La gauche qui regarde vers la droite…
Il existe un phénomène curieux dans la politique contemporaine : une certaine gauche qui, fatiguée de répéter de vieux slogans et soupçonnant que plus personne ne les écoute, a décidé de regarder vers la droite.
Par Juan Carlos Blanco Sommaruga
Pas par conviction, bien sûr, mais parce qu’il semble que,
de ce côté-là, les sondages offrent de plus jolies perspectives. C’est la
gauche qui se déclare progressiste, mais qui, de temps en temps, a un épisode
d’amnésie sélective et finit par répéter des arguments qu’elle aurait, il y a
quelques années, dénoncés comme « régressifs ». Un pot-pourri idéologique qui,
pour être juste, a un certain mérite : tout le monde n’est pas capable d’une
telle souplesse sans souffrir de contractures doctrinaires.
Dans ce nouvel écosystème politique, les leaders qui se
revendiquent de gauche ont découvert que parler d’égalité fatigue, mais que
parler « d’ordre » se vend bien. Que débattre de justice sociale ennuie, mais
que remettre en question la migration « incontrôlée » génère des clics. Que
promouvoir des réformes profondes intimide, mais que critiquer les élites
depuis une scène avec jeux de lumière et drones est irrésistible. C’est un art
moderne : le progressisme de designer, avec esthétique jeune, langage inclusif
et playlist indignée, mais une feuille de route soigneusement éditée pour ne
pas trop déranger.
Bien entendu, cette métamorphose n’est jamais reconnue
publiquement. Personne n’avoue ouvertement avoir décidé de flirter avec la
droite. À la place, on recourt à la formule magique : « Ce n’est pas un virage,
c’est une lecture réaliste du moment. » Une phrase qui, traduite, signifie à
peu près : « Les idées sont magnifiques, mais les sondages sont plus
convaincants. » Et ainsi, la gauche postmoderne devient une sorte de version
politique du caméléon : elle change de ton selon le public, tout en jurant qu’elle
reste la même.
Le tour le plus séduisant de ce populisme hybride, c’est sa
capacité à se positionner toujours du bon côté du malaise. Si les gens sont en
colère, il confirme qu’il y a de bonnes raisons de l’être. Si les gens se
méfient de la politique, il promet d’être une autre sorte de politique. Si les
gens veulent de la sécurité, il se fait champion de l’ordre. Et si demain les
gens réclament des licornes, il annoncera probablement un plan national de
promotion équino-magique. Tout devient possible lorsque l’idéologie est gérée
comme un fichier modifiable.
Le problème — car il y a toujours un problème — c’est qu’une
telle polyvalence finit par vider de son contenu l’idée même de gauche. À force
de clins d’œil vers la droite, de phrases tièdes et d’équilibres de funambule,
on perd ce qui l’avait, un jour, distinguée : un projet de transformation, une
vision d’une société moins livrée au marché et plus engagée en faveur de
l’égalité. Mais, bien sûr, cela rentre beaucoup moins bien dans une vidéo de 20
secondes pour les réseaux sociaux.
Au bout du compte, cette gauche qui veut plaire à tout le
monde finit par ne vraiment convaincre personne. Et tandis qu’elle s’exerce à
l’acrobatie électorale, elle réduit le débat public à une compétition pour
savoir qui gère le mieux la frustration citoyenne. Un sport divertissant,
certes, mais qui a peu à voir avec la politique qui prétendait vouloir changer
le monde.
Même si, pour être juste, changer d’avis chaque semaine est
aussi une forme de changement. Pas forcément la plus noble, mais assurément la
plus… adaptable.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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