Le grand business de la merde
Par Juan Manuel Olarieta
Dans les toilettes et les eaux usées sommeille un trésor. Le
Forum de Davos y voit même « la quatrième révolution industrielle ». Selon les
experts, ce serait un marché encore largement inexploité. Les uns développent
des programmes pour produire de l’hydrogène et de l’électricité ; d’autres
transforment les déchets humains en charbon biologique, en engrais, en
minéraux, en eau potable, et même… en aliments.
En 2016, plusieurs multinationales ont créé la Toilet
Board Coalition pour promouvoir l’« économie circulaire ». Cette coalition
collabore avec plusieurs agences onusiennes — parmi elles, l’UNICEF, ONU-Eau
(UN-Water) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) —
dans le cadre des fameux Objectifs de développement durable, qui incluent la
promotion des systèmes d’assainissement et des latrines.
Parmi les membres fondateurs figurent Unilever, géant de
l’agroalimentaire et des produits du quotidien, ainsi que Firmenich, une
entreprise suisse spécialisée dans les arômes et parfums artificiels — un
savoir-faire bienvenu lorsqu’on manipule des matières premières d’origine peu
ragoûtante. Le bon goût doit, après tout, atteindre les palais les plus
raffinés.
Les saveurs artificielles du futur
En 2020, Firmenich s’est associée à Microsoft pour créer, à
l’aide de l’intelligence artificielle, des saveurs artificielles destinées à
l’industrie alimentaire. La « viande végétale » a ainsi pu bénéficier d’une
note de bœuf « légèrement grillé ». Selon une étude du groupe, ce marché
pourrait représenter jusqu’à 62 milliards de dollars rien qu’en Inde, où
3,8 billions de litres de « ressources biologiques précieuses » (autrement dit,
urine et excréments) sont encore gaspillés chaque année.
Veolia, également membre de cette coalition, joue un rôle
clé dans la réutilisation des eaux usées. L’entreprise recycle déjà de l’eau
pour la rendre potable : depuis 2023, elle mène aux Sables-d’Olonne, en France,
le Programme Jourdain, présenté comme « la première expérimentation en
Europe de traitement des eaux usées pour garantir un approvisionnement en eau
potable ».
Quand la philanthropie s’invite aux toilettes
En 2011, la Fondation Gates lançait le concours Reinvent
the Toilet Challenge, mobilisant plusieurs universités autour d’un
objectif : transformer les eaux fécales en ressources exploitables. Le discours
officiel, familier, reste le même : face au dérèglement climatique et aux
futures sécheresses, il faut « assurer un approvisionnement en eau potable de
très haute qualité ».
Mais si des entreprises comme Unilever s’y intéressent,
c’est que l’économie politique des excréments inclut bien plus que l’eau :
derrière les toilettes, se profile aussi l’ambition de produire des aliments
prétendument sains et nutritifs à partir de nos propres déjections.
De l’excrément à la protéine
La matière première, il faut le reconnaître, ne manque pas.
Chaque jour, les 8 milliards d’êtres humains génèrent environ 3,8 billions de
litres d’excréments. En Inde, le gouvernement a même lancé un vaste programme
pour éliminer la défécation en plein air. Objectif : récupérer cette ressource
perdue. Cent millions de toilettes ont été installées, offrant au pays le badge
ODF — Open Defecation Free. Un double marché parfait : certains
fabriquent les toilettes, d’autres récoltent les excréments.
La transformation de ces matières s’effectue notamment par
l’élevage de larves de la mouche soldat noire (Hermetia illucens),
surnommées les « mouches écologiques ». Elles décomposent les déchets
organiques pour produire des protéines, lipides et nutriments de haute valeur
nutritive. Ces poudres enrichies servent ensuite d’ingrédients à une gamme
variée de produits : farines, barres protéinées, bières, céréales ou gâteaux.
En Afrique du Sud, la société Gourmet Grubb —
rebaptisée depuis De Novo Foodlabs — commercialise des glaces et
produits laitiers baptisés Entomilk, à base de lait issu de ces larves.
L’or brun du futur
Le projet bénéficie du soutien de l’EAWAG, institut
zurichois de recherche sur l’eau, subventionné dès 2012 par la Fondation Gates
pour concevoir des toilettes capables de recycler les eaux fécales. Avec la
société autrichienne Eoos, il a mis au point la Blue Diversion Toilet :
une latrine mobile équipée d’un système de filtration autonome, sans
raccordement aux égouts. Ce modèle recycle l’eau, fournit un robinet… et même
une douche.
Les larves de mouche noire sont désormais utilisées dans la
fabrication d’engrais, de biocarburants, mais aussi dans l’alimentation animale
— et depuis 2023, humaine : l’Union européenne a autorisé leur
commercialisation comme « nouvel aliment ». D’autres pays, du Canada à la
Suisse en passant par plusieurs États asiatiques, lui emboîtent le pas.
De l’eau pure à l’eau recyclée
Pendant que les multinationales s’approprient les sources
naturelles pour vendre de l’eau embouteillée, le reste du monde devra bientôt
se contenter de boire de l’eau… recyclée à partir d’eaux usées. Ces
expérimentations, déjà testées en Afrique avec les toilettes Blue Diversion,
ont débuté en Ouganda en 2013, puis au Kenya l’année suivante.
L’idée sous-jacente est simple : si les Africains survivent
à l’eau recyclée, pourquoi pas nous ? Bientôt, les grands centres urbains
pourraient bien faire l’expérience de cette innovation… jusque dans leurs
assiettes.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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