Dans le monde actuel, y a‑t‑il encore une place pour le socialisme ?
Par Marcelo Colussi
« Les peuples conquièrent des droits lorsqu’ils vont
au‑delà,
non lorsqu’ils s’adaptent à ce
qui est “possible”. »
Sergio Zeta
De Marx au mouvement révolutionnaire du XXᵉ siècle
Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, Marx et Engels –
entourés d’une pléiade de combattants sociaux – voyaient dans le socialisme
l’étape vers une société future fondée sur l’égalité et le dépassement des
injustices. Marx résumait ainsi l’enjeu en 1850 : il ne s’agit pas d’aménager
la propriété privée, mais de l’abolir ; pas d’adoucir les antagonismes de
classe, mais de supprimer les classes ; pas d’améliorer la société existante,
mais d’en instaurer une nouvelle. Il avait en tête la société communiste mondiale,
cette « patrie de l’humanité » dont parle la Marche internationale communiste.
Au tournant du XXᵉ siècle, et plus encore dans ses premières
décennies, une masse immense de militants, d’activistes révolutionnaires, de
lutteurs et lutteuses populaires, de syndicalistes, de dirigeants
communautaires et de responsables politiques de gauche ont porté ces idéaux et,
dans certains cas, conduit des processus de transformation économique,
politique et sociale d’une profondeur telle qu’ils ont marqué l’histoire.
On pense à Lénine, Rosa Luxemburg, Trotski, Mao Zedong,
Fidel Castro, Gramsci, Ernesto Che Guevara, Hô Chi Minh, Lumumba, Thomas
Sankara, Carlos Fonseca, Santucho, Mariátegui, pour n’en citer que quelques‑uns.
Toutes et tous parlaient explicitement de socialisme, et agissaient en conséquence, visant une société qui dépasse le capitalisme, sous la
bannière de cette maxime de Marx.
Le capitalisme triomphant et la tentative d’enterrer le
socialisme
Mais le monde a connu, ces dernières décennies, des
changements immenses. Au point que, dans cette troisième décennie du XXIᵉ
siècle, parler de socialisme semble, pour beaucoup, relever d’un passé révolu.
Évidemment, ce n’est pas le cas ; néanmoins, la droite mondiale nourrit
l’ambition à peine voilée de reléguer le socialisme au grenier de l’histoire,
de le déclarer mort et enterré.
Le président de la Russie post‑soviétique,
Vladimir Poutine – qui fut pourtant un cadre
important du Kremlin – ne laisse guère de doute sur sa vision : selon lui, les principes léninistes de construction de l’État
n’ont pas seulement constitué une erreur historique pour la Russie et ses peuples ; c’était bien plus grave qu’une
simple erreur, comme l’aurait démontré, de façon « évidente », l’effondrement
de l’URSS en 1991. Il va jusqu’à affirmer qu’oublier l’Union soviétique, c’est manquer de cœur, mais
vouloir y retourner, c’est manquer de tête.
Un monde plus complexe, mais toujours traversé par la
lutte de classes
Le monde actuel est d’une complexité vertigineuse. Au XXIᵉ
siècle, un nouvel ordre international est en train de se consolider, ce qui
pose de lourdes questions sur la direction prise par l’humanité – avec, en
toile de fond, la possibilité bien réelle d’une guerre mondiale nucléaire
dévastatrice, que personne ne souhaite mais qui demeure une hypothèse. Les
conditions sont très différentes de celles de l’Europe – ou même de
l’Angleterre – du XIXᵉ siècle, qui avaient servi de laboratoire historique et
théorique aux fondateurs du socialisme scientifique.
Pourtant, la lutte de classes reste le moteur ultime de
l’histoire, la dynamique de fond qui traverse la vie sociale. Simplement, la
configuration de la société planétaire contemporaine dessine des contours
nouveaux et extrêmement complexes, qu’il était impossible d’apercevoir il y a
presque deux siècles.
Des catégories marxistes toujours valables, mais à
resituer
La situation actuelle, au vu de tous ces changements, oblige
à formuler des hypothèses nouvelles. Il faut les examiner avec rigueur à partir
de concepts qui n’ont rien perdu de leur pertinence – lutte de classes, plus‑value,
accumulation capitaliste, impérialisme,
capital fictif, rôle d’une
avant‑garde
révolutionnaire, tendance historique à la baisse du taux de profit –
mais qu’il convient de replacer dans un contexte
inédit.
