs. Les journaux de l’empire ne
cherchaient pas à comprendre ce qui se passait en URSS. Ils visaient, sans le
moindre camouflage, à vendre l’image d’un pays métamorphosé en cauchemar
angoissant.
Ukraine : quand la tragédie devient un business éditorial
L’un des épisodes les plus célèbres fut sa campagne sur la
famine en Ukraine au début des années 1930. La tragédie fut bien réelle. Le
partage des terres et la collectivisation de la propriété entraînèrent un dur
conflit social, auquel s’ajouta une profonde crise agricole d’origine
climatique. Mais là où s’était produite une tragédie véritable, Hearst vit
aussi une occasion extraordinaire, à la fois journalistique et idéologique.
En février 1935, l’un de ses journaux ouvrit avec un titre dévastateur :
« 6 millions de morts de faim en Union soviétique ».
Ce chiffre circula pendant des décennies et gonfla au gré
des besoins politiques du moment, jusqu’à devenir une arme de propagande
récurrente jusqu’à nos jours. Dans l’univers Hearst, les chiffres ne se
vérifiaient pas : on les mobilisait.
Le correspondant qui écrivait depuis l’Ukraine… sans y
avoir mis les pieds
C’est dans ce contexte qu’apparut une authentique pépite de
l’histoire du journalisme créatif. Les journaux de Hearst publièrent de
retentissants reportages signés par un supposé aventurier nommé Thomas Walker.
Dans ses textes, Walker décrivait des villages déserts, des monceaux de
cadavres au bord des routes, des enfants faméliques, des mères désespérées, du
cannibalisme et des campagnes transformées en cimetières agricoles.
Il écrivait avec un tel luxe de détails qu’on pouvait
facilement l’imaginer, rédigeant sans relâche entre les larmes, les bourrasques
glaciales et un accompagnement de violoncelle. Sauf qu’un léger problème finit
par être découvert : des recherches ultérieures montrèrent que ce Thomas Walker
n’avait jamais été en Ukraine. Il n’avait même pas sérieusement parcouru
l’Union soviétique. Il passa quelques jours à Moscou, puis quitta le pays. Pas
de traversées héroïques de villages dévastés. Pas d’expéditions clandestines.
Pas de bottes couvertes de glace et de boue.
Le meilleur twist restait à venir : le fameux Walker
s’appelait en réalité Robert Green, un fugitif d’une prison d’État du Colorado.
Hearst avait ainsi élevé un détenu évadé au rang d’expert international des
catastrophes agricoles soviétiques. Tous les médias n’étaient pas capables
d’une prouesse d’une telle envergure. Il faut, pour cela, un certain talent,
beaucoup de talent.
Photos exclusives… mais d’une autre époque
Pour renforcer ces chroniques du pseudo‑reporter,
la presse de Hearst publia des images effrayantes de famine extrême. Les photographies étaient réellement choquantes. Mais elles souffraient d’un « léger
» défaut
supplémentaire : nombre d’entre elles ne correspondaient ni au lieu ni au moment décrits. Elles provenaient de famines antérieures
et de contextes géographiques très différents.
Traduit dans le langage contemporain, cela reviendrait à
illustrer une crise actuelle avec des images d’il y a trente ans en espérant,
au passage, que le public ne zoome pas. Il faut dire que, pendant un temps, la
fraude fonctionna. Et même très bien. L’émotion voyage toujours bien plus vite
que la vérification.
Et les reportages gênants, qu’en fit‑on
?
Pendant que le faux Walker envoyait ses épopées imaginaires,
d’autres correspondants bien réels faisaient état d’améliorations agricoles
partielles et de reprises dans certaines régions. Qu’en fit l’empire Hearst ?
Ce que font généralement les appareils de propagande avec les nouvelles
inopportunes : il les enterra dans le cimetière élégant du silence éditorial.
Car une chose est d’informer, et une autre, très différente, de saboter une
campagne soigneusement planifiée.
L’anticommunisme comme modèle économique
Hearst comprit avant beaucoup de concurrents une chose
essentielle : la peur, ça se vend.
Cela se vend mieux que le calme.
Mieux que la complexité.
Mieux que les nuances.
Et infiniment mieux que l’aveu de nos incertitudes. Le
communisme fut pour lui un produit narratif parfait : lointain, menaçant,
difficile à comprendre pour le lecteur moyen et suffisamment abstrait pour être
rempli de n’importe quel cauchemar. Si une grève éclatait, il y avait une main
rouge. Si les impôts augmentaient, c’était un complot rouge. Si un professeur
enseignait la sociologie, il était probablement rouge lui aussi. Avec un ennemi
de ce calibre, les gros titres spectaculaires ne manquaient jamais.
Il ne se contentait pas d’informer : il faisait pression
Le pouvoir de Hearst ne résidait pas seulement dans le
nombre de journaux qu’il vendait. Il influençait aussi les campagnes
politiques, les débats publics et les climats d’opinion. Ses médias pouvaient
élever des réputations, ruiner des carrières ou imposer des thèmes pendant des
semaines. De nombreux responsables politiques le craignaient, c’est certain.