Nous vivons désormais une globalisation totale, structurée
par une perspective impérialiste qui a découpé la planète entre un Nord
prospère et un Sud appauvri. S’y ajoutent de nouveaux sujets de lutte : contre
le patriarcat, contre le racisme, contre la destruction de l’environnement,
contre l’homophobie. Dans le même temps, les forces productives connaissent un
développement insoupçonnable il y a encore peu – robotisation, intelligence
artificielle – qui tend à se passer du travail humain, ouvrant des interrogations
angoissantes.
Les formes de contrôle social se raffinent grâce aux
technologies les plus avancées : des algorithmes accumulent une masse
d’informations sur chacun et chacune d’entre nous, espionnant jusqu’à notre
intimité la plus profonde. Tout cela démontre que le camp populaire est,
aujourd’hui, manipulé et piloté comme jamais auparavant, à l’aide de
dispositifs cybernétiques d’une puissance écrasante contre lesquels il est très
difficile de se défendre.
Ce panorama impose de chercher de nouvelles voies pour
penser la transition vers une société socialiste.
Le système mondial actuel
Aujourd’hui, il n’y a plus ni Union soviétique ni « camp
socialiste » en Europe. La Russie est un pays capitaliste, qui affiche même des
prétentions impérialistes. Les États‑Unis demeurent la grande puissance
mondiale, mais ils ont entamé un déclin lent, qui semble irréversible
– comme ce fut le cas de tous les empires
au cours de l’histoire.
On pourrait dire, de façon imagée, que la civilisation qui a
inventé le hamburger et Mickey Mouse se trouve désormais aux prises avec celle
qui a inventé l’algèbre ; au bout du compte, toutes les civilisations finissent
par passer. L’actuelle guerre au Moyen‑Orient –
que Washington n’a pas su gagner – en est une preuve éclatante.
Cette décadence, combinée à l’émergence d’autres pôles de pouvoir, conduit les États‑Unis à redoubler
d’efforts pour contrôler
totalement l’Amérique
latine, leur traditionnel « arrière‑cour
».
Cela se traduit par des menaces d’invasion contre le
Venezuela et la possibilité d’une future agression militaire contre Cuba – ce
qu’il nous faut impérativement empêcher. Pour les peuples situés au sud du Río
Bravo, l’horizon n’a rien de prometteur : ce qui se profile, c’est davantage
d’ingérence de Washington, plus de prédation et de militarisation, avec des
présidents taillés sur mesure pour la Maison‑Blanche, afin de transformer le
sous‑continent
en fief de l’empire, en véritable réserve de
chasse.
Ormuz, Ukraine : affrontements impérialistes, pas
socialistes
La fermeture du détroit d’Ormuz décidée par le gouvernement
de Téhéran porte un coup direct aux États‑Unis, mais elle impacte l’ensemble de l’économie
mondiale. Chaque personne lisant ces lignes en subit déjà les effets – ou les
subira sous peu. Sur le plan géopolitique, c’est un événement majeur : il
annonce le début de la fin de l’hyper‑impérialisme
américain.
Mais ce n’est pas pour autant la voie socialiste que nous
attendons. Il en va de même pour la guerre en Ukraine : s’en réjouir au nom du
proverbe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » serait une erreur. Nous
assistons à des affrontements pour le pouvoir à l’échelle géopolitique, sans
qu’il y ait, à l’horizon, ne serait‑ce qu’une
esquisse de projet socialiste.
Une Europe docile et sans horizon révolutionnaire
L’Union européenne, quant à elle, a perdu de son dynamisme
économique et de son rôle moteur en matière d’innovation scientifique et
technique. Elle n’est plus cette avant‑garde colonialiste qui se
partageait le monde ; elle se retrouve reléguée à une place secondaire, comme
simple accompagnatrice de la puissance qui impose le tempo : les États‑Unis.
Même si l’Europe dispose encore de syndicats relativement
structurés, les perspectives d’explosions révolutionnaires ouvrant la voie au
socialisme n’y apparaissent pas, pour l’heure, comme des scénarios proches.
La Chine, les BRICS+ et l’illusion d’un « tous gagnants »
La Chine affiche aujourd’hui un profil complexe : elle se
réclame du socialisme, mais fonctionne selon des logiques capitalistes. Son
rôle mondial ressemble à une forme d’« impérialisme à caractéristiques propres
» : elle n’envahit pas militairement, mais avance par la puissance économique.
Si ce « socialisme » améliore indéniablement la situation
d’une grande partie de la population chinoise, il n’apporte rien de tangible à
l’immense masse des travailleurs et travailleuses du reste du monde. Les
BRICS+, de leur côté, forment une alliance économique hétéroclite dont
l’objectif central est de promouvoir une économie mondiale dédollarisée, contribuant ce faisant à
accélérer la
chute des États‑Unis.
Malgré la rhétorique chinoise de la « Nouvelle Route de la
soie » et son slogan « tout le monde y gagne », la classe travailleuse à
l’échelle de la planète n’y trouve aucun bénéfice effectif.
Des guerres permanentes, un business colossal
Jamais les guerres n’ont été aussi présentes sous une forme
aussi brutale, avec une puissance destructrice en constante augmentation. On
compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine de fronts armés ouverts sur
l’ensemble du globe, avec plusieurs foyers particulièrement brûlants, à
commencer par le Moyen‑Orient.
Depuis 1945, le nombre de morts causés par ces conflits
dépasse déjà le total des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Et rien
n’indique que ces guerres vont s’arrêter : elles constituent des affaires
colossales, générant des profits multimilliardaires pour ceux qui prospèrent
grâce à la fabrication d’armes et de matériel militaire.
L’extrême droite monte, mais l’histoire ne s’arrête pas
Le fait que le monde s’enfonce dans des positionnements
d’extrême droite ne signifie pas que l’histoire soit « arrivée à son terme ».
Cela montre que, pour le moment, les détenteurs de capital se sont imposés avec
une force écrasante face à la grande masse des travailleurs.
Si l’on reste fidèle au matérialisme dialectique, on sait
que les transformations sociales sont des processus éminemment longs,
contradictoires, faits d’avancées et de reculs. Le capitalisme existe depuis
environ sept siècles ; et, en son sein, subsistent encore des éléments de modes
de production censés être dépassés, comme l’esclavage : on dénombre aujourd’hui
quelque 50 millions de personnes réduites en esclavage dans le monde.
Il est plus que démontré que ce système ne veut pas – et ne
peut pas – résoudre les grands problèmes de l’humanité. Son ADN, c’est la
recherche du profit, l’accumulation d’argent ; tout le reste passe après. Et
lorsque la population proteste, la réponse est la répression.
Fidel Castro l’a formulé avec force : les bombes peuvent
bien tuer des affamés, des malades, des ignorants, mais elles ne viennent pas à
bout de la faim, des maladies ou de l’ignorance. Le socialisme reste ainsi la
promesse d’autre chose.
Après 1991 : désarroi et nécessité de redéfinir le chemin
Il est vrai qu’avec la chute, en 1991, du premier État
ouvrier et paysan, l’Union des républiques socialistes soviétiques, un grand
sentiment d’incertitude a saisi le camp populaire et les gauches : comment
continuer ? par où passer ?
On peut se laisser inspirer par un manifeste diffusé
clandestinement lors des événements de Prague en 1968 – des protestations
spontanées et bien réelles contre la bureaucratisation stalinienne, venues de
la population elle‑même, et non téléguidées
par la CIA.
On y lisait, en substance :
« Le capitalisme est une saleté méprisable ; la classe
travailleuse ne peut rien en attendre. Au contraire, le socialisme est l’espoir
d’un avenir meilleur, comme le montrent déjà les pays engagés sur cette voie.
Mais il reste énormément à améliorer dans ce socialisme naissant ! La
protestation actuelle ne vise pas à renier le socialisme, mais à exiger
davantage et un meilleur socialisme. »
Le socialisme comme horizon ouvert
Aujourd’hui, la droite semble solidement installée, comme si
son règne devait durer toujours. Pourtant, le simple déclin
qui frappe l’empire américain démontre que l’histoire est loin d’être close.
Comme le disait Galilée : « Eppur si muove » (Et
pourtant elle tourne).
À nous de continuer à agir pour « conquérir plus et meilleur
socialisme ».
Bien sûr qu’il y a de la place pour le socialisme dans le
monde d’aujourd’hui. Qui a décrété que la lutte était terminée ?
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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