Mais d’autres le courtisaient, et certains allaient jusqu’à faire les deux à la
fois.
Car le magnat des rotatives n’était pas vraiment un éditeur
avec des opinions. C’était un système de pression doté d’une imprimerie.
La drôle de magie de « l’objectivité militante »
Comme tout grand propagandiste moderne, Hearst ne présentait
pas sa ligne comme de la propagande. Il la proposait comme du simple bon sens,
du patriotisme et de la défense de la civilisation. Et il faut reconnaître que,
malgré le temps écoulé, ce truc a remarquablement bien vieilli. Le biais propre
se présente toujours comme équilibre. L’agenda particulier se baptise « intérêt
national ». La campagne maison est toujours vendue comme une noble inquiétude
citoyenne.
Ainsi, on amène des millions de lecteurs à croire qu’ils
lisent des faits bruts, alors qu’en réalité, ils consomment des faits
soigneusement habillés par un tailleur idéologique très efficace.
L’homme meurt, la méthode reste
Hearst mourut en 1951 à Beverly Hills, entouré de luxe, de
propriétés et probablement de plusieurs personnes entraînées à acquiescer avec
gravité. Le personnage disparut. Mais sa structure mentale, elle, demeura. Sa
recette resta pleinement utilisable : concentrer les médias, simplifier les
ennemis, dramatiser les conflits, transformer les intérêts privés en morale
publique. En enveloppant le tout d’une belle esthétique informative,
supposément posée et impartiale.
Le véritable exploit de William Randolph ne fut pas
seulement entrepreneurial, mais surtout industriel : il transforma la
manipulation en une chaîne de montage bien huilée. Là où il n’y avait autrefois
que quelques pamphlets dispersés, il édifia une usine continue de perceptions.
Dès lors, il devint évident que, lorsque des fortunes colossales contrôlent des
canaux d’information de masse, la frontière entre nouvelle et campagne peut
s’évaporer avec une rapidité stupéfiante.
C’est alors que se produit le prodige habituel : l’intérêt
économique se présente vêtu de neutralité, le mot d’ordre arrive grimé en
analyse, et le lecteur se croit convaincu de penser librement alors que
d’autres sont en train de lui organiser le mobilier mental.
De Hearst à Trump : mêmes recettes, autre technologie
Personne ne devrait s’étonner que, des décennies après sa
mort, aient émergé des figures comme Donald Trump, adaptant le même instinct à
une autre technologie. Hearst possédait des journaux ; Trump a réussi quelque
chose de plus économique et de plus efficace : se transformer lui‑même en média permanent.
Le premier, Hearst, avait besoin d’éditoriaux enflammés.
L’autre, Trump, se contente d’une phrase provocatrice pour monopoliser pendant
des jours télévisions, unes et réseaux sociaux. On le constate chaque jour.
Hearst agitait la peur du communisme ; Trump exploite
l’immigration, les ennemis intérieurs et la nostalgie nationale. Les fantômes
ont changé, mais pas le mécanisme, qui demeure presque intact.
Du papier à l’algorithme
Hearst travaillait avec des rotatives, des kiosques et des
livreurs grelottant au petit matin. Ses descendants spirituels disposent
aujourd’hui de grands et puissants conglomérats numériques, de plateformes
globales, d’intelligence artificielle et d’algorithmes capables de détecter les
insécurités avant même que l’utilisateur ne les formule.
Hearst avait besoin d’une une. Aujourd’hui, une simple
notification suffit. Lui lançait un même message à des millions de personnes.
On peut désormais envoyer un mensonge différent à chaque segment social : une
version pour le nostalgique, une autre pour l’indigné, une pour le complotiste,
et même, si l’on insiste, une version premium pour celui qui veut se sentir
rebelle en répétant des slogans conçus par un cabinet de consulting.
À l’époque de Hearst, la manipulation arrivait une fois par
jour et tachait les doigts d’encre. Aujourd’hui, elle arrive chaque minute,
vibre dans la poche, tout près de nos parties les plus intimes, et exige, en
plus, d’être partagée d’urgence « avant qu’elle ne soit censurée ». La
technologie a changé, c’est vrai. Mais le mécanisme émotionnel, lui, reste le
même.
La grande leçon
L’histoire de William Randolph Hearst ne parle donc pas
seulement d’un magnat extravagant ni des excès pittoresques d’une autre époque.
Elle traite aussi de quelque chose de bien plus actuel : ce qui se passe quand
l’information devient marchandise pure, quand l’audience vaut plus que la
vérité, et quand la peur devient un business trop rentable pour être abandonné.
C’est précisément à ce moment‑là
que surgissent de nouveaux personnages, avec de nouveaux outils et de nouvelles
manières…
mais qui continuent d’appliquer les vieux manuels.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